Tentative de coup d’État du 23 février 1981 : l’Espagne ouvre ses archives et referme une cicatrice

6 mars 2026

Temps de lecture : 7 minutes

Photo : La reine Letizia La reine Letizia d'Espagne et le roi Felipe d'Espagne assistent à un hommage au palais royal le 15 juillet 2022 à Madrid, Espagne. Crédits : R. Smith/SIPA

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Tentative de coup d’État du 23 février 1981 : l’Espagne ouvre ses archives et referme une cicatrice

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Trois événements en trois jours : le 45e anniversaire du coup d’État manqué, la déclassification des archives secrètes, et la mort du putschiste Antonio Tejero. L’Espagne de février 2026 n’a pas seulement commémoré le 23-F, elle a refermé, le dernier chapitre ouvert de sa transition démocratique.

L’Espagne a vécu, en février 2026, une séquence mémorielle d’une rare intensité. Trois événements se sont en effet télescopés en quelques jours : le 45e anniversaire de la tentative de coup d’État du 23 février 1981 ; la déclassification officielle des archives liées à ce putsch ; et le décès, le 25 février, d’Antonio Tejero, principal visage de l’attaque contre le Congrès des députés en ce jour fatidique. Loin d’une simple commémoration, cette conjoncture a ravivé un débat de fond sur la solidité des institutions nationales, la place de la monarchie outre-Pyrénées et les zones d’ombre de la transition démocratique (1975-1982).

Une décision polémique

Le 23 février 2026, le président du gouvernement espagnol, le socialiste Pedro Sánchez, a annoncé, depuis le Congrès des députés (chambre basse du Parlement espagnol) et sur les réseaux sociaux, la déclassification immédiate des documents relatifs à cette tentative de coup d’État (appelée « 23-F » en Espagne). Le lendemain, le Conseil des ministres en a formalisé l’approbation. Le 25 février, leur publication au Bulletin officiel de l’État (BOE) a rendu les archives accessibles aux chercheurs et au public. Au total, plus de 150 unités documentaires issues des ministères de la Défense, de l’Intérieur et des Affaires étrangères ont ainsi été versées dans le domaine public.

Cette mesure répondait à une pression persistante d’historiens, de partenaires parlementaires des sociaux-démocrates et d’une partie de l’opinion publique, qui dénonçaient l’opacité maintenue pendant quarante-cinq ans autour de l’événement le plus critique de l’Espagne post-franquiste.

Rappel des faits

Le 23 février 1981, l’Espagne, alors en pleine transition démocratique après la mort de Francisco Franco, connaît une tentative de coup d’État qui manque de faire basculer le pays dans le chaos.

Ce jour-là, alors que le Congrès des députés s’apprête à investir Leopoldo Calvo-Sotelo comme président du gouvernement, un groupe de gardes civils menés par le lieutenant-colonel Antonio Tejero fait irruption dans l’hémicycle en tirant des coups de feu, prenant en otage les députés présents. Simultanément, à Valence, le général Jaime Milans del Bosch sort ses chars dans la rue tandis que la division blindée de Brunete se met en mouvement vers Madrid, dans l’espoir d’un soulèvement général de l’armée. Ces militaires nostalgiques du franquisme, soutenus par les secteurs les plus réactionnaires de la société, entendent mettre fin au processus démocratique qu’ils jugent responsable du terrorisme de l’ETA, de la crise économique et de ce qu’ils perçoivent comme un désordre menaçant l’unité de l’Espagne.

Le rôle du roi Juan Carlos s’avère absolument décisif car, après plusieurs heures de silence angoissant qui donnent de l’espoir aux putschistes, il apparaît à la télévision vers une heure du matin, en uniforme de capitaine général des armées, pour désavouer fermement les factieux et ordonner aux militaires de rester fidèles au gouvernement constitutionnel. Privés de la légitimité que seul le monarque pouvait leur conférer, les putschistes se rendent et Antonio Tejero libère ses otages le lendemain matin.

Cet événement traumatique renforce paradoxalement la démocratie espagnole en discréditant durablement l’extrême droite et en rassemblant la société autour de ses institutions. Cependant, le putsch est longtemps resté entouré de zones d’ombre et de théories du complot persistantes, notamment concernant le rôle ambigu du général Alfonso Armada, considéré comme le cerveau des événements et l’idéologue d’un possible gouvernement de salut national ; les six heures de flou avant l’intervention royale ; ou encore l’implication probable des services secrets espagnols. Tout cela a alimenté des années durant l’idée que Juan Carlos aurait pu être informé de ce complot ou que le gouvernement national aurait laissé faire pour mieux purger l’armée de ses éléments les plus rebelles.

