Espagne-États-Unis : la crise iranienne qui fissure l’Alliance atlantique

5 mars 2026

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Espagne-États-Unis : la crise iranienne qui fissure l’Alliance atlantique

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  • En refusant l’accès aux bases militaires de Rota et Morón de la Frontera pour l’offensive contre l’Iran, Madrid provoque une rupture brutale avec Washington et déclenche une crise diplomatique et commerciale sans précédent.

  • Trump riposte en menaçant d’un embargo total, exigeant que l’Espagne porte ses dépenses de défense à 5 % du PIB et suggérant même d’utiliser les bases espagnoles sans autorisation.

  • Au-delà du cas espagnol, la crise révèle un tournant historique : l’Europe ne peut plus être un relais automatique de la politique étrangère américaine et doit construire sa propre autonomie stratégique.

La guerre qui a débuté à la fin du mois de février 2026 entre les États-Unis d’Amérique, Israël et l’Iran a provoqué une onde de choc diplomatique bien au-delà du Moyen-Orient. Un des épicentres inattendus de cette crise se trouve à Madrid. Le refus du gouvernement espagnol de Pedro Sánchez d’autoriser l’utilisation par les Américains de bases militaires situées en Espagne pour l’offensive contre l’Iran a en effet provoqué une rupture brutale avec l’administration de Donald Trump. En quelques jours, ce différend militaire s’est de plus transformé en crise diplomatique et commerciale majeure.

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Rota, Morón, ONU : Madrid refuse d’être cobelligérant sans mandat international

Dès les premières frappes aériennes américaines et israéliennes contre des installations militaires et nucléaires iraniennes, Madrid a adopté une ligne claire : refuser toute participation indirecte à une opération jugée unilatérale et dépourvue de mandat international.

Le gouvernement espagnol fonde sa position sur trois principes : la primauté du droit international, la souveraineté nationale sur les infrastructures militaires situées sur son territoire et la nécessité d’éviter une escalade régionale incontrôlable.

Le ministre espagnol des Affaires étrangères, José Manuel Albares, a de fait rappelé que toute intervention militaire doit s’inscrire dans un cadre multilatéral conforme à la Charte des Nations unies. Selon Madrid, l’offensive américaine constitue une « escalade dangereuse » susceptible d’accroître l’instabilité mondiale. Le gouvernement de Madrid craint notamment qu’une extension du conflit ne menace les flux énergétiques transitant par le détroit d’Ormuz, par lequel circule près d’un tiers du pétrole transporté par voie maritime dans le monde.

La question de la souveraineté militaire occupe également une place centrale dans ce cadre. Les bases de Rota (province de Cadix) et de Morón de la Frontera (province de Séville), souvent utilisées par les forces américaines, relèvent d’accords de coopération datant de 1953. Toutefois, Madrid insiste sur le fait que ces infrastructures restent juridiquement sous souveraineté espagnole. En refusant le transit d’armes ou le décollage d’avions de combat vers l’Iran, le gouvernement Sánchez affirme ainsi sa volonté de ne pas être entraîné dans un conflit qu’il n’a ni décidé ni approuvé.

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Trump menace d’embargo total et réclame 5 % du PIB espagnol pour la défense

La réaction de Washington ne s’est pas fait attendre. Le 3 mars 2026, Donald Trump a lancé une série de menaces économiques contre l’Espagne, qualifiant le pays d’« allié terrible ». Le président américain a de plus déclaré publiquement : « Nous allons couper tout le commerce avec l’Espagne. Nous ne voulons plus rien avoir à faire avec elle».

La Maison-Blanche a alors évoqué la possibilité d’un embargo commercial total et demandé au secrétaire au Trésor, Scott Bessent, d’examiner la suspension des accords économiques et financiers bilatéraux.

Au-delà du refus d’accès aux bases militaires, Washington reproche également à Madrid de ne pas respecter les objectifs de dépenses militaires de l’OTAN. Donald Trump exige désormais que l’Espagne consacre immédiatement 5 % de son produit intérieur brut à la défense, soit bien davantage que l’objectif de 2 % fixé par l’Alliance atlantique. À défaut, il menace de doubler les droits de douane sur les produits espagnols.

Le président américain est allé jusqu’à suggérer que les États-Unis pourraient utiliser les bases militaires situées en Espagne sans autorisation si leurs intérêts stratégiques l’exigeaient, déclaration perçue à Madrid comme une remise en cause directe de la souveraineté nationale.

