Destinée curieuse que la Suède, ce pays des Varègues. La géographie suggérait d’autres configurations, soit une unification de la péninsule scandinave, soit une réunion des terres riveraines du golfe de Botnie, unissant Suède et Finlande. Finalement, la Suède se distingua de ses voisins sans cesser de s’intéresser à son sud ou son est.
Un article à retrouver dans le N63. Golfe : qui sera le maître ?
Le pays des Varègues
Cinquième pays européen par la taille, la Suède compte 10,5 millions d’habitants. Pays traditionnellement neutre et mesuré, elle a très rapidement changé ses options stratégiques au cours des derniers mois.De premières tribus sont établies sur le territoire suédois dès l’âge du bronze. La maîtrise des mines de fer permet ensuite un certain développement économique et de premières relations avec l’Empire romain, puisque Tacite les évoque (Suiones). Vers le VIe siècle, de premières batailles ont lieu contre des Goths de Scandinavie et les Sweonas ont déjà établi des liens avec les autres peuples de la Baltique (pays baltes et Finlande).
À partir du VIIIe siècle, le grand mouvement viking s’épanouit dans toute la Scandinavie grâce au désir d’enrichissement et à la supériorité de leurs navires. Les Vikings de Suède, appelés Varègues, se tournent vers leur orient. Ils établissent des routes au long des grands fleuves : la Volga jusqu’à la mer Caspienne, le Dniepr jusqu’à la mer Noire. Au IXe et au Xe siècle, cette civilisation varègue atteint son apogée. Elle est à l’origine de la fondation des premiers États slaves à Novgorod et à Kiev. Les Slaves locaux leur donnent d’ailleurs le surnom de Rus’ (les roux). Par la suite, le terme désigne le pays qu’ils gouvernent, la Rus’ de Kiev, à l’origine du nom Russie. Mais les Varègues sont assimilés rapidement sur place. Leur influence sur le continent s’estompe au milieu du XIe siècle. Notons cependant ce rapport très précoce aux terres d’outre-Baltique : elle est une donnée première dans la grande stratégie suédoise.
Si les premiers missionnaires arrivent à la fin du millénaire, la christianisation réelle du pays n’a lieu qu’à la fin du XIIe siècle
L’évêché d’Uppsala est créé en 1164, même si les nombreuses tribus entravent l’unification du pays. Finalement, la dynastie des Folkung s’installe au pouvoir à Stockholm et réussit à fonder le Royaume de Suède. Celui-ci s’étend, s’emparant d’abord de la Finlande, puis du golfe de Finlande jusqu’à Ladoga au début du XIIIe siècle. La bataille de la Neva stoppe son expansion. Le traité de Nöteborg en 1323 attribue la Finlande à la Suède.
En 1397, les trois royaumes de Norvège, de Danemark et de Suède s’unissent dans le cadre de l’union de Kalmar. Mais face à l’hégémonie danoise, les Suédois quittent l’union en 1521 sous la direction de Gustave Ier. Voici l’autre marqueur stratégique de la Suède : des similitudes évidentes avec ses voisins scandinaves, suscitant rapprochements et séparations successives.
Une grande puissance
La Suède s’est ouverte au reste de l’Europe à partir du XIVe siècle en nouant des relations avec la ligue hanséatique et la ville de Lübeck. Gustave Vasa, devenu Gustave Ier, est soutenu par Lübeck dans sa lutte. Ainsi, l’indépendance suédoise est-elle liée à l’appui européen. Gustave scelle la paix avec le Danemark en 1534. Simultanément, les thèses de Luther se répandent dans le royaume. En 1527, le roi confisque une partie des biens de l’Église. Il rompt avec Rome en 1531 et établit une première église d’État en 1540, ce qui favorise la centralisation du pouvoir. À sa mort, il laisse un État organisé et riche : tout est prêt pour la puissance.
Malgré tout, la noblesse demeure rétive et les tensions persistent entre catholiques et protestants. Charles IX arrive au pouvoir en 1604 et transforme la Suède en une monarchie protestante et militaire. Gustave-Adolphe succède à son père en 1611. Un compromis est trouvé avec le Danemark et avec la Russie. Le roi se tourne alors contre la Pologne de Sigismond. Sigismond ayant cédé, le roi peut alors penser à la guerre de Trente Ans. Il débarque en Poméranie et bat Tilly l’année suivante (bataille de Breitenfeld). Il descend jusqu’en Bavière où Wallenstein le repousse : Gustave-Adolphe meurt à la bataille de Lützen en 1632, après une épopée pleine de panache.