Transparence démocratique ou « écran de fumée » ?

Pedro Sánchez a justifié la levée du secret d’État sur ce putsch au nom de la « maturité démocratique » du pays. Selon lui, une démocratie consolidée n’a rien à craindre de son passé et se devait donc de « solder une dette historique avec la citoyenneté ». L’objectif affiché était double : d’une part, renforcer la confiance institutionnelle ; d’autre part, couper court aux théories complotistes.

Pourtant, l’opposition de droite, emmenée par le Parti populaire (PP) et Vox, a dénoncé une manœuvre politique. Pour Alberto Núñez Feijóo, président du PP, la déclassification constitue un « écran de fumée » destiné à détourner l’attention des controverses affectant l’exécutif national.

Parmi les partenaires parlementaires de Pedro Sánchez, l’accueil de cette annonce a été plus nuancé. Si la gauche « radicale » de Sumar a salué un acte de responsabilité, la Gauche républicaine de Catalogne (ERC, indépendantistes catalans) et EH Bildu (séparatistes basques) ont jugé l’initiative insuffisante. Ils réclament notamment une réforme en profondeur de la loi sur les secrets officiels de 1968 afin d’automatiser la déclassification de dossiers sensibles tels que ceux sur les Groupes antiterroristes de Libération (GAL, escadrons de la mort parapublics qui, dans les années 1980, ont mené une guerre sale contre l’ETA en utilisant des méthodes terroristes, avec la complicité de hauts responsables du gouvernement espagnol).

Des confirmations plus que révélations

Dans l’ensemble, l’analyse des documents déclassifiés montre une continuité frappante avec le récit historique établi par la recherche académique. La révélation de ces archives n’a pas provoqué le séisme politique redouté ou espéré par certains secteurs.

Un point sensible des documents concerne le rôle du Centre supérieur d’Information de la Défense (CESID, services secrets espagnols de l’époque). Les rapports déclassifiés confirment en effet l’implication active de six agents d’une unité spéciale de cet organisme dans l’opération. Ils révèlent également que certaines responsabilités hiérarchiques n’ont pas été pleinement poursuivies afin d’éviter un effondrement de l’appareil sécuritaire en pleine transition démocratique. Le capitaine Francisco García Almenta, présenté comme ayant donné des ordres directs à des agents rebelles, n’a par exemple jamais été jugé.

Les documents éclairent aussi la face civile du complot. Des notes de renseignement évoquent des contacts entre des secteurs économiques conservateurs et des militaires favorables à un « coup de barre » (golpe de timón) autoritaire afin de stabiliser une économie alors fragilisée par les chocs pétroliers et l’instabilité politique. Les transcriptions d’appels montrent de plus l’hésitation de plusieurs capitaines généraux, qui attendaient un signal clair de la monarchie avant de se prononcer.

Pour autant, aucune preuve d’une conspiration généralisée ou d’une trahison massive de la classe politique de 1981 n’a émergé. Des historiens espagnols réputés comme Javier Cercas ou Justo Serna ont même souligné que les documents valident largement les conclusions déjà tirées par des décennies de travaux fondés sur des recoupements indirects. La déclassification a surtout permis de fermer la porte aux interprétations les plus fantaisistes.

Juan Carlos : le rôle décisif confirmé 

Le principal bénéficiaire institutionnel de cette séquence est sans doute l’ancien roi d’Espagne Juan Carlos (1975-2014). Les câbles diplomatiques et rapports internes du palais de La Zarzuela (résidence officielle du monarque) confirment le caractère central de son action dans l’échec du putsch.

Les conversations avec le général Jaime Milans del Bosch montrent de fait un monarque refusant toute rupture avec le cadre constitutionnel et ordonnant explicitement le retour des troupes putschistes dans leurs casernes. Les archives contredisent ainsi les théories évoquant une complicité initiale dans une hypothétique opération visant à imposer un gouvernement d’union sous tutelle militaire.

