Trente-cinq ans après l’opération Tempête du désert, Washington réactive la même illusion : qu’un choc militaire externe suffise à produire un effondrement intérieur.
Ce 28 février 2026, les États-Unis vivent un anniversaire qu’ils ne commémorent pas. Il y a trente-cinq ans exactement, George H. Bush proclamait la fin de l’opération Tempête du désert après cent heures de combat terrestre. La victoire était totale. Le changement de régime, lui, n’a pas eu lieu. Saddam Hussein a survécu douze ans. Aujourd’hui, un ultimatum américain est en cours contre Téhéran, deux groupes aéronavals convergent vers le Golfe, et l’ambassadeur iranien à l’ONU vient de désigner toutes les bases américaines de la région comme « cibles légitimes ». La doctrine du « changement sans engagement », c’est-à-dire provoquer l’effondrement d’un régime par l’intérieur sans en assumer l’après, a déjà échoué en 1991 et, face à l’Iran, elle menace de produire ses conséquences les plus graves.
Le 28 février 1991 : naissance d’une doctrine
Il y a trente-cinq ans jour pour jour, à 8 heures heure locale, le président George H. W. Bush proclame la fin de l’opération Tempête du désert. En cent heures de combat terrestre, la coalition internationale a libéré le Koweït, détruit plus de 3 000 véhicules blindés irakiens et infligé entre 25 000 et 30 000 pertes dans les rangs de l’armée de Saddam Hussein. C’est la victoire militaire la plus rapide et la plus décisive de l’histoire américaine moderne. Mais la décision d’arrêter là, et de ne pas marcher sur Bagdad, est aussi la plus lourde de conséquences stratégiques.
Un pari : une défaite militaire totale pour un changement de régime
Elle repose sur un pari : que la défaite militaire totale d’une armée écrasée et l’humiliation internationale d’un régime délégitimé suffiraient à provoquer un effondrement intérieur. Quinze jours avant le cessez-le-feu, Radio Free Europe et la Voice of America avaient diffusé des messages en arabe invitant le peuple irakien et ses officiers à « prendre les choses en main » : appel au soulèvement intérieur, sans promesse de soutien. Les soulèvements chiites au sud et kurdes au nord éclatent dès le lendemain du cessez-le-feu et quatorze des dix-huit provinces irakiennes basculent. Saddam Hussein, en apparence défait, dispose encore de sa garde républicaine, que la coalition avait délibérément choisi de ne pas détruire afin de maintenir l’intégrité de l’État irakien face à l’Iran. En moins de six semaines, les révoltes sont écrasées dans le sang pendant que Washington regarde et n’intervient pas. Saddam Hussein survivra douze ans de plus.
Ce 28 février 1991 fonde ce que l’on peut nommer la doctrine du choc délégué : provoquer un ébranlement militaire et psychologique suffisant pour qu’une population oppressée prenne elle-même le pouvoir, sans que Washington ait à assumer l’après. C’est la promesse du « changement sans engagement ».
Quatre vecteurs, une même illusion : l’architecture de 1991 face à l’Iran
Trente-cinq ans après Tempête du désert, la même architecture cognitive est à l’œuvre face à l’Iran. Ses quatre vecteurs se déploient avec une précision qui dénote moins une stratégie consciente qu’une matrice mentale reconduite sans examen.
La défaite stratégique régionale comme signal de vulnérabilité. En 1991, l’écrasement de l’armée irakienne au Koweït incarnait la preuve physique d’un régime vaincu. En 2026, Washington et une partie de la diaspora iranienne construisent un équivalent narratif : chute de Bachar al-Assad en Syrie en décembre 2024, affaiblissement du Hezbollah et élimination de son secrétaire général Hassan Nasrallah en septembre 2024, dégradation des capacités houthies au Yémen. Ces revers sont réels. Ils sont aussi structurellement trompeurs. L’Iran n’a pas perdu une guerre : il a perdu des mandataires. L’armée irakienne défaite au Koweït, était l’armée de Saddam Hussein, engagée directement dans le conflit. La défaite de proxys n’est pas la défaite de l’État voire même peut en consolider la cohésion interne, en alimentant la rhétorique du siège extérieur.
