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Hannah Arendt est l’une des philosophes les plus citées et les plus mal comprises du débat contemporain. Sa « banalité du mal » est devenue une formule universelle, convoquée à tort et à travers pour excuser les bourreaux, absoudre les complices ou dénoncer les bureaucraties modernes.
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Ce qu’Arendt a réellement écrit est plus dérangeant, plus précis et plus exigeant que le slogan qu’on lui a substitué. Le mal banal n’est pas le mal ordinaire : c’est le mal sans pensée.
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Retour au texte d’Eichmann à Jérusalem (1963), soixante ans après sa publication et autant d’années de malentendus.
Ce que tout le monde croit
Il suffit de mentionner Hannah Arendt dans une conversation pour que la formule surgisse : la « banalité du mal ». Elle est devenue l’une de ces expressions qui circulent sans leur texte, coupées de leur contexte, réduites à un usage purement rhétorique. On la convoque pour dire que les nazis étaient des gens comme tout le monde. Ou pour expliquer que des fonctionnaires ordinaires peuvent devenir des assassins. Ou encore pour suggérer que quiconque obéit à des ordres est potentiellement coupable de crimes contre l’humanité.
Dans les médias, la formule sert à décrire à peu près n’importe quel crime commis par quelqu’un qui n’avait pas l’air d’un monstre. Dans les universités, elle est devenue synonyme de la thèse de Milgram sur l’obéissance à l’autorité — alors qu’Arendt n’a jamais évoqué Milgram et que les deux approches sont fondamentalement différentes. Dans le débat politique, elle est brandie pour relativiser la responsabilité individuelle, suggérant que les circonstances suffisent à expliquer les crimes.
Le résumé dominant tient en une phrase : des hommes ordinaires, placés dans des circonstances extraordinaires, sont capables de commettre des crimes extraordinaires. La banalité serait celle des hommes. Mais ce n’est pas ce qu’Arendt a écrit.
« Arendt ne dit pas qu’Eichmann était un homme ordinaire. Elle dit qu’il était un homme qui avait cessé de penser. Ce n’est pas la même chose. »
Un procès, un homme, une surprise
Pour comprendre ce qu’Arendt a vraiment écrit, il faut revenir au contexte. En 1961, elle se rend à Jérusalem en tant que correspondante du New Yorker pour couvrir le procès d’Adolf Eichmann, l’un des principaux organisateurs de la solution finale, arrêté en Argentine par le Mossad et jugé en Israël. Elle arrive avec des attentes. Eichmann était l’homme qui avait coordonné la déportation de millions de Juifs vers les camps d’extermination. Elle s’attendait à un monstre, à un fanatique, à un homme habité par la haine.
Ce qu’elle voit la trouble profondément. Eichmann n’est ni un monstre ni un fanatique. C’est un homme médiocre, un fonctionnaire appliqué, incapable de formuler une idée originale, qui répète inlassablement les mêmes formules creuses, les mêmes clichés bureaucratiques, la même litanie : il suivait les ordres, il respectait la loi, il faisait son devoir. Il ne manifeste ni haine particulière des Juifs, ni culpabilité, ni conscience morale d’aucune sorte. Ce n’est pas un démon. C’est quelqu’un qui, selon l’expression d’Arendt, « n’a jamais réalisé ce qu’il faisait ».
C’est de cette observation que naît le concept. Et c’est précisément là que commence le malentendu.
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Ce qu’Arendt a réellement écrit
La banalité du mal n’est pas la banalité des hommes. Elle n’est pas non plus la banalité des crimes. Arendt est explicite : les crimes d’Eichmann ne sont pas banals. Ils sont d’une gravité absolue. Ce qui est banal, c’est leur auteur. Et ce qui rend Eichmann banal, ce n’est pas son caractère ordinaire, c’est son absence de pensée.
Cette distinction est capitale et presque toujours escamotée. Arendt n’écrit pas qu’Eichmann était un homme comme les autres. Elle écrit qu’il était un homme qui avait cessé d’exercer sa faculté de penser, de juger, de se mettre à la place d’autrui. Non par incapacité intellectuelle — il n’était pas stupide —, mais par désertion volontaire de la responsabilité morale. Il avait délégué son jugement à l’appareil d’État, à la hiérarchie, à l’idéologie. Il s’était transformé en rouage.
Ce que l’absence de pensée produit, selon Arendt, n’est pas le crime ordinaire du criminel qui transgresse la loi en sachant qu’elle existe. C’est quelque chose de bien plus troublant : un homme capable de participer à l’extermination de millions d’êtres humains sans que cela mobilise en lui la moindre réflexion morale, parce qu’il a intégré le renversement des valeurs opéré par le totalitarisme. Dans le régime nazi, tuer était un commandement, non un interdit. Eichmann a obéi au commandement.
La banalité n’est pas l’excuse
Ici surgit le deuxième grand contresens : la banalité du mal comme déresponsabilisation. Si Eichmann n’a pas pensé, s’il a obéi, s’il a été emporté par le système, alors n’est-il pas, d’une certaine façon, moins coupable ? La logique semble imparable. Elle est pourtant radicalement contraire à la pensée d’Arendt.
Arendt estime qu’Eichmann mérite la mort. Elle approuve le verdict du tribunal de Jérusalem. Elle reproche seulement aux juges de n’avoir pas compris la nature du défi moral posé par ce cas. Avoir condamné Eichmann sur la base d’une intention malveillante qu’il n’avait peut-être pas, alors que le vrai problème était précisément l’absence d’intention, l’absence de pensée. Ce n’est pas une circonstance atténuante. C’est une forme de crime en soi.
Car pour Arendt, penser n’est pas un luxe intellectuel. C’est une responsabilité politique et morale fondamentale. La capacité de distinguer le bien du mal, d’exercer son jugement, de refuser de se transformer en rouage — c’est précisément ce qui fait d’un être humain une personne, au sens moral du terme. Eichmann a renoncé à cette faculté. Cette renonciation ne l’innocente pas. Elle le condamne doublement.
« La banalité du mal n’est pas une théorie générale de la violence humaine. C’est une observation sur un homme précis, dans un système précis, à un moment précis de l’histoire. »
Ce que le concept ne dit pas
Le troisième grand contresens est l’universalisation abusive du concept. Après Arendt, la banalité du mal a été mobilisée pour expliquer à peu près tous les crimes collectifs : le génocide rwandais, les gardiens de Guantánamo, les massacres en Afrique. Chaque fois qu’un homme ordinaire commet un acte horrible, on convoque Arendt.
Ce n’est pas illégitime en soi. Mais c’est une extension que le texte d’Arendt ne justifie pas entièrement. Elle-même a pris soin de préciser, dans sa correspondance ultérieure avec le philosophe Gershom Scholem, que la banalité du mal n’était pas une théorie au sens général du terme, mais une observation sur un cas particulier. Le concept décrit Eichmann, dans le contexte spécifique du totalitarisme nazi, dans le cadre d’un régime qui avait méthodiquement renversé les valeurs morales ordinaires.
La confusion avec les expériences de Milgram illustre ce glissement. Milgram démontre que des individus normaux peuvent administrer des chocs électriques à des inconnus sous la pression d’une autorité. C’est troublant et instructif. Mais c’est une thèse sur l’obéissance à l’autorité, pas sur l’absence de pensée. Chez Milgram, les sujets savent qu’ils font du mal : certains pleurent, tremblent, protestent. Chez Eichmann selon Arendt, le problème est précisément l’absence de cette conscience morale. Les deux approches ne se recoupent pas.
Le scandale de 1963 : ce qu’on lui reprochait vraiment
La publication d’Eichmann à Jérusalem en 1963 provoque un scandale international dont on oublie souvent la vraie nature. On retient généralement que le livre fut mal accueilli parce qu’Arendt avait dépeint Eichmann comme un homme ordinaire. Mais la principale source de scandale était ailleurs : dans ses observations sur le comportement des Judenräte, les conseils juifs mis en place par les nazis dans les ghettos d’Europe occupée.
