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En décembre 1508, à Cambrai, la France, l’Empire, l’Espagne et la papauté s’allient pour détruire la République de Venise et se partager ses dépouilles. Jamais une seule ville n’avait eu contre elle la totalité de l’Europe.
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Le 14 mai 1509, à Agnadello, l’armée vénitienne est anéantie en un après-midi. En trois semaines, un empire terrestre construit sur plusieurs années se dissout : il ne reste à Saint-Marc que sa lagune.
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Huit ans plus tard, sans avoir gagné une seule grande bataille, Venise a tout récupéré. Récit d’un sauvetage par la diplomatie.
Une république devenue insupportable
Si une coalition aussi improbable a pu se former, c’est qu’au début du XVIe siècle, Venise avait pris quelque chose à chacun d’eux.
Pendant tout le XVe siècle, la République avait cessé d’être seulement une puissance maritime pour se tailler un empire continental. Padoue, Vicence, Vérone, Brescia, Bergame, le Frioul étaient passés sous le lion de Saint-Marc, et cette terre ferme lui donnait ce que la lagune ne pouvait pas produire : du blé, du bois, des hommes, des revenus fiscaux, et une profondeur stratégique. L’opération était rationnelle et elle avait admirablement réussi. Le problème vint de ce qui suivit. Profitant de l’effondrement de César Borgia après la mort d’Alexandre VI en 1503, Venise s’était emparée des places de Romagne — Rimini, Faenza, Ravenne — que le nouveau pape Jules II tenait pour le patrimoine de Saint-Pierre. Elle occupait des ports des Pouilles pris au royaume de Naples, donc à Ferdinand d’Aragon. Elle détenait Crémone, que Louis XII revendiquait au titre de son Milanais. Elle contestait à Maximilien ses positions du Frioul et de l’Istrie, et venait de lui infliger, en 1508, une humiliante défaite militaire. Elle prétendait enfin policer l’Adriatique tout entière et y lever des péages, ce qui indisposait tout le monde.
À cela s’ajoutait un ressentiment plus diffus mais non moins réel. Venise était riche, fermée, arrogante ; elle traitait avec le Turc pendant que l’on prêchait la croisade ; elle refusait à Rome le contrôle de son clergé ; ses ambassadeurs savaient tout et ne disaient rien. Les princes de l’Europe la jalousaient autant qu’ils la craignaient. Il suffisait d’un homme pour transformer ces rancunes éparses en alliance. Ce fut Jules II.
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Le partage de Cambrai
Le 10 décembre 1508, dans la ville de Cambrai, Marguerite d’Autriche et le cardinal d’Amboise signent un traité au nom de l’Empereur et du roi de France. Officiellement, il s’agit de préparer une croisade contre les Turcs. En réalité, les articles secrets organisent le dépeçage méthodique d’un État européen, ce qui est alors sans précédent. Chacun sait à l’avance ce qu’il emportera : la France prendra Brescia, Bergame, Crémone et Crema ; l’Empereur recevra Vérone, Vicence, Padoue et le Frioul ; le pape reprendra la Romagne ; l’Espagne gardera les ports des Pouilles. Le roi de Hongrie, le duc de Savoie, celui de Ferrare et le marquis de Mantoue adhèrent pour ramasser les miettes.
Jules II rejoint formellement la ligue au printemps 1509 et frappe Venise d’excommunication et d’interdit, ce qui délie ses sujets de leur fidélité et donne à l’agression le visage d’une opération de police religieuse. Le dispositif est complet : militairement, la République n’a aucun allié ; juridiquement, elle est hors de la chrétienté ; diplomatiquement, elle n’a plus un interlocuteur. Les rapports de ses ambassadeurs, d’ordinaire si utiles, ne servent plus qu’à mesurer l’ampleur du désastre qui vient.
Venise fait ce qu’elle peut, avec beaucoup d’argent et peu d’hommes à elle. Elle rassemble une armée d’environ trente mille hommes, recrutée selon l’usage auprès de capitaines professionnels, puisqu’un patricien ne commande jamais les troupes de terre. Deux condottieri la dirigent conjointement : Niccolò Orsini, comte de Pitigliano, capitaine général, prudent, vieilli, partisan de la temporisation, et Bartolomeo d’Alviano, gouverneur général, bouillant, brillant, partisan de la bataille. Le Sénat, fidèle à sa manière, choisit les deux — et leur donne l’instruction d’éviter l’engagement décisif. Un commandement divisé assorti d’un ordre ambigu : la recette est idéale pour perdre.
La journée d’Agnadello
Le 14 mai 1509, les deux armées manœuvrent en parallèle dans la plaine de la Ghiara d’Adda, sous une pluie battante qui transforme les chemins en fondrières. Louis XII est présent en personne, avec La Palice, Trivulce et le jeune Bayard. Les Vénitiens marchent en deux colonnes ; Alviano commande celle de l’arrière. En début d’après-midi, la cavalerie française tombe sur lui près du village d’Agnadello.
Alviano aurait pu se dérober. Il choisit de tenir, et il tient bien. Son infanterie s’établit sur une pente couverte de vignes et coupée de fossés, position que la cavalerie française ne parvient pas à enfoncer ; les premières charges sont brisées, et pendant deux heures la journée reste indécise. Il envoie coup sur coup demander à Pitigliano d’opérer un demi-tour et de le soutenir : les deux colonnes réunies l’emportaient sans doute. Mais Pitigliano a l’ordre du Sénat en poche, celui d’éviter la bataille rangée, et il continue sa marche. Alviano se bat seul contre l’armée entière de France.
La fin est celle qu’on imagine. L’artillerie française, la meilleure d’Europe, prend en enfilade les carrés d’infanterie ; les rangs cèdent ; les fantassins vénitiens sont massacrés sur place, environ quatre mille morts. Alviano, blessé au visage, est fait prisonnier. Le soir, la bataille est perdue, mais l’armée vénitienne existe encore : Pitigliano dispose toujours de ses vingt mille hommes intacts. C’est la nuit qui achève tout. Apprenant la défaite, les mercenaires désertent en masse, par compagnies entières, et au matin il ne reste plus autour du capitaine général que quelques centaines de cavaliers. L’armée ne s’est pas fait détruire : elle s’est évaporée.
Trois semaines pour perdre un empire
Ce qui suit relève moins de la guerre que de la débâcle politique. Il n’y a plus rien entre les coalisés et la lagune, et les villes de terre ferme, qui n’ont aucune envie d’être prises d’assaut pour une cause perdue, ouvrent leurs portes les unes après les autres. Caravage, Bergame, Brescia, Crema passent aux Français. Vérone, Vicence, Padoue reçoivent les commissaires impériaux. Le pape récupère la Romagne, l’Espagnol ses ports. En moins d’un mois, la République est réduite à ses îles.
À Venise, la panique est réelle : on parle d’embarquer le trésor de Saint-Marc, on évoque un repli en Dalmatie, on maudit les condottieri. Le Sénat prend alors deux décisions qui vont tout changer. La première a l’apparence d’une capitulation. Il relève solennellement ses villes de terre ferme de leur serment de fidélité et les autorise à traiter avec le vainqueur. La mesure ne coûte rien, puisque ces villes sont perdues de toute façon ; mais elle évite de les constituer en sujets rebelles, elle épargne aux notables locaux d’avoir à choisir entre la trahison et la potence, et elle laisse intact le souvenir d’un gouvernement qui, jusqu’au bout, n’aura pas exigé de ses sujets un sacrifice inutile. Dans les campagnes de Venise, où l’administration de Saint-Marc était réputée modérée et où l’on n’attend rien de bon des Allemands, ce geste sera payé de retour plus vite qu’on ne l’imagine.
