La question des territoires est souvent posée à propos du Moyen-Orient, mais d’abord pour sa partie occidentale : le « Levant », avec Israël, ou pour son septentrion, les régions kurdes, la Syrie, l’Irak. Mais rarement à propos de la péninsule arabique elle-même. Or, les processus de construction nationale ont suivi ici des voies originales, marquées par la double influence des traditions tribales et de l’empreinte britannique.
Un article à retrouver dans le N63. Golfe : qui sera le maître ?
L’Arabie dans le giron britannique
Au cours du XIXe siècle, les Britanniques font des littoraux arabiques leur « chasse gardée », afin de garantir la liberté du commerce avec les Indes. Pour justifier ses opérations, la Grande-Bretagne accuse la piraterie et la violence des tribus sur le détroit d’Ormuz. Elle impose un traité avec les cheikhs de Dubaï et de la Côte des Pirates, qui devient la Côte de la Trêve en 1820. L’accord débouche en 1853 sur un traité d’alliance perpétuel qui est aussi l’acte de naissance des États de la Trêve, appelés à devenir les Émirats arabes unis. C’est dire que la fondation de l’espace politique est indissociable de l’intervention occidentale.
Entre 1845 et 1873, des traités contraignants interdisent aux sultans d’Oman le trafic d’esclaves. Cette politique humaniste est aussi un moyen d’installer l’hégémonie étrangère sur le pays qui, en 1890, devient officiellement un protectorat de la Couronne. Toutefois, les Britanniques appuient les tribus côtières en fonction de leurs intérêts maritimes, et non selon les équilibres ancestraux.
La Grande-Bretagne doit compter avec les Ottomans qui cherchent à imposer une autorité directe sur les cheikhs du Koweït. Ceux-ci sont intégrés à la province de Bassora, situation qu’utiliseront plus tard les Irakiens pour affirmer que le Koweït leur appartient. En 1872, le Hasa passe sous contrôle indirect ottoman. Mais la fin de la piraterie dans le Golfe autorise les Britanniques à accroître leur influence auprès du cheikh du Koweït, jusqu’à imposer un traité en janvier 1899. La convention anglo-ottomane de juillet 1913 fixe les limites de la zone d’influence anglaise sur les littoraux du Golfe, en traçant une démarcation rectiligne à travers le désert – la « ligne bleue » –, distinguant le Hasa et le Nedj sous obédience ottomane, et le sud, intégré dans un protectorat britannique mal défini.
L’intérieur de la péninsule ne compte pas pour Londres, qui laisse les émirs wahhabites se constituer au XIXe siècle un État djihadiste régnant sur toute l’Arabie centrale.
Le cas yéménite
La situation du Yémen est plus complexe. En 1848, les Ottomans investissent la Tihama afin de faire barrage aux Britanniques qui ont pris le port d’Aden en 1839, pôle de redistribution du café, peuplé de migrants africains et asiatiques. Dès 1848, Londres signe un accord de voisinage avec le sultanat de Lahij, et étend ainsi son influence sur toute la région. Le sultan bénéficie de ce puissant allié pour étendre ses fiefs et sa mainmise sur les trafics d’armes. Les relations sont donc réciproques.
Plus au nord, dans le Asir, les wahhabites imposent un tribut aux populations. Les hauts plateaux vivent dans une instabilité complète en raison des querelles entre tribus et prétendants à l’imamat zaydite, braises sur lesquelles souffle Londres pour mieux s’implanter. Profitant du chaos, les troupes ottomanes prennent Sanaa en 1872. Le pays est, de facto, partagé en deux parties : un protectorat britannique ouvert sur l’océan, où l’autorité est laissée aux cheikhs afin d’éviter les émeutes anti-occidentales ; une province ottomane où seules les côtes obéissent, tandis que dans l’intérieur s’agite la rébellion zaydite, à la fois religieuse et nationaliste. Pour délimiter les espaces incertains du Yémen, une convention est conclue en mai 1904 entre Londres et Istanbul ; la ligne qu’elle fixe fut la première frontière moderne de la péninsule. Une autre convention, en mars 1914, détermine une « ligne violette », rectiligne, depuis Aden jusqu’au désert du Rub al-Khali.
La menace wahhabite
Longtemps, le Qatar n’intéresse pas les Britanniques, car la zone est privée d’émirs avec lesquels négocier, hormis le cheikh de Bahreïn qui accepte de coopérer. Les cheikhs al-Thani, riches commerçants du Qatar, cherchent à échapper à la mainmise du Bahreïn en jouant sur la rivalité entre Ottomans et Britanniques avec lesquels ils signent un traité en 1896.
Au début du XXe siècle, le courant wahhabite représente une menace constante pour les pouvoirs qui acceptent de négocier avec l’étranger. Abdelaziz Ibn Séoud reprend le flambeau du djihad en fédérant les bédouins wahhabites. Il cherche à constituer un État viable, et pas seulement à mener une guerre idéologique sans fin. Il prend en 1902 l’oasis de Riyad et entreprend la conquête des environs. Bien que méfiants, les Ottomans lui concèdent en 1913 le Hasa pour avoir son soutien contre les cheikhs du Qatar, ralliés aux Britanniques. Sans le savoir, Ibn Séoud devient ainsi propriétaire des gigantesques gisements pétroliers du Hasa, qui commenceront à produire dans les années 1930. La force de son mouvement convainc les Anglais d’ouvrir des pourparlers afin de le retourner contre Istanbul et de l’empêcher d’accéder aux littoraux. Pour cela, ils jouent sur la rivalité entre sa lignée et le chérif de La Mecque, Hussein, de la famille hachémite issue de Mahomet, maître de la ville sainte sous allégeance ottomane. Durant toute la Première Guerre mondiale, lui et Ibn Séoud sont en concurrence pour la légitimité religieuse et politique dans la péninsule.
Une reconfiguration inachevée
En 1921, la péninsule est en train d’élaborer ses futurs territoires nationaux. Les frontières, produit des circonstances et de la guerre, se stabilisent sous l’effet des commissions de la Société des Nations et des négociations, sans refléter les réalités humaines. Les nomades continuent donc de les traverser, et les populations locales de ne pas s’y référer. Avec la fin de l’Empire ottoman, les émirs du Golfe tentent de devenir indépendants, mais ils ont besoin de l’aval britannique, si bien que l’ingérence étrangère perdure.
Le Yémen ottoman gagne son indépendance dès novembre 1918, sous la conduite de l’imam Yahia, âme de la résistance militaro-religieuse contre les Turcs
Plus au nord, entre le Yémen zaydite et l’Arabie des Séoud, les chefs tribaux du Asir se taillent une principauté qui est confirmée par les Britanniques en 1918. Mais leur État est absorbé avant 1923 par les Séoud.
Ce cas montre que la fragmentation en émirats sous obédience britannique aurait pu être plus importante, ou différente. Une multitude de potentats locaux ont cherché à se constituer en entités politiques reconnues, mais les Britanniques, le plus souvent par intérêt, ont accordé leur préférence aux uns plutôt qu’aux autres.
La construction du territoire saoudien
L’Arabie des Séoud est la force majeure après la guerre, l’unique puissance autochtone capable de forger son territoire par elle-même. Dès l’effondrement ottoman, l’émir Ibn Séoud lance la conquête de la péninsule et abat les potentats locaux les uns après les autres, malgré le soutien militaire de Londres. L’Arabie Saoudite naissante négocie ses frontières et son pétrole d’égal à égal avec les Occidentaux. En 1924, La Mecque tombe, puis Médine l’année suivante. Les Séoud l’emportent ainsi sur le clan prestigieux des Hachémites, issus du Prophète, et deviennent gardiens des villes saintes, amis des Britanniques. C’est la revanche du désert sur les sédentaires, de l’est de la péninsule sur l’ouest, du puritanisme sur l’islam de la piété.
Les régions du Asir et de Nadjran sont conquises. Mais l’imam zaydite Yahia refuse cette appropriation et affronte en 1934 les wahhabites au cours de la guerre du Asir. Vaincu, il signe le traité de Taëf. Ce faisant, Ibn Séoud gagne une région agricole riche, mais peuplée de zaydites, qui s’ajoute au Hasa, en majorité chiite. Le rigorisme sunnite doit alors apprendre à gouverner des minorités tenues pour hérétiques. Le reste de la frontière yéméno-saoudienne est délimité à partir des propositions de Sir John Philby, un aventurier britannique au service des Séoud, qui, après avoir arpenté la région, fait une proposition de tracé en 1937, respectant les zones tribales.
Ibn Séoud se proclame roi d’Arabie en septembre 1932 et y associe l’adjectif « saoudite », marquant la nature dynastique du nouveau pays, renonçant au djihad pour entrer dans le concert des nations et accorder les premières concessions pétrolières dans le Hasa à des compagnies britanniques, puis américaines.
La reconnaissance officielle de l’Arabie Saoudite
Les questions territoriales ne sont toutefois pas réglées. Si les frontières septentrionales ont fait l’objet de conventions internationales, celles du sud sont des « frontières de guerre », contestées et contestables. Le roi Ibn Séoud énonce donc en avril 1935 l’ensemble de ses revendications méridionales, le long de la « ligne Hamza », laquelle donne au royaume les champs pétroliers du Yémen et du Qatar. Les Britanniques opposent leur propre tracé, la « ligne Riyad ». Les négociations portent, non sur les gisements, mais sur les allégeances tribales, car on veut respecter les anciens parcours tribaux. Du moins c’est le prétexte, car bien des clans ne sont pas affiliés et n’ont pas toujours payé la zakât (l’aumône) aux Séoud. On hésite à créer une zone neutre en plein désert, au sud du Qatar. Les concessions pétrolières se multipliant, la Grande-Bretagne intervient militairement en 1955 pour faire respecter la ligne Riyad, quitte à se passer de justification historique. La frontière du désert est, de toute façon, arbitraire, et ne correspond ni aux données naturelles ni aux coutumes des tribus.
La Grande-Bretagne renonce à ses protectorats
Après 1945, la Grande-Bretagne desserre son emprise politique, mais les compagnies pétrolières conservent leur mainmise économique. Pour protéger leurs revenus, celles-ci ont besoin de la double protection des sultans et des Occidentaux. L’exploitation des hydrocarbures exige en outre que la propriété du sol et du sous-sol soit juridiquement attribuée aux sultans, ce qui est une aberration dans ces régions où les espaces sont négociés dans un cadre coutumier.
Dans la partie méridionale du Yémen, les Britanniques maintiennent des dizaines d’émirats et sultanats, la plupart réduits à une simple cité. Dans les années 1950, l’activisme marxiste se généralisant ici, Londres s’achemine vers un retrait, mais au profit de qui ? En 1959, six de ces micro-États sont réunis dans une fédération britannique, atteignant une quinzaine en 1965. L’objectif est de protéger le port d’Aden, le pivot britannique dans l’océan Indien, et de faire taire les passions marxistes dans un système constitutionnel. La fédération obtient son indépendance en 1967 sous le nom de Yémen du Sud.
Le Koweït devient lui aussi indépendant en 1961 après un accord amiable, mais doit immédiatement faire appel aux troupes britanniques, en raison des incursions irakiennes
Que la menace vienne des Séoud, d’Irak ou d’Iran, l’instabilité régionale bénéficie aux puissances occidentales.
Le Bahreïn, le Qatar, Oman et les Émirats arabes unis accèdent eux aussi à l’indépendance en 1971. Avec l’aide des Britanniques, les rébellions des montagnes sont systématiquement matées dans le Oman, et les nomades sédentarisés de force. Le soutien anglais – puis américain – est précieux pour de petits États incapables de se défendre seuls.
Aden, Mascate et Koweït-City se hissent au rang de capitale, alors qu’elles ne sont que de petits ports sans mainmise sur l’hinterland.
Tensions durables dans des pays toujours sous tutelle
Mais les jeunes États se découvrent vite des contestations mutuelles. Le Qatar revendique des îlots appartenant au Bahreïn, surtout celui de Hawar, situés au-dessus d’un important champ pétrolier, contentieux qui n’est réglé par l’ONU qu’en 2001.
En raison de la pression occidentale, la monarchie saoudienne accélère le règlement de litiges frontaliers qui pourraient dégénérer. Une multitude d’accords fixent les limites politiques dans la zone, généralement sur la base de la ligne Riyad.
À partir de 1952, la découverte de pétrole à Al-Buraïmi rouvre les conflits entre l’Oman et les Séoud. Les Britanniques interviennent en 1955 pour imposer un tracé qui repousse de 150 km les revendications saoudiennes, tout en partageant entre Oman et les Émirats arabes unis l’accès au gisement convoité. Parallèlement, la région du Dhofar entre en sédition. À partir de 1963, le sultan du Oman mène ici une véritable guerre, avec le concours des Britanniques et des troupes iraniennes, guerre qui ne prend fin qu’en 1976 avec l’écrasement de la rébellion.
En août 1974, l’émir des Émirats arabes unis laisse à Séoud un accès sur la mer et une partie du gisement de Shaybah, en échange de la fin des ambitions saoudiennes sur le territoire émirati. Le pétrole de la zone neutre séparant le Koweït de l’Arabie Saoudite sera exploité en commun, avant que l’on partage cette zone en 1969, signe du déclin du nomadisme. Des négociations amiables sont donc possibles.
En 1967, alors que le Yémen du Sud accède à l’indépendance, la question est de savoir s’il faut fusionner les deux pays, qui n’ont jamais été réunis. Or, le Yémen du Nord se rapproche des Saoudiens et donc de l’Occident. En juin 1969, le front marxiste, soutenu par l’URSS, prend le contrôle du sud. La violence du régime se justifie par un siècle d’hégémonie britannique, qui a laissé le pays dans le sous-développement et l’infantilisme politique, tandis que le Yémen du Nord a une plus ancienne conscience « nationale ». L’unité des deux pays est donc une fiction. Les deux Yémen s’affrontent régulièrement, malgré les discours affirmant la volonté d’unifier les deux pays. Toutefois, ce projet profite de l’effondrement soudain du bloc soviétique, et surtout de la découverte d’un gisement pétrolier entre les deux Yémen, lequel ne peut être exploité sans coopération.
L’union des deux républiques est finalisée en 1990, avec Sanaa pour capitale. Mais en désignant Salih, président de la partie nord, comme chef d’État du pays unifié, toute l’oligarchie du Nord accapare le pouvoir. Dès lors, les tensions reprennent et amènent à une nouvelle guerre civile en 1994, alimentée par les milices, dont celle des Houthis. Le pays se déchire peu à peu. L’ancien Yémen du Nord passe entièrement sous contrôle des Houthis, soutenus par l’Iran. Le gouvernement sunnite se rapproche de Riyad. Mais un courant sécessionniste se constitue dans le sud, désobéissant au gouvernement central. Le pays a de facto réveillé ses vieilles frontières, le Yémen du Nord, autour du projet zaydite multiséculaire, tandis que le sud a retrouvé son morcellement territorial qu’il avait du temps des Britanniques.
Une frontière réussie ?
Bien que les territoires de la péninsule aient à peine un siècle et fussent propulsés par la Grande-Bretagne, ils ont rapidement acquis force de loi pour tous les pays concernés. Les tensions régionales sont rarement d’ordre territorial et les conflits de frontière limités au Yémen. Même les anciennes tensions entre l’Irak, le Koweït et l’Arabie Saoudite sont désormais réglées.
Ainsi, le traité de Jedda, signé en 2000 entre le Yémen et l’Arabie Saoudite, est le résultat d’un long processus de délimitation d’une frontière commune de 1 300 km. Or, le Yémen avait pris fait et cause pour l’Irak durant la guerre du Golfe, contre les intérêts saoudiens. Le nomadisme des tribus posait des difficultés pour un tracé définitif, car on ne pouvait interrompre leurs parcours sans risquer des révoltes. La monarchie saoudienne justifiait ses revendications par la zakât qu’elle avait reçue autrefois des tribus transfrontalières. Il fallait enfin partager les espaces arides sans obérer les éventuelles découvertes pétrolières.
Le traité de Jedda résolut pacifiquement l’ensemble des questions frontalières.
Le Yémen obtint sur la frontière orientale de nombreux avantages, en échange de son renoncement aux régions chiites de Nadjran et du Asir
Le traité fut une réussite, au moins pour la partie occidentale de la frontière, où les populations continuèrent de cohabiter. En revanche, dans le secteur central et dans l’est, les tensions tribales perdurèrent, expliquant le projet saoudien de construire un mur, interrompu en 2004.
Ainsi, mis à part l’État saoudien qui s’est bâti seul et à la force de l’épée, la tutelle britannique fut dans l’ensemble de la péninsule à l’origine des États littoraux, de leur unité autour de leur dynastie et de leur reconnaissance internationale. En fixant les frontières des petits sultanats, en les légitimant et en les armant, la présence britannique a créé des pouvoirs centraux face aux marges bédouines ; elle a séparé ce qui était indistinct et a limité l’autonomie des tribus, prélude à l’éclosion des nations modernes.















