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Pour la sixième fois en une décennie, la Chine a publié en avril 2026 une liste de 23 nouveaux « noms normalisés » en caractères chinois pour des lieux situés dans l’État indien d’Arunachal Pradesh, que Pékin désigne unilatéralement comme le « Zangnan » (Tibet du Sud) — une provocation que New Delhi a rejetée « fermement » comme « infondée » et « provocatrice ».
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Ce que les experts anglophones nomment la cartographic aggression — normalisation progressive des revendications territoriales par le biais de cartes et de listes administratives — vise selon un chercheur australien à « enfermer l’Inde dans ses terres pour l’empêcher d’accéder aux mers », en combinant construction d’infrastructures et intrusion militaire.
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Cette initiative intervient paradoxalement au moment même où Pékin se félicitait d’une timide détente sino-indienne, illustrant la duplicité d’une diplomatie chinoise capable de louer le « pas de deux harmonieux entre le dragon et l’éléphant » tout en sinisant unilatéralement le territoire de son voisin.
Comme un vague air de déjà vu récent. Début avril, en pleine troisième guerre du Golfe, alors que le chaos s’étire sans fin sur les marges orientales de l’Europe, pour la sixième fois lors de la décennie écoulée, les autorités chinoises publiaient une liste de « noms normalisés » (ou plus clairement sinisés) … concernant l’État indien de l’Arunachal Pradesh (frontalier des hauts plateaux tibétains) ; dans le dessein audacieux de faire valoir leurs revendications territoriales sur cet État indien, Pékin parlant unilatéralement de ce dernier comme du Zangnan chinois (Tibet du Sud). Ainsi, le ministère chinois des Affaires civiles mentionne dans son tout récent listing quelque 23 nouveaux cols, sommets, cours d’eau et localités, désormais affublés d’un nom en caractères chinois, en écriture tibétaine et en pinyin, accompagné de coordonnées GPS précises1. Comme si de rien n’était et que l’initiative allait tranquillement de soi.
L’ire compréhensible du pays de Gandhi
Une provocation confinant à l’injure pour le voisin indien. La (mauvaise) surprise passée, New Delhi réagit vivement le 12 avril, rejette fermement cette initiative pékinoise inopportune, « infondées » et « provocatrice », insistant sur le fait que renommer unilatéralement le territoire indien dans les communications officielles chinoises ne change en rien la réalité sur le terrain :
« L’Inde rejette catégoriquement toute tentative malveillante de la part de la Chine visant à attribuer des noms fictifs à des lieux faisant partie du territoire indien. Ces tentatives de la Chine visant à avancer de fausses revendications et à inventer des récits sans fondement ne peuvent rien changer à la réalité indéniable que ces lieux et territoires, y compris l’Arunachal Pradesh, ont toujours fait, font et feront toujours partie intégrante et inaliénable de l’Inde (…). Ces actions de la partie chinoise nuisent aux efforts en cours visant à stabiliser et à normaliser les relations bilatérales entre l’Inde et la Chine. La Chine devrait s’abstenir de toute action susceptible d’introduire un climat de négativité dans les relations et de compromettre les efforts visant à instaurer une meilleure compréhension2. »
On ne saurait a priori se montrer plus clair.
Le gouvernement indien souligne également à cette occasion à la défiante République populaire voisine que la paix et la stabilité sur leur longue frontière terrestre commune passent nécessairement par le « respect mutuel de la souveraineté et de l’intégrité territoriale de chacun3 »
Un rappel de bon aloi ; pour autant, cela évoque-t-il seulement quelques gêne ou scrupule du côté de Pékin ?
Un historique déjà passablement fourni
Dans une note de décembre dernier (« China’s dispute with India over Arunachal Pradesh »), une consœur australienne nous remémorait qu’à l’été 2021 déjà, une délégation d’athlètes indiens s’était retirée des Jeux mondiaux universitaires organisés à Chengdu (province chinoise du Sichuan), les autorités chinoises ayant délivré des visas agrafés en lieu et place de visas classiques à trois athlètes indiens originaires de l’Arunachal Pradesh.
Plus près de nous, l’automne dernier (novembre 2025), à l’aéroport de Shanghai, les services de l’immigration retenaient durant une vingtaine d’heures une ressortissante indienne, justifiant tant bien que mal leur action en arguant que le passeport (indien) de l’intéressée était, selon eux invalide, l’infortunée voyageuse étant originaire de l’Arunachal Pradesh ; une situation ubuesque4 autant qu’aberrante réalimentant le courroux des autorités indiennes, d’autant plus facilement que leurs homologues chinoises usaient une fois encore d’un postulat discutable pour présenter la situation, dans une logorrhée familière : « Le Zangnan (Arunachal Pradesh) est en territoire chinois. La partie chinoise n’a jamais reconnu la soi-disant ‘zone de paix’ (Arunachal Pradesh), mise en place illégalement par l’Inde5 ». À quoi la diplomatie de la plus grande démocratie du monde rétorquait : « L’Arunachal Pradesh fait partie intégrante et inaliénable de l’Inde, et c’est là un fait évident. Aucun déni de la part de la Chine ne pourra changer cette réalité incontestable6 ».
Quand Pékin, droit dans ses bottes, persiste et signe
À se demander sur qui la responsabilité doit être rejetée ; à tout le moins, on ne se pose visiblement guère ce genre de dilemme dans la ‘capitale du nord’ (Pékin), où, mi-avril, droit dans ses bottes comme à son habitude, le ministère chinois des Affaires étrangères réitérait la position du Parti, assénant « La normalisation des noms de certains lieux de la région du Zangnan (Tibet du Sud) relève entièrement de la souveraineté de la Chine7 ».
Une posture unilatérale assumée qui, pourtant, à entendre le porte-parole de la diplomatie chinoise, ne devrait nullement nuire aux rapports bilatéraux, ni lester la dynamique sino-indienne du moment : « Nous espérons que les deux parties travailleront dans le même sens et adopteront davantage de mesures favorables aux relations bilatérales8 ». L’étrange incantation décalée que voilà.
Une jurisprudence constante
C’est dans les années 1980 que l’appétence pékinoise pour les 83 700 km² de cet État9 montagneux (1,4 million d’habitants) du nord-est indien resurgit. À l’été 1986, les autorités indiennes détectent des incursions militaires chinoises sur leur sol dans la vallée Sumdorong Chu – confinant avec la très sensible région de Tawang10 (aux confins des frontières indienne, bhoutanaise et chinoise) – à l’origine d’une nette élévation des tensions (euphémisme) avec les forces indiennes, laquelle perdurera jusqu’en 1987 quand finirent par prévaloir la raison et ses vertus diplomatiques.
À l’instar de V. Jones (Lowy Institute), d’aucuns relèvent : « Dans toute la région de l’Arunachal Pradesh, Tawang revêt une importance particulière pour le gouvernement chinois. En effet, il s’agit du seul territoire que la Chine revendiquait comme sien avant d’étendre ses prétentions à l’ensemble de cet État du nord-est de l’Inde11 ».
Du reste, en 2017, peu après une visite printanière du Dalaï-Lama (chef spirituel tibétain en exil en Inde depuis 1959) au monastère de Tawang, les autorités chinoises publiaient pour la première fois une liste de noms « normalisés » pour une demi-douzaine de lieux situés en Arunachal Pradesh ; un jalon posé sans préavis qui en appela d’autres similaires fin 2021 (15 nouvelles appellations chinoises), puis, à partir du printemps 2023 jusqu’à ces derniers jours, sur un mode annuel. Plus d’une centaine de localités, vallées, sommets se voient à ce jour unilatéralement attribués un nom chinois décrété depuis Pékin.
Lors de ce millésime 2026, ajoutant donc deux douzaines de nouvelles entrées, on remarque notamment que huit d’entre elles concernent des cols, des périmètres hautement stratégiques donc, faisant dire aux observateurs que cette initiative printanière unilatérale relève de toute évidence « davantage de considérations de sécurité que de l’impulsion administrative12 ». Pour dire le moins.
La cartographic aggression, une tactique chère à Pékin
En mer de Chine du Sud comme dans le nord-est indien, la Chine recourt donc à ce que nos confrères anglophones nomment d’une manière admirablement imagée la cartographic aggression, ou normalisation progressive des revendications territoriales par le biais de cartes et de listes administratives de sites affublés de noms chinois.