Ce 28 février 1991 fonde ce que l’on peut nommer la doctrine du choc délégué
L’appel au soulèvement intérieur et le biais diasporal. En 1991, l’appel passait par les radios américaines. En 2026, la diaspora iranienne, plusieurs millions de personnes dans le monde occidental, produit sur X, YouTube et les chaînes persanophones un flux continu affirmant l’imminence de l’effondrement du régime. Reza Pahlavi, fils du dernier Shah, appelle publiquement à des frappes ciblées pour accélérer le changement. Des Iraniens ont adressé des messages et des vidéos à Trump pour lui demander de ne pas négocier.
Mais la diaspora souffre du syndrome Chalabi : l’exilé irakien Ahmad Chalabi avait convaincu l’administration Bush II que les Irakiens accueilleraient les soldats américains en libérateurs. Ce que les exilés ne voient pas toujours c’est la fragmentation de l’opposition intérieure qu’ils sont censés représenter. Cette fragmentation est le fait le plus sous-estimé du dossier iranien.
La population est composée à 51 % de Perses, 24 % d’Azéris, 8 à 17 % de Kurdes, 3 % d’Arabes et 2 % de Baloutches (CIA Cartography Center). Chacune de ces communautés porte des aspirations distinctes, autonomie, représentation, égalité économique, qui ne convergent pas spontanément vers une plateforme politique unifiée. Le soulèvement de janvier 2026, le cinquième depuis 2017, l’a confirmé : petits commerçants touchés par l’hyperinflation du rial, Kurdes du Kermanshah, Baloutches du Sistan, jeunes urbains séculiers et femmes opposant au port du voile — une même révolte, des agendas radicalement différents. En cas d’effondrement du centre, quelle force organisée prendrait le relais ? En Irak après 2003, ce furent les milices confessionnelles et al-Qāʿida, qui engendra l’État islamique. En Libye après 2011, les factions tribales armées. La réponse crédible n’existe pas pour l’Iran.
Le discrédit externe et son paradoxe. En 1991, Saddam était unanimement diabolisé à l’échelle internationale. En 2026, la délégitimation de la République islamique est réelle : répression du soulèvement de janvier 2026, programme nucléaire avancé, livraisons de drones à la Russie. Le chancelier allemand Friedrich Merz déclare publiquement que les dirigeants iraniens vivent leurs « derniers jours ou dernières semaines ». Ce discours de la fin imminente est devenu un quasi-consensus occidental, or c’est un paradoxe structurel des régimes autoritaires : la délégitimation extérieure peut renforcer la légitimation intérieure. La République islamique a constitué depuis 1979 la notion d’« Estekbar », l’arrogance impérialiste, comme catégorie centrale de sa légitimation idéologique. Toute pression extérieure lui fournit le cadre narratif dont elle a besoin pour justifier la répression intérieure et mobiliser la nation. Saddam Hussein l’avait compris avant elle.
L’élimination ciblée comme accélérateur supposé. Depuis 2018, une campagne systématique d’éliminations vise l’appareil iranien : assassinat du général Qassem Soleimani à Bagdad en janvier 2020, élimination du physicien Mohsen Fakhrizadeh en novembre 2020, sabotages répétés de Natanz, frappes sur des sites nucléaires lors de la guerre de juin 2025. Selon le Wall Street Journal, des options visant des dirigeants politiques et militaires iraniens ont été présentées à Trump en février 2026. Le bilan est éclatant sur le plan tactique et nul sur le plan stratégique.
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Après l’élimination de Soleimani, le général Esmaïl Qaani lui a succédé en moins de vingt-quatre heures. L’Iran a poursuivi son enrichissement d’uranium malgré les frappes de juin 2025. Les régimes institutionnellement profonds, où le pouvoir réside dans une structure collective plutôt que dans un homme, résistent à la décapitation. L’Iran islamique a construit cette résilience dès 1979 : Guide suprême, Conseil des gardiens, Corps des gardiens de la révolution, fondations économiques islamiques, chaque échelon dispose de sa propre logique de survie.
Ce que le 28 février 1991 aurait dû enseigner
Le 28 février 1991, George H. W. Bush a décidé le cessez-le-feu pour des raisons d’État cohérentes : éviter le démantèlement de l’Irak, ne pas offrir un vide stratégique à l’Iran, maintenir la coalition. Mais l’appel au soulèvement intérieur lancé quinze jours plus tôt sans garantie de soutien est une faute stratégique, l’une des plus lourdes de conséquences de l’histoire américaine récente.
Ce que 1991 aurait dû enseigner, c’est l’impossibilité structurelle d’un changement de régime par l’intérieur en l’absence de trois conditions cumulées : une garantie crédible de soutien extérieur aux forces insurgentes ; un appareil d’État de remplacement pré-identifié et reconnu et une division effective des forces coercitives du régime. Ces trois conditions n’étaient pas réunies en Irak en 1991 et elles ne le sont pas davantage en Iran en 2026.
Trente-cinq ans après Tempête du désert, la géographie a changé, les acteurs ont changé, les technologies ont changé. La matrice cognitive, elle, est identique : on provoque un ébranlement, on compte sur les forces intérieures pour remplir le vide, on ne prépare pas l’après. La phrase du secrétaire à la Défense Rumsfeld face aux pillages de Bagdad en avril 2003 — « Freedom is untidy » — reste la formule la plus honnête jamais prononcée sur cette doctrine et ses conséquences.
Février 2026 : le dispositif américain face à un adversaire résilient
Le 19 février 2026, lors de la première réunion de son Conseil pour la paix à Washington, Donald Trump s’est donné publiquement « dix jours » pour décider. « Vous le saurez probablement dans les dix prochains jours », a-t-il déclaré. La veille, la porte-parole de la Maison-Blanche Karoline Leavitt estimait qu’« il existe de nombreuses raisons et arguments en faveur d’une frappe contre l’Iran ». Selon le Wall Street Journal, une option visant à « tuer nombre de dirigeants politiques et militaires iraniens, afin de renverser le gouvernement » a été présentée au président. CNN et CBS rapportent que l’armée américaine était prête à frapper dès le week-end du 22-23 février.
L’Iran répond dans une lettre adressée le 19 février au secrétaire général de l’ONU Antonio Guterres, l’ambassadeur Amir Saïed Iravani écrit que « toutes les bases, les infrastructures et les biens américains dans la région constituent des cibles légitimes » tandis que Khamenéi déclare dans un discours que le porte-avions américain présent dans le Golfe pourrait être coulé.
Mais la différence fondamentale avec 1991 est que l’Iran n’est pas l’Irak de Saddam. L’armée irakienne défaite au Koweït, était une organisation conventionnelle centralisée, dépendante d’un seul homme. Le système iranien est une architecture à redondance institutionnelle conçue pour résister à la décapitation.
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Après l’élimination de Soleimani en 2020, son successeur a pris ses fonctions en moins de vingt-quatre heures. Le programme nucléaire, malgré les frappes de juin 2025, se poursuit. La machine institutionnelle du régime a été pensée dès 1979 pour fonctionner sans son fondateur. Clausewitz écrivait que la guerre a une tendance intrinsèque à l’escalade que seule une volonté politique cohérente peut contenir. Or le dispositif américain actuel souffre d’une ambivalence fondamentale : l’objectif n’est pas défini publiquement. S’agit-il d’obtenir un changement de comportement nucléaire ? De décapiter le leadership ? D’enclencher une transformation institutionnelle ?
La doctrine du changement sans engagement : anatomie d’un échec récurrent
On pourrait l’appeler la doctrine du changement sans engagement : la conviction que la déstabilisation du centre de pouvoir suffit à enclencher une recomposition politique spontanément favorable, sans que Washington ait à assumer l’architecture de l’après.
Cette doctrine repose sur une anthropologie politique implicite : les peuples opprimés aspirent à la liberté de type occidental, ôter le tyran suffit à libérer cette aspiration et la liberté produit naturellement la stabilité. Chaque terme est empiriquement contesté par l’histoire récente.
En Irak, après 2003, les forces les plus organisées après la chute de Saddam étaient les milices confessionnelles et al-Qāʿida, qui engendra l’État islamique.
En Libye, après 2011, les factions tribales armées.
Dans un Iran déstabilisé, les fractures ethniques et confessionnelles documentées offriraient un terreau à la fragmentation centrifuge plutôt qu’à une transition ordonnée. Henry Kissinger écrivait que la politique étrangère exige de définir des intérêts et de les protéger avec cohérence dans la durée. Appliquée à l’Iran, cette exigence se formule simplement : quel Iran Washington veut-il au lendemain d’un régime change ?
La puissance américaine excelle dans l’ouverture des crises. Elle a rarement démontré savoir en maîtriser la clôture. Trente-cinq ans après le 28 février 1991, anniversaire exact de la victoire la plus rapide de l’histoire militaire américaine moderne, le même piège s’ouvre à nouveau, face à un adversaire autrement plus résilient. Frapper est aisé. Penser ce qui vient après est la seule stratégie véritable.












