Bab el-Mandeb, deuxième branche de la tenaille du Golfe persique

22 mai 2026

Temps de lecture : 4 minutes

Photo :

Abonnement Conflits

Bab el-Mandeb, deuxième branche de la tenaille du Golfe persique

par

  • Deux goulots d’étranglement stratégiques : le détroit d’Ormuz (44 km) et Bab el-Mandeb, la Porte des larmes (39 km). Ensemble, 25 % des échanges maritimes mondiaux. S’ils sont bloqués simultanément, désastre économique annoncé.

  • Les Houthis assemblent une coalition inédite autour de Bab el-Mandeb : pirates somaliens, Al-Shabab, AQAP, État islamique de Somalie. Des sunnites fanatiques alliés à des chiites arabes — l’ennemi de mon ennemi est mon allié, qu’il soit « takfiri » ou « rafida ».

  • Pas besoin d’un blocus hermétique : deux ou trois navires de plus capturés ou coulés, et les compagnies d’assurances cesseront de couvrir le risque mer Rouge. La tenaille se referme sur 25 % du commerce mondial, sous l’œil intéressé des navires-espions chinois en rade d’Assab.

Deux stratégiques goulots d’étranglement : les détroits d’Ormuz (44 km) et Bab el-Mandeb, la Porte des larmes (39 km). Ensemble, 25 % des échanges maritimes mondiaux ; s’ils sont bloqués en même temps, désastre économique annoncé. Or, la guerre Iran-États-Unis-Israël renforce le risque d’un blocus mer Rouge-canal de Suez.

Ébranlé par la résistance farouche d’un régime iranien dont son ami Netanyahou lui avait garanti la chute, façon fruit mûr, au premier choc violent, le président Trump alterne à présent la carotte (négociations) et la trique : « anéantir » l’Iran, rien que ça. Mais les chefs de l’Iran islamique gardent leur calme, car ils connaissent leur ennemi. Cas fréquent dans les hautes sphères à Téhéran : début 2026, vivait encore aux États-Unis une partie de la famille du général Qassem Soleimani, chef notoire des Gardiens de la révolution (tué par un drone américain près de Bagdad en janvier 2020). À l’inverse, combien de généraux américains ont-ils des proches à Téhéran ? Connaissent-ils cette ville comme leur poche ? Aucun, sans doute.

Lucides sur l’écrasante supériorité du Pentagone, mais forts de leur savoir sur la psychologie et les réactions de Washington, les dirigeants iraniens jouent ainsi, longtemps à l’avance, sur tous les registres de la stratégie indirecte. Leur objectif numéro un : Bab el-Mandeb et le chantage d’une crise énergétique et économique, d’autant plus réalistes qu’ils ont sur place l’allié al-Ansar. D’usage appelés les Houthis, cette rugueuse armée de montagnards yéménites est elle aussi chiite (mais pas de la variante perse).

Une coalition diabolique autour du détroit

Selon des sources de terrain suivant de près ces Houthis, ils assemblent à présent une diabolique coalition à cheval du détroit de Bab el-Mandeb : les pirates somaliens d’abord ; plus une mosaïque de terroristes djihadistes opérant de la Corne de l’Afrique au golfe d’Aden, dans les provinces éclatées de l’ex-Somalie — Puntland, Somaliland, etc. :

— Al-Shabab (Harakat al-Shabab al-Moudjahidine, Mouvement de la jeunesse djihadiste combattante), entité salafiste affiliée à al-Qaïda, opérant en Somalie et alentour depuis vingt ans et plus ;
— Al-Qaïda dans la Péninsule arabe (AQAP), active dans les zones grises du Yémen et jadis entraînée et équipée par les taliban du sud-Afghanistan ;
— L’État islamique/province de Somalie (EIPS), scission des Shabab en Somalie du nord.

(c) Fabrice Balanche

Comment, diront les naïfs, des sunnites fanatiques alliés à des chiites arabes yéménites, eux-mêmes affiliés à d’autres chiites, perses en plus ? Eh bien oui — et les maîtres du Grand Jeu de Téhéran n’en sont pas à leur coup d’essai : depuis au moins l’an 2000, tous les grands chefs ou presque d’al-Qaïda et ceux des successifs avatars de l’État islamique — d’abord abu Musab al-Zarqawi et la proche famille d’Oussama ben Laden — ont bénéficié de la logistique iranienne. Ce, au nom de l’implacable règle de la guerre en Orient — où le tiers exclu n’existe pas : l’ennemi de mon ennemi (du moment) est (pour l’instant) mon allié — qu’il soit un « takfiri » sunnite ou un « rafida » chiite — qualificatifs réciproquement injurieux — est secondaire.

« L’ennemi de mon ennemi (du moment) est (pour l’instant) mon allié — qu’il soit un « takfiri » sunnite ou un « rafida » chiite — est secondaire. Les maîtres du Grand Jeu de Téhéran n’en sont pas à leur coup d’essai. »

Lire aussi : Détroit de Bab el-Mandeb : le commerce mondial va-t-il s’arrêter ?

Comment les Houthis ont appâté la coalition

Qu’ont fait les Houthis pour s’attirer les bonnes grâces de cette inquiétante coalition ? D’abord, ils leur ont fourni à tous des GPS précis, de l’armement sophistiqué, des munitions et explosifs : à la pