Dans la litanie des victoires qui donnèrent à Rome le contrôle du bassin méditerranéen, le nom de Carrhae (Carrhes) est une tache indélébile, une défaite écrasante, de surcroît face à une armée inférieure en nombre.
Un article à retrouver dans le N62. Corée du Nord : La forteresse nucléaire.
La postérité attribuera ce désastre à l’orgueil du seul Marcus Licinius Crassus, le troisième homme du « premier triumvirat » aux côtés de Caius Julius César et de Cnaeus Pompeius Magnus, ou Pompée « le Grand ». Crassus « le Riche », réputé pour son immense fortune, enviait la gloire militaire de ses « jeunes » associés : sexagénaire, il a près de dix ans de plus que Pompée, déjà gratifié de trois triomphes, et une quinzaine de plus que César, qui conquiert la Gaule dans les années 50 av. J.-C.
Crassus, qui a pourtant écrasé l’armée de Spartacus en 71, n’a reçu qu’une « ovation », au prétexte qu’il s’agissait d’une guerre servile – et Pompée s’est attribué le mérite de ce succès, devenant le co-consul de Crassus pour l’année 70.
Le premier triumvirat
Après plus d’une décennie de guerre civile et de dictatures sanglantes entre les partisans du Sénat et de l’aristocratie romaine (Optimates), dirigée par Sylla, et ceux des provinciaux et de la plèbe (Populares), commandés par Caius Marius (père et fils), Sertorius et Cinna, la nouvelle génération joue l’apaisement. César, nouvelle figure dominante des Populares, propose en 60 à Pompée et Crassus de se répartir secrètement les charges électives. Il est ainsi élu consul en 59 grâce aux subsides de Crassus.
Renouvelé à Lucques en 56, l’accord permet à César de rester proconsul (gouverneur) en Gaule, et de poursuivre ses conquêtes, tandis que Pompée et Crassus, réélus consuls en 55, sont désignés ensuite pour cinq ans proconsuls en Hispanie pour le premier, en Syrie pour le second.
Crassus rêve toujours d’obtenir le triomphe qui lui a été refusé. Quoi de mieux pour cela qu’une victoire sur la nouvelle puissance montante en Orient ? L’Empire parthe (ou arsacide) s’étend alors de l’Euphrate jusqu’à l’ouest de l’Afghanistan et du Pakistan actuels, et figure plutôt parmi les « amis du peuple romain », qu’il a aidé dans la troisième guerre mithridatique (73-63).
En 54, Crassus franchit l’Euphrate et balaie une première armée parthe de recrutement local, pille une ville et sécurise les franchissements futurs en laissant des garnisons le long du Balissos, affluent de la rive gauche de l’Euphrate, notamment dans la forteresse de Carrhes, la plus au nord. Il retourne ensuite en Syrie pour prendre ses quartiers d’hiver et compléter ses forces.
Ce délai profite aux Parthes, d’autant que, quand il repasse l’Euphrate au niveau de Zeugma, en mai 53, la saison chaude est déjà là. Quelle route alors suivre, son objectif étant sans doute la capitale impériale, la ville de Séleucie du Tigre, non loin de l’actuelle Bagdad ?
La première option est d’aller au nord, vers l’Arménie, où il trouverait des alliés : Artavadze a promis à Crassus des troupes, notamment des cavaliers, qui font défaut aux Romains, et un environnement favorable (climat tempéré, pâturages et réserves d’eau). Mais cette route, celle d’Alexandre le Grand, fait un grand détour. La seconde, conseillée par son questeur, le prudent Cassius, est de suivre l’Euphrate pour ne jamais manquer d’eau et pouvoir s’appuyer sur un obstacle tactique majeur, jusqu’à l’étroite plaine entre le Tigre et l’Euphrate où se trouve Séleucie.
Le trajet, sinueux, représente quelque 850 km, soit plus d’un mois de déplacement en continu au rythme habituel d’une armée romaine, mais sans risque de disette.
Le lièvre et la tortue
Crassus opte pour une troisième solution : couper droit vers l’est à partir de Carrhes. Cette route cumule les handicaps : d’une part, elle l’éloigne des alliés arméniens, qui pourront d’autant moins venir à son secours que le roi parthe, Orodès, les a envahis avec le gros de son armée. D’autre part, il s’aventure dans une steppe semi-désertique, sans arbres, où les ressources en eau sont limitées, et dont le terrain, plat et monotone, favorise nettement les troupes montées.
