Du café ottoman au thé turc

1 février 2026

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Photo : Thé turc (c) Tout Istanbul

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Du café ottoman au thé turc

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Avant le pétrole et le charbon, des produits comme le sucre, le tabac, le thé ou le café ont façonné les empires et discipliné les sociétés. De l’Empire ottoman à la Turquie républicaine, cet article raconte comment la caféine, substance banale en apparence, est devenue une infrastructure politique, économique et sociale de la modernité.

Avant le charbon, le pétrole, les minerais et les chaînes de valeur industrielles, la géopolitique mondiale s’est longtemps organisée autour d’une autre catégorie de ressources, plus discrètes et plus puissantes. Du XVIe au XIXe siècle, l’économie du grand commerce ne se limite pas aux épices, aux céréales, aux esclaves et aux textiles. Elle est dominée par des substances addictives ou semi-addictives : tabac, alcool, sucre, opium, thé, café. Ces marchandises ont une propriété que n’ont ni la laine, ni la soie, ni le fer. Elles créent l’habitude, donc la continuité de la demande. Elles installent une dépendance, donc une rente. Elles deviennent ainsi des piliers fiscaux, des moteurs de la puissance maritime, des instruments de domination coloniale.

Le sucre, première machine à valeur de l’Atlantique

Le sucre en offre la démonstration la plus massive. En Europe du Nord, il cesse d’être un luxe pour devenir une substance de masse, avec ses corollaires : la mélasse, le rhum, la traite, l’assurance, le crédit, l’économie portuaire. L’Atlantique du XVIIIe siècle n’est pas seulement un théâtre de conquêtes, mais un circuit de substances. Le sucre y fonctionne comme une machine à valeur. Il pèse dans les revenus impériaux et dans la croissance de secteurs entiers, au point que des estimations donnent au commerce sucrier une contribution significative au produit intérieur brut britannique à l’époque préindustrielle. Cette économie du sucre précède l’âge du carbone. Elle le finance en partie. Surtout, elle crée un modèle, celui d’un empire fondé non seulement sur la capture de territoires, mais sur la capture des habitudes.

Le thé est un autre cas exemplaire, plus directement politique. Dans l’Angleterre du XVIIIe siècle, il devient un objet fiscal majeur. L’État comprend que le meilleur impôt est celui que l’on prélève sur une nécessité quotidienne. À tel point que la taxation du thé atteint des niveaux extravagants, entraînant une contrebande massive. Lorsque la Commutation Act de 1784 réduit brutalement la taxe sur le thé, c’est un aveu. L’État reconnaît qu’il ne peut gouverner un marché où la dépendance collective est plus forte que la loi fiscale. Le thé n’est plus une boisson. Il est un enjeu d’ordre public.

Tabac et opium, les extrêmes de la dépendance impériale

Le tabac suit la même logique. Produit idéal pour les administrations modernes, demande relativement inélastique, consommation régulière, possibilité de monopole, de taxation et de contrôle. Les États européens l’intègrent très tôt à leurs dispositifs fiscaux, construisant sur lui une rente durable. Quant à l’opium, il incarne l’extrémité la plus violente de ce système. L’opium ne sert plus seulement à financer l’État colonial, il sert à équilibrer une balance des paiements, à forcer l’ouverture d’un marché, à transformer la dépendance biologique en dépendance politique. Les guerres de l’opium sont l’un des actes fondateurs de la mondialisation coercitive. Avant les pipelines et les porte-conteneurs, la puissance se mesure déjà à la capacité d’imposer une drogue.

Pour l’historien britannique Colin Jones, la Révolution française se lit aussi comme une crise des habitudes et des dépendances quotidiennes, bien au-delà de la seule question du blé. Dans un article coécrit avec Rebecca Spang, il montre que la France de la fin du XVIIIe siècle est déjà profondément entrée dans un régime de consommation fondé sur des denrées coloniales qui ne sont plus des luxes, mais des nécessités de masse : tabac, sucre, café, chocolat. Ces produits structurent la sociabilité urbaine autant qu’ils alimentent l’économie politique et morale. L’émeute n’est donc pas seulement une réaction à la faim biologique, mais à la rupture d’un monde familier, fait de routines chimiques et sociales.

Café et thé, des produits politiques avant d’être culturels

Ce cadre permet de relire autrement l’histoire du café et du thé. Ces produits ne sont pas des marqueurs folkloriques ou de simples goûts nationaux. Ils appartiennent à une économie mondiale des substances. Comprendre la trajectoire ottomane puis turque impose de sortir du roman des traditions pour analyser un besoin collectif : celui de la caféine.

La caféine est sans doute la substance psychoactive la plus singulière. Contrairement à l’alcool ou à l’opium, elle n’endort pas le monde, elle le maintient. Elle soutient la discipline, optimise le temps utile et devient l’une des infrastructures invisibles du monde moderne. Elle n’est pas une transgression, mais une norme.

Peu de pays incarnent mieux cette histoire que la Turquie. Longtemps identifiée au café, puis au thé, la société ottomane puis turque conserve une continuité : le besoin de caféine. Le changement porte sur la source, pas sur la dépendance.

Le verre tulipe (c) Wikipédia

Le café naît dans les milieux soufis du Yémen, avant d’être intégré par l’Empire ottoman après la conquête de l’Égypte en 1517. Des routes maritimes aux villes impériales, l’Empire transforme une pratique périphérique en institution centrale.

Le café, fabrique d’espace public

Le kahvehane est l’invention décisive. Le café devient un lieu de discussion, d’information et de sociabilité, produisant une opinion publique qui inquiète régulièrement les autorités.

Après la chute de l’Empire, le café devient coûteux et dépendant de circuits extérieurs. La République turque doit garantir la continuité de la caféine tout en la rendant accessible et stable.

Cultivable sur le territoire, notamment autour de Rize, le thé permet de bâtir une filière nationale et de réduire la dépendance aux importations. L’État encourage sa production et structure le marché.

La loi du thé, adoptée le 27 mars 1940, transforme un produit agricole en instrument de souveraineté. Zones de culture, normes techniques, permis obligatoires : la caféine ne relève plus du marché, mais de la planification.

En 1942, le thé entre dans un régime de monopole. En quelques années, la consommation explose. L’ouverture de la première usine à Rize en 1947 ancre durablement la filière.

Du substitut à l’identité nationale

Dans la seconde moitié du XXe siècle, le thé cesse d’être une alternative au café pour devenir une habitude quotidienne et un marqueur social.

Objet industriel républicain, le verre à thé s’impose pour des raisons pratiques et sociales. Sa forme, sa transparence et son volume répondent à une culture du service continu.

Produit en masse, le verre tulipe devient un symbole national. En deux générations, un objet rationnel acquiert la force d’une évidence culturelle.

Discrète mais structurante, la caféine impose des rythmes, soutient le travail et s’insère parfaitement dans les dispositifs d’ordre social.

L’histoire turque du café et du thé est celle d’une modernité sociale. Ce qui change, ce n’est pas le besoin, mais la politique et la géopolitique de sa satisfaction.

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À propos de l’auteur
Gil Mihaely

Gil Mihaely

Journaliste. Docteur en histoire

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