Arendt consacre plusieurs passages à la question de la collaboration — involontaire, contrainte, tragique — de certaines institutions juives à l’organisation de la déportation. Elle ne porte pas de jugement moral définitif sur ces hommes, placés dans des situations impossibles. Mais elle pose la question : que se serait-il passé si les structures communautaires juives avaient refusé toute coopération ? Le nombre de victimes aurait-il été moins élevé ?
Cette question déclencha une tempête. Gershom Scholem lui reprocha un manque d’« amour pour le peuple juif ». Des organisations juives organisèrent le boycott du livre. Des amis de longue date rompirent avec elle. Arendt répondit avec la fermeté qui la caractérisait : elle n’était pas là pour aimer un peuple ou pour le défendre, mais pour dire la vérité telle qu’elle la voyait. Ce refus du tribalisme intellectuel est une dimension essentielle de sa pensée — et l’une des plus occultées dans sa réception.
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La banalité du mal et le totalitarisme : un lien indissociable
Pour comprendre pleinement le concept, il faut le replacer dans l’œuvre d’ensemble d’Arendt et notamment dans ses Origines du totalitarisme (1951), publiées douze ans avant le livre sur Eichmann. C’est là qu’Arendt développe sa thèse sur le mal radical, concept qu’elle emprunte à Kant pour désigner quelque chose de nouveau dans l’histoire humaine : un mal qui ne sert ni l’intérêt ni l’idéologie de ses auteurs, qui n’est même pas motivé par la haine, mais qui résulte du fonctionnement d’un système qui a rendu superflue la vie humaine.
La banalité du mal d’Eichmann à Jérusalem n’est pas en contradiction avec le mal radical des Origines. Elle en est le complément. Le mal radical est structurel : il décrit le totalitarisme comme système. La banalité du mal est individuelle : elle décrit comment un individu s’insère dans ce système en renonçant à penser. Les deux concepts se répondent. Séparer l’un de l’autre, comme le fait la vulgarisation, revient à amputer la pensée d’Arendt de sa moitié la plus puissante.
Le totalitarisme, selon Arendt, ne fonctionne pas seulement par la terreur. Il fonctionne aussi par la destruction de la pensée — en substituant aux jugements individuels des idéologies closes, des slogans, des formules qui dispensent de réfléchir. Eichmann est le produit parfait de ce système. Ce n’est pas qu’il soit né médiocre : c’est qu’il a laissé le système le rendre médiocre.
« La vraie leçon d’Arendt n’est pas que nous sommes tous des Eichmann en puissance. C’est que la pensée — le refus de se laisser transformer en rouage — est une résistance politique en elle-même. »
Ce que dit le texte en dit long
La vraie leçon d’Arendt n’est pas rassurante. Elle n’est pas : « des gens ordinaires peuvent devenir des monstres ». Ce serait presque réconfortant, parce que cela suggère que la monstruosité reste exceptionnelle. La vraie leçon est plus difficile : renoncer à penser, c’est renoncer à être humain au sens moral du terme. Et que ce renoncement est, dans certains systèmes, encouragé, organisé, récompensé.
Ce n’est pas une invitation au relativisme — Arendt était tout sauf relativiste. C’est une invitation à la vigilance. Non pas la vigilance contre des monstres identifiables, mais contre quelque chose de bien plus insidieux : la tentation de déléguer son jugement, de se fondre dans l’appareil, de trouver dans l’obéissance un refuge contre la responsabilité.
Lire Arendt aujourd’hui, c’est comprendre que la banalité du mal n’est pas une théorie de la violence humaine. C’est une théorie du jugement politique et de ce qui arrive quand on y renonce. Dans un siècle où les appareils bureaucratiques, les idéologies closes et les algorithmes de la pensée de masse se multiplient, ce n’est pas une leçon d’histoire, c’est un avertissement contemporain.
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