Il a eu le temps de réformer l’ordre constitutionnel en établissant les pouvoirs d’un Riksdag, assemblée populaire qui délibère selon des règles précises : très tôt, la discussion entre le peuple et le gouvernement s’organise sereinement. Les traités de Westphalie (1648) ajoutent la Poméranie occidentale et quelques villes, dont Brême. En 1654, Christine abdique pour devenir catholique.
Les illusions de la puissance
Son cousin Charles-Gustave lui succède à la tête de ce qui est devenu une grande puissance européenne. Il s’attaque aux Danois qui cèdent une partie de la Norvège (1658), mais le conflit reprend en 1700 : la Suède est opposée à tous ses voisins. En 1718, l’empire suédois est démantelé, perdant la Carélie, l’Ingrie et les provinces baltes, la Poméranie et Brême ainsi que les territoires norvégiens. Deux ans plus tard, le parlement obtient plus de pouvoir et le pays s’engage dans une sorte de monarchie constitutionnelle.
Quand Gustave III accède au trône en 1771, le pays est affaibli. La Suède reste neutre lors des guerres contre la Révolution française, mais s’engage dans la 3e et la 4e coalition. La victoire de Friedland la force à abandonner la Poméranie. Charles XIII devient roi en 1809, mais n’a pas d’héritier. Le riksdag jette son dévolu sur un maréchal de Napoléon, Bernadotte, dans l’espoir de plaire à l’empereur alors que la Suède a dû céder la Finlande à la Russie l’année précédente. Bernadotte arrive en 1810. Il adhère à la sixième Coalition en 1813. Il récupère la Norvège en un double royaume réunis en union personnelle.
Faisons un point d’étape : La Suède s’est constituée à partir du XIIe siècle, a engagé une politique de puissance à partir du XVe siècle en faisant la guerre principalement à la Russie à l’est et au Danemark à l’ouest, le tout en s’appuyant tôt sur une alliance française : l’apogée est atteint au début du XVIIIe siècle. Mais la poursuite de cette politique est décevante, car, simultanément, d’autres États se constituent et s’opposent à l’expansion. Le règne de Bernadotte tire les conclusions de cette stratégie et définit une nouvelle ligne de pragmatique discrétion.
Développement et neutralité
Le XIXe siècle voit donc une politique prudente, axée sur le développement économique et des réformes politiques. Le règne de Charles XV, à partir de 1859, est le début d’une politique de libre-échange. Une génération d’entrepreneurs arrive (Gustav Pasch et les allumettes, F. Nobel et la dynamite). En 1867, la représentation par ordres au riksdag est remplacée par un parlement bicaméral élu au suffrage censitaire.
Peu à peu, une politique de neutralité se met en place. Ainsi, le royaume refuse de participer avec les Français et les Anglais à la guerre de Crimée en 1854 et d’ouvrir un front en Baltique. De même, alors que l’opinion publique suédoise est majoritairement anti-allemande, le royaume observe une stricte neutralité lors des guerres austro-prussienne de 1866 et franco-prussiennes de 1870. Oscar II arrive sur le trône en 1873. Il a des sympathies pour l’Allemagne de Bismarck, qu’il voit comme une alliée naturelle. Les capitales européennes eurent recours à lui comme arbitre dans des différends internationaux. En 1878, il rétrocède l’île de Saint-Barthélemy à la France.
Mais les difficultés intérieures prennent le dessus : dès 1892, l’assemblée norvégienne adopte une résolution visant à créer un réseau consulaire autonome. L’affaire provoque un différend qui dure jusqu’en 1905 quand le gouvernement norvégien adopte une loi créant des consulats. À la suite du veto d’Oscar II, un référendum est organisé sur la dissolution de l’Union, très largement approuvée. La Suède se recentre sur la rive occidentale de la Baltique.
Vers l’engagement européen
Son fils Gustave V poursuit la politique prudente de son père : en décembre 1914, il définit avec la Norvège et le Danemark une politique commune de neutralité face à l’Europe en guerre.
En 1940, l’Allemagne envahit le Danemark et la Norvège : la Suède reste prudemment neutre et accueille des Danois juifs qui fuient leur pays. Mais le roi a une attitude ambiguë et pousse à accepter en 1941 le transit de troupes allemandes entre la Norvège et la Finlande. La mise en place de la Guerre froide à partir de 1947 pousse à réexaminer la position stratégique du pays. À l’hiver 1948, la Suède discute avec la Norvège et le Danemark pour établir une « Union de défense scandinave ». L’évolution américaine et la création de l’Alliance atlantique en 1949 mirent fin à ce projet, le Danemark et la Norvège rejoignant dès ses débuts la nouvelle institution, se souvenant que la neutralité ne leur avait pas réussi en 1940. Le choix suédois est opposé : elle persiste dans la neutralité, qui devient désormais une doctrine officielle. Malgré tout, un Conseil nordique est établi en 1952 et réunit d’abord les trois pays et l’Islande, bientôt rejoint par la Finlande, les territoires d’Åland, les Féroé et le Groenland.