La seconde décision est de garder la tête froide sur l’essentiel : la lagune est imprenable, personne dans la coalition ne dispose d’une flotte capable d’y entrer, et une coalition, par nature, ne dure pas. Il faut donc tenir, et attendre que les alliés se divisent — en les aidant un peu.
Le sursaut de Padoue
L’occasion se présente au bout de deux mois. La domination impériale, à peine installée, se révèle brutale et fiscalement vorace ; les garnisons allemandes sont peu nombreuses et détestées. Le 17 juillet 1509, un petit détachement vénitien conduit par le provéditeur Andrea Gritti — un patricien qui deviendra doge quatorze ans plus tard — se présente devant Padoue, appuyé par les paysans du contado qui ont pris les armes au cri de « Marco ! Marco ! ». La ville est reprise en une matinée.
Maximilien comprend aussitôt le danger et rassemble, pour la reprendre, une armée considérable où se mêlent Impériaux, Français et Espagnols, avec une artillerie de siège redoutable. En septembre, Padoue est investie. C’est là que se joue le sort de la République, et c’est là qu’apparaît quelque chose que l’on n’avait plus vu à Venise depuis longtemps : les jeunes patriciens quittent le Grand Conseil pour servir dans les tranchées, aux côtés des arsenalotti envoyés en renfort et des milices padouanes. Les remparts, refaits à la moderne, tiennent ; les assauts échouent ; les contingents alliés se disputent ; à la mi-octobre, Maximilien lève le siège et s’en va.
Militairement, l’affaire est limitée. Politiquement, elle est décisive. Elle prouve que la coalition n’est pas invincible, qu’elle est mal soudée, et surtout qu’il existe encore un État vénitien avec lequel il est possible de négocier. Toute la diplomatie qui suit repose sur cette démonstration.
Détacher le pape
Commence alors le travail pour lequel Venise n’a pas d’égale, et il est conduit avec un mélange de lucidité et d’absence totale d’amour-propre qui force l’admiration. La question posée au Sénat est simple : quel membre de la ligue peut être détaché le premier ? La réponse l’est aussi. Ce n’est ni la France ni l’Empire, qui veulent des territoires que Venise ne peut pas céder sans cesser d’exister. C’est le pape, parce qu’il a déjà obtenu ce qu’il voulait — la Romagne est à lui — et parce qu’il commence à s’inquiéter de voir les Français maîtres de toute la plaine du Pô. Un allié satisfait est un allié disponible.
Venise lui accorde donc tout. Elle abandonne la Romagne, renonce à ses prétentions sur l’Adriatique et aux péages qui l’accompagnaient, rétablit les droits ecclésiastiques contestés. Et elle accepte l’humiliation publique que Jules II exige : le 24 février 1510, sur le parvis de Saint-Pierre, cinq ambassadeurs de la Sérénissime s’agenouillent devant le pontife pour entendre lire la levée de l’excommunication. La scène est faite pour être racontée dans toute l’Europe, et elle l’est. À Venise, on l’encaisse sans broncher : le Sénat a calculé que la génuflexion de cinq hommes coûtait moins cher que la perte de Vérone.
Le calcul se révèle exact au-delà de toute espérance. Dix-huit mois plus tard, Jules II, désormais tout entier à son cri de guerre — « hors les barbares ! » — fonde en octobre 1511 la Sainte Ligue contre la France, avec l’Espagne, Venise, bientôt l’Angleterre de Henri VIII et les cantons suisses. L’ennemi de 1509 est devenu l’allié de 1511. Il n’aura pas fallu deux ans pour retourner la principale pièce de la coalition qui devait effacer Venise de la carte.