Ce choix, que les auteurs latins attribuent à de possibles trahisons, montre à quel point les Romains manquent de connaissances sur le pays, et même sur les caractéristiques de l’armée parthe et de ses modes de combat : en 53, aucun Romain ne l’a encore affrontée en rase campagne.
Bien que la bataille soit contemporaine des aventures d’Astérix, le légionnaire de Crassus ne ressemble aucunement aux victimes préférées du petit Gaulois ou de son grand (et pas gros) ami Obélix. Uderzo a en effet équipé ses Romains de la lorica segmentata, une cuirasse en plaques de fer articulées, qui n’apparaît qu’à la fin du règne de Tibère (14-37), soit 70 à 80 ans après la guerre des Gaules.
En 53 av. J.-C., le légionnaire porte encore une tunique de mailles (lorica hamata) descendant jusqu’aux cuisses, éventuellement renforcée d’un plastron, voire d’une dossière, et un casque métallique dont le plus usité est dit « Montefortino » (de forme ovoïde, avec une queue de cheval au sommet et de larges couvre-joues articulés). Il est équipé d’un grand bouclier semi-cylindrique en bois et cuir, avec renforts en métal, pesant 6 kilos, de deux javelots, un lourd (pilum) et un plus léger, et d’un glaive, qu’il manie en professionnel du corps à corps qu’il est devenu depuis Marius.
À l’inverse, l’armée parthe comprend presque exclusivement des cavaliers, ses fantassins n’étant que des troupes médiocres et surtout des archers, inaptes au choc. La cavalerie bénéficie de chevaux exceptionnels, de race niséenne, élevés en Médie, plus grands et plus rapides que les chevaux européens, et associe deux formes extrêmes de combattants : une myriade d’archers montés non protégés, rapides, et un noyau plus restreint de « cataphractaires » (du grec kataphraktos, totalement clos), des cavaliers nobles avec une armure intégrale de mailles et de plaques de renfort, montés sur des chevaux également protégés par un caparaçon d’écailles métalliques fixées sur du cuir.
Ces derniers sont armés d’une lance de 3,5 à 4 m, le kontos, tenue couchée à une ou deux mains, lors de charges effectuées au trot, les chevaux étant trop chargés pour aller plus vite. Ils ne peuvent donc pas rompre une ligne d’infanterie bien organisée et en confiance, mais plutôt porter le coup de grâce à des unités démoralisées et affaiblies par le harcèlement des archers montés.
La culture guerrière des peuples des immenses steppes qui s’étendent de la mer Noire à la Sibérie, où la chasse, la guerre et le pillage sont des pratiques interchangeables, qui ne se conçoivent qu’à cheval et qui privilégient l’attrition à la confrontation
La flèche du Parthe
Ces derniers jouent ainsi un rôle crucial. Ils utilisent un arc composite court, dont les matériaux – bois, tendons et corne principalement – et la double courbure lui donnent une grande puissance de pénétration. L’archéologie expérimentale a montré qu’un archer entraîné peut tirer des deux côtés de son cheval en tenant son arc et trois flèches en plus de celle qu’il se prépare à décocher, et ainsi enchaîner quatre tirs en moins de dix secondes, avant de reprendre une poignée de traits dans son carquois. Multiplié par des centaines, voire des milliers de combattants à la fois, cela donne un déluge continu de flèches aux effets psychologiques délétères.
Quel est son impact physique ? Là encore, la reconstitution expérimentale nous apporte de précieux enseignements : alors qu’à première vue, un tir en plein galop semble bien aléatoire, surtout sans l’usage d’étriers, un entraînement assidu de quelques mois suffit à acquérir dextérité et précision et à savoir tirer « instinctivement » au moment précis du temps de suspension du cheval au galop, quand aucun sabot ne touche le sol, minimisant la gêne au tir. Or, chez les peuples des steppes, monter à cheval et tirer à l’arc est aussi naturel que marcher, car ils s’y adonnent tous les jours de leur vie depuis le plus jeune âge.
Et grâce à une selle adaptée, les Parthes n’ont pas besoin d’étriers pour diriger leur monture uniquement avec les jambes et les pieds. Enfin, n’oublions pas l’effet de masse : si chaque archer ne vise pas une cible précise, le nuage de flèches venant de dizaines de tireurs est assez dense pour atteindre de multiples combattants dans une unité compacte.
Pour une armée d’infanterie, le seul moyen d’éviter l’inéluctable érosion résultant de cette tactique est d’empêcher les archers de s’approcher par un contre-feu ou une couverture de cavalerie. Mais les Parthes sont passés maîtres dans l’art de l’esquive, tout en continuant à lâcher leurs flèches : cette pratique du tir vers l’arrière en s’échappant au galop inspire aux auteurs latins l’expression « la flèche du Parthe ».