Cette confirmation historique intervient dans un contexte paradoxal. De fait, Juan Carlos vit toujours en exil volontaire à Abou Dhabi, et ce depuis six ans, en raison de scandales financiers qui ont terni la fin de son règne. La déclassification permet donc de dissocier, sur le plan historique, le « pompier de la démocratie » de 1981 et l’homme fragilisé par des affaires personnelles ultérieures.

La mort d’Antonio Tejero et la fin d’un cycle

Le 25 février 2026, Antonio Tejero Molina est décédé à l’âge de 93 ans, à son domicile d’Alcira (Communauté de Valence). Figure emblématique du 23-F, il n’a jamais exprimé de remords à ce sujet ni renié son engagement putschiste. Sa disparition, survenue le jour même de la publication des archives, a été perçue comme une coïncidence hautement symbolique.

Antonio Tejero était en effet le dernier acteur majeur encore vivant de l’attaque contre le Congrès des députés. Par conséquent, son décès marque la disparition d’une génération directement impliquée dans la tentative de renversement de l’ordre constitutionnel. Elle oblige également l’Espagne à traiter le 23-F comme un objet pleinement historique et non plus comme un souvenir incarné par ses protagonistes.

La question du retour de Juan Carlos en Espagne

La confirmation du rôle salvateur de Juan Carlos dans ces événements a par ailleurs relancé le débat sur son éventuel retour définitif en Espagne. Alberto Núñez Feijóo a effectivement plaidé pour un « rapatriement » sans conditions, estimant que la déclassification constitue une forme de réparation morale.

Pour sa part, le gouvernement de Pedro Sánchez adopte une position plus prudente à ce sujet, rappelant qu’aucune interdiction légale ne pèse sur l’ancien souverain mais que la décision relève de la sphère privée et de la Maison royale.

Plusieurs obstacles demeurent toutefois, dont la question fiscale. Installé aux Émirats arabes unis, Juan Carlos bénéficie à l’heure actuelle d’un statut avantageux dans le domaine. Un retour impliquerait en revanche de rétablir sa résidence fiscale en Espagne et de déclarer l’ensemble de ses revenus mondiaux, condition jugée essentielle pour préserver l’image de la Couronne.

Surgit aussi un enjeu symbolique puisque le règne de son fils, Philippe vi, repose sur l’idée d’une « monarchie renouvelée » et exemplaire. La présence permanente de son père outre-Pyrénées pourrait raviver des polémiques autour de sa fin de règne et alimenter les critiques des partis républicains.

Enfin, reste l’hypothèse d’une installation de Juan Carlos sur le domaine de La Zarzuela, qui serait politiquement sensible car elle remettrait sur le devant de la scène le lien entre passé et présent institutionnels.

Une démocratie plus mûre mais encore en construction ?

Quoi qu’il en soit, l’épisode de février 2026 offre un double éclairage. D’un côté, la déclassification scelle la légitimité de Juan Carlos et confirme la solidité du cadre constitutionnel face à une menace extrême. De l’autre, elle souligne que certaines zones d’ombre ont longtemps été protégées par un « cordon sanitaire » politico-médiatique.

Le fait que la publication de documents sensibles n’ait provoqué ni crise institutionnelle ni mobilisation de masse atteste d’une démocratie plus robuste qu’en 1981. Toutefois, la persistance d’une législation sur les secrets d’État datant de 1968 rappelle que la transition démocratique n’est pas totalement close sur le plan normatif.

En somme, en révélant ces archives, l’Espagne a choisi la transparence plutôt que l’oubli. Si la déclassification n’a pas bouleversé le récit national, elle a transformé un mythe politique en objet d’histoire documentée. Longtemps sanctuarisée, la transition démocratique entre désormais dans une phase d’examen critique apaisé. Reste à savoir si cette maturité s’étendra à d’autres dossiers controversés et si la monarchie espagnole saura tirer parti de cette clarification.

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À propos de l’auteur
Nicolas Klein

Nicolas Klein

Nicolas Klein est agrégé d'espagnol et ancien élève de l'ENS Lyon. Il est professeur en classes préparatoires. Il est l'auteur de Rupture de ban - L'Espagne face à la crise (Perspectives libres, 2017) et de la traduction d'Al-Andalus: l'invention d'un mythe - La réalité historique de l'Espagne des trois cultures, de Serafín Fanjul (L'Artilleur, 2017).