« En entretenant le conflit himalayen, la Chine enferme l’Inde dans ses terres pour l’empêcher d’accéder aux mers » expliquait début 2024 un chercheur australien13, précisant son propos en détaillant : « La Chine avance des revendications territoriales ambitieuses à travers des cartes et fait traîner les négociations pendant des années, période durant laquelle elle modifie subrepticement la situation sur le terrain. La construction rapide d’infrastructures et l’intrusion militaire constituent les deux volets de cette stratégie ».
Une approche audacieuse en définitive plus ancienne et condamnable que surprenante ; en effet, voilà douze ans, à l’occasion du 60e anniversaire des cinq principes de coexistence pacifique (Panchsheel) entre l’Inde et la Chine, Pékin publiait un atlas faisant figurer certains pans du territoire indien14 (cf. parties du Jammu-et-Cachemire, Aksai Chin, et l’ensemble de l’Arunachal Pradesh) … sous souveraineté pékinoise15. Nul doute qu’il existait certainement de bien meilleures manières de célébrer la coexistence pacifique sino-indienne…
La fragile détente sino-indienne à l’épreuve
Il semble en aller de même aujourd’hui ; une poignée de jours avant l’annonce de la sinisation unilatérale des localités, cols et autres lieux stratégiques en Arunachal Pradesh indien, la presse d’État chinoise (Global Times) se faisait le porte-voix officiel de la (timide) détente sino-indienne du moment, se félicitant notamment dans un éditorial au titre éloquent (« Un modèle de coopération pragmatique entre la Chine et l’Inde est en train de prendre forme16 ») que pour « Pour la première fois depuis plus de cinq ans, une délégation d’hommes d’affaires indiens a foulé le sol chinois », un semestre après la reprise (octobre 2025) des liaisons aériennes directes entre les deux pays17.
L’été dernier, lors du Sommet annuel de l’Organisation de coopération de Shanghai se déroulant à Tianjin (Chine), la diplomatie pékinoise louait cette esquisse de décrispation entre les deux géants d’Asie, voisins et rivaux stratégiques, recourant à la parabole hardie du « pas de deux harmonieux entre le dragon et l’éléphant »
N’en déplaise à l’ex-empire du Milieu, sa dernière initiative vis-à-vis du « pays des montagnes baignées par l’aube » (Arunachal Pradesh), loin d’être anodine, alimente légitimement le courroux de New Delhi bien plus qu’elle ne consolide quelque harmonie que ce soit.
Notes
- Indiansentinels.com, 13 avril 2026. ↩
- Ministère indien des Affaires étrangères, 12 avril 2026. ↩
- The Tibet Rights Collective, 14 avril 2026. ↩
- Depuis 2005, les autorités chinoises délivrent des visas agrafés aux ressortissants indiens nés en Arunachal Pradesh souhaitant se rendre en Chine, arguant qu’elles ne peuvent délivrer de visas ordinaires à des … citoyens chinois. ↩
- The Diplomat, 9 décembre 2025. ↩
- Ministère indien des Affaires étrangères, 25 novembre 2025. ↩
- Global Times (Chine), 14 avril 2026. ↩
- Ministère chinois des Affaires étrangères, 14 avril 2026. ↩
- North-East Frontier Agency jusqu’en 1972. ↩
- Où se trouve notamment le plus important monastère bouddhiste indien, dont la construction fut ordonnée par le 5e Dalaï-Lama tibétain fin du 17e siècle. C’est également le lieu de naissance du 6e Dalaï-Lama. ↩
- « China’s dispute with India over Arunachal Pradesh », The Lowy Institute, 17 décembre 2025. ↩
- Tibetan Review, 13 avril 2026. ↩
- Ved Shinde, « Cartographic aggression: Playing it the China way », The Interpreter, The Lowy Institute, 24 janvier 2024. ↩
- Mais également la majeure partie des 3,5 millions de km² de la très disputée mer de Chine du Sud… ↩
- « China’s Cartographic Aggression », Institute for Peace and Conflict Studies, 4 juillet 2014. ↩
- Global Times (Chine), 9 avril 2026. ↩
- Interrompues durant un quinquennat ponctué de tensions bilatérales vivaces suite à l’affrontement des troupes indiennes et chinoises en juin 2020 dans la vallée de Galwan (région indienne du Ladakh). ↩