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Sánchez joue la crise iranienne pour imposer l’Europe comme puissance autonome

Pour Pedro Sánchez, la fermeté affichée face à Washington n’est pas une réaction improvisée mais l’expression d’une orientation diplomatique de long terme. Depuis plusieurs années, le chef du gouvernement espagnol plaide effectivement pour une autonomie stratégique accrue de l’Union européenne.

Dans cette perspective, l’Europe ne doit plus être un simple relais de la politique étrangère américaine lorsque celle-ci s’écarte du droit international. La position espagnole dans la crise iranienne s’inscrit dans cette vision d’une « troisième voie » : maintenir l’alliance occidentale tout en affirmant une capacité de décision indépendante.

Sur le plan économique, Madrid a annoncé un plan de soutien de 14 milliards d’euros destiné à protéger les entreprises espagnoles contre d’éventuelles sanctions américaines. L’exécutif de Pedro Sánchez espère également que cette confrontation poussera l’Union européenne à renforcer ses instruments de défense commerciale et à accélérer la construction d’une véritable souveraineté économique.

Huile d’olive, acier, automobile : les secteurs espagnols en première ligne

Si les menaces commerciales de Donald Trump se concrétisaient, certains secteurs clés de l’économie espagnole seraient particulièrement exposés.

Les États-Unis constituent en effet le principal marché hors Union européenne pour l’huile d’olive espagnole. Une hausse brutale des droits de douane frapperait durement les producteurs d’Andalousie, notamment dans les provinces de Jaén et de Cordoue.

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D’autres secteurs pourraient également souffrir, comme l’acier et l’aluminium, déjà pénalisés par des tensions commerciales récentes, mais aussi l’industrie automobile, en particulier les fabricants de pièces détachées destinées au marché américain.

Toutefois, la relation commerciale n’est pas à sens unique. En 2025, les États-Unis ont enregistré un excédent commercial de 4,8 milliards de dollars dans leurs échanges avec l’Espagne. Une rupture totale priverait donc également les entreprises américaines d’un marché européen important, ce qui pourrait limiter la portée réelle des menaces de Washington.

Bruxelles active l’instrument anti-coercition : un test de la solidarité européenne

Face aux déclarations de Donald Trump, Madrid a rapidement obtenu un soutien diplomatique de Bruxelles. La Commission européenne a en effet rappelé que toute sanction visant un État membre serait considérée comme une pression sur l’ensemble de l’Union.

Plusieurs dirigeants européens, dont Emmanuel Macron, ont de même évoqué la possibilité d’activer l’instrument anti-coercition adopté par l’UE en 2023. Ce mécanisme permet de riposter à des pressions économiques extérieures par des contre-mesures commerciales, allant de droits de douane à l’exclusion des marchés publics européens.

La crise constitue donc un test majeur pour la crédibilité de la solidarité européenne face aux pressions d’une puissance alliée.

La loyauté automatique envers Washington appartient désormais au passé

Au-delà de la querelle autour de l’utilisation des bases militaires de Rota et de Morón de la Frontera, la crise de 2026 marque peut-être un tournant dans les relations transatlantiques.

En refusant de s’aligner sur la stratégie américaine au Moyen-Orient, l’Espagne a choisi d’affirmer une conception exigeante de la souveraineté nationale et du droit international. Pour Pedro Sánchez, cette posture vise aussi à accélérer l’émergence d’une Europe capable de défendre ses intérêts face aux pressions extérieures.

Par conséquent, l’issue du bras de fer dépendra autant de la capacité de l’Union européenne à soutenir Madrid que des équilibres politiques internes aux États-Unis. Cependant, une chose semble déjà acquise : l’alliance entre Madrid et Washington n’est plus fondée sur la loyauté automatique qui caractérisait les décennies précédentes. Elle entre désormais dans une phase de négociation permanente où la souveraineté et les intérêts nationaux occupent le premier plan.

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À propos de l’auteur
Nicolas Klein

Nicolas Klein

Nicolas Klein est agrégé d'espagnol et ancien élève de l'ENS Lyon. Il est professeur en classes préparatoires. Il est l'auteur de Rupture de ban - L'Espagne face à la crise (Perspectives libres, 2017) et de la traduction d'Al-Andalus: l'invention d'un mythe - La réalité historique de l'Espagne des trois cultures, de Serafín Fanjul (L'Artilleur, 2017).