Aux antipodes de l’éthique romaine du combat, cet usage, mêlant fuite (souvent feinte) et coup mortel porté à distance, est assimilé au comble de la traîtrise. Mais il n’était certainement pas limité aux Parthes, puisqu’il est courant pour la plupart des archers à cheval, bien avant ou bien après eux, jusqu’aux Mongols.
Ils marchent donc à l’ennemi à découvert, sous un soleil de plomb. Prenant conscience de la force réelle de l’ennemi – qui est toutefois trois à quatre fois inférieure aux siennes – Crassus décide de former ses légions en un vaste carré creux, de 12 cohortes de côté, précédé par ses troupes légères et sa cavalerie, notamment un millier de nobles gaulois.
Massacre au grand soleil
À midi, quand le soleil est au plus haut – il fait sûrement plus de 40° – la bataille commence… à sens unique. Les cataphractaires refoulent d’abord les cavaliers et les auxiliaires, obligés de s’abriter dans le carré. Puis vient la ronde mortelle des archers.
Alternant des tirs en cloche, qui font retomber les flèches presque à la verticale, et les tirs directs à courte distance, puisque les légionnaires ne peuvent charger des cavaliers, les Parthes encerclent et criblent de traits à leur aise les Romains impuissants
Assoiffés, suffoqués par la chaleur et la poussière soulevée par les milliers de chevaux qui tournoient, les Romains voient leur moral baisser à mesure que les pertes augmentent (les auxiliaires, non protégés, sont les plus exposés). Attendre que l’ennemi soit à court de munitions est vain, Suréna ayant prévu un millier de chameaux de bât avec des flèches de rechange.
Pour sortir de l’impasse, Publius Crassus, le fils du proconsul, rassemble une force mixte de cavaliers, d’auxiliaires et de légionnaires, et tente de briser l’encerclement. Il réussit d’abord à progresser, car les archers parthes s’enfuient, tout en continuant à harceler grâce à leur fameux tir vers l’arrière. Mais une fois les Romains assez loin du corps principal, le cercle des archers se referme et reprend son ballet mortel. Quand la troupe de Publius paraît suffisamment affaiblie, les cataphractaires achèvent le travail par un assaut frontal durant lequel Publius, blessé, demande à un proche de l’achever. 500 survivants se rendent aux Parthes.
Crassus, effondré d’avoir vu la tête de son fils au bout d’une pique parthe, n’a plus d’autre espoir que la retraite. Heureusement, à la nuit, les Parthes dressent leur camp à distance, pour éviter une attaque-surprise. Les survivants peuvent alors se replier jusqu’à Carrhes, mais, dès le lendemain, les Parthes encerclent la forteresse.
N’ayant ni vivres ni eau pour tenir un siège, les Romains profitent à nouveau de la nuit pour s’échapper. Cassius rejoint la Syrie avec 500 cavaliers, et le légat Octavius conduit 5 000 hommes à l’abri d’une zone vallonnée de localisation imprécise. Crassus, en revanche, à la tête de quatre cohortes, est de nouveau rattrapé et encerclé ; Octavius accourt alors à son aide. Le crépuscule approchant, Suréna préfère négocier avec Crassus. C’est au cours de cette discussion que Crassus et Octavius sont tués, dans une rixe confuse – Dion Cassius suggère même que le proconsul aurait été tué par un Romain voulant lui éviter d’être pris vivant.
Le 15 mars 44, César est assassiné trois jours avant de lancer une ambitieuse expédition contre l’Empire parthe, prévoyant d’aller jusqu’à l’Inde et revenir par le Danube et la Germanie, pour consolider les frontières de l’Empire. En 40, ce sont les Parthes, menés par le fils aîné d’Orodès et par Titus Labienus, un ancien partisan de Pompée, qui ravagent la Syrie et poussent jusqu’à Jérusalem, avant d’être écrasés par Publius Ventidius Bassus, un lieutenant de Marc-Antoine.
En 36, l’invasion de la Médie conduite par Antoine en personne est un échec, malgré 16 légions et 40 000 auxiliaires, au prix du quart des effectifs engagés. C’est finalement Octave, devenu Auguste, qui lavera symboliquement l’honneur des Romains en récupérant, en 20 av. J.-C., par la négociation, les aigles perdues et les prisonniers encore aux mains des Parthes. Quant à la frontière entre les deux puissances, elle restera, de fait, fixée sur l’Euphrate jusqu’au règne de Trajan (98-117).
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