Changer de camp, puis changer encore
La suite est un exercice de virtuosité, et il faut la raconter pour ce qu’elle est : une succession de retournements assumés, sans un mot d’idéologie et sans une once de fidélité. Chassés du Milanais par les Suisses en 1512, les Français quittent l’Italie ; mais lorsque vient l’heure du partage, les vainqueurs refusent de rendre à Venise Brescia et Vérone, que l’Empereur entend conserver. La République constate donc que son alliance ne lui rapporte plus rien, et en tire immédiatement la conséquence : par le traité de Blois, en mars 1513, elle s’allie à la France — c’est-à-dire à l’armée qui l’avait détruite à Agnadello quatre ans plus tôt.
Le choix coûte cher dans l’immédiat. En octobre 1513, les Espagnols de Cardona écrasent les Vénitiens à La Motta, près de Vicence, poussent jusqu’aux bords de la lagune et tirent quelques boulets en direction de la ville depuis Malghera — geste purement symbolique, mais que Venise n’avait pas connu depuis des siècles. La République encaisse encore, et attend son alliance. Elle a raison. En septembre 1515, le jeune François Ier écrase les Suisses à Marignan, et l’on voit arriver en fin de bataille les troupes vénitiennes commandées par Bartolomeo d’Alviano, libéré de sa captivité française et remis à la tête d’une armée : le vaincu d’Agnadello contribue à la victoire qui va lui rendre son pays. Il meurt quelques semaines plus tard.
Le reste est affaire de notaires. Brescia rentre dans le giron vénitien, puis Vérone, restituée par l’Empereur en janvier 1517. Huit ans après Agnadello, la carte de la terre ferme est presque exactement celle de 1508, aux places de Romagne et aux ports des Pouilles près. Sans avoir gagné une seule grande bataille rangée, Venise a récupéré la totalité de ce qu’une coalition européenne unanime lui avait arraché en trois semaines.
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Ce que Venise en a conclu
Il serait injuste de conclure sur un triomphe, car le prix a été considérable et il ne se lit pas sur les cartes. Huit années de guerre ont vidé le Trésor et gonflé la dette publique dans des proportions très importantes. Les campagnes de la terre ferme ont été ravagées, les revenus effondrés, le commerce désorganisé au moment précis où les Portugais commençaient à ramener le poivre par le Cap. Surtout, Venise a cessé d’être une puissance de premier rang en Italie : elle a retrouvé son territoire, non son crédit. Le siècle qui s’ouvre sera celui des monarchies continentales, et la République le sait.
C’est ici qu’intervient la conclusion que le patriciat a tirée de l’épreuve, et elle éclaire les deux cent quatre-vingts années suivantes. La leçon ne fut pas qu’il fallait une armée nationale et un commandement unifié, ce que Machiavel, observateur attentif du désastre, lui reprochait précisément de ne pas comprendre. Elle fut : on ne doit plus jamais se retrouver seul contre tous. À partir de 1517, Venise renonce à toute ambition territoriale, se tient soigneusement à l’écart des grandes querelles européennes, se spécialise dans la médiation, l’équilibre et le renseignement, et fait de la prudence un principe de gouvernement. La doctrine est cohérente, elle est intelligente, et elle fonctionne : la République traverse les guerres de religion, la guerre de Trente Ans et les conflits du XVIIIe siècle sans y être engloutie, ce qu’aucun autre État italien ne peut dire.
Elle a seulement un défaut, qui ne se révèle qu’au bout de trois siècles. Une politique d’équilibre n’a de valeur que si l’on conserve les moyens de peser ; à force de ne plus se battre, on finit par ne plus pouvoir le faire, et la prudence devient de l’impuissance sans que personne ne s’en aperçoive. En mai 1797, lorsque Bonaparte se présente devant une République qui n’a plus fait la guerre depuis quatre-vingts ans, il n’a besoin ni de bataille ni de siège : le Grand Conseil vote sa propre abolition, et le dernier doge tend son bonnet ducal à son valet en disant qu’il n’en aura plus besoin. Le remède d’Agnadello était devenu la maladie de Campo-Formio.
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