Lors du Traité de Rome en 1957, la Suède se tient éloignée et adhère d’abord à l’Association européenne de libre-échange (AELE)
Mais à l’issue de la Guerre froide, elle rejoint l’Union européenne en 1995, même si elle refuse l’euro en 2003. Car si elle est politiquement neutre, la Suède penche malgré tout vers l’Occident et se méfie toujours de la Russie. Ainsi, elle met en place précocement (dès 1937) une industrie de défense, visant une certaine autonomie. La remontée des tensions à partir des années 2010 (guerre de Géorgie, agression cyber contre l’Estonie, première guerre d’Ukraine) la met sur ses gardes. Il faut ici comprendre la défiance viscérale envers la Russie. Malgré le choix de la neutralité, la Suède s’est toujours perçue comme libérale et occidentale, sur le plan politique comme économique. La nouvelle posture russe, très agressive, l’inquiète profondément.
C’est dans ce contexte que le déclenchement de la deuxième guerre d’Ukraine en 2022 suscite un bouleversement radical : à la suite de la Finlande, elle demande à intégrer l’Alliance atlantique, abandonnant ainsi une pratique séculaire de neutralité. Elle augmente depuis très vite ses dépenses de défense, manifestant un soutien appuyé à l’Ukraine et surtout aux pays baltes. Cependant, cette rupture semble intervenir à contretemps compte tenu des initiatives de D. Trump, qui minimise son engagement envers l’Alliance et menace, en janvier 2026, d’annexer le Groenland. En solidarité avec le Danemark, la Suède dénonce la « rhétorique menaçante » des États-Unis.
La déception est manifeste et se lit, par exemple, dans un article du quotidien libéral Dagens Nyheter du 12 janvier 2026 : « Était-il inutile que la Suède ait rejoint l’OTAN ? Non, nous sommes toujours plus en sécurité avec d’autres et l’adhésion permet une coopération de défense plus forte et plus profonde dans la région nordique. Mais il serait stupide de prétendre que cela s’est passé comme c’était censé le faire ».
Le retour du nucléaire ?
Et le journal d’ouvrir un débat sur la dissuasion nucléaire : « Par conséquent, une discussion est également nécessaire sur les armes nucléaires et cela dépasse la façon dont les Français et les Britanniques pourraient protéger l’ensemble du continent. Y a-t-il besoin d’une capacité en Europe du Nord ? Dans ce cas, la combinaison de l’expertise nucléaire et de l’industrie de défense avancée confère à la Suède un rôle clé ».
La rupture est tout aussi radicale. Après la Seconde Guerre mondiale, la Suède avait lancé un programme nucléaire militaire en 1946. Ce programme fut abandonné en 1968 lorsque la Suède signa le Traité de non-prolifération nucléaire. En 1972, les expériences sur le plutonium ont définitivement cessé, marquant la fin du nucléaire militaire suédois. Le pays fut même un des plus avancés en faveur du désarmement nucléaire. Il débattit longtemps avant de refuser de signer le Traité sur l’interdiction des armes nucléaires des Nations unies en 2019, tout en lançant l’initiative de Stockholm pour le désarmement nucléaire. Mais l’adhésion à l’OTAN a marqué une nette évolution : le pays a indiqué accepter l’approche de l’OTAN y compris le rôle essentiel des armes nucléaires dans la défense collective. Les difficultés de l’Alliance, la moindre probabilité d’une couverture nucléaire extérieure et la menace russe persistante expliquent la relance de ce débat.
Voici donc un pays dont la cohésion ne fait guère de doutes, un État-nation authentique et solide. Ses velléités d’expansion aux temps modernes furent déçues et le pays dut se replier sur son territoire originel. Il en tira plusieurs conclusions : le développement économique, une solidarité nordique et une neutralité pacifique. Mais les bouleversements des dernières décennies le forcèrent à amender ce modèle : en se rapprochant de l’Europe, tout d’abord, puis de l’Alliance atlantique en mettant fin à la neutralité. Les vicissitudes actuelles de l’OTAN la poussent maintenant à discuter une nouvelle remise en cause : celle de la dénucléarisation. La Suède se sent petite, mais est fermement décidée à sauvegarder son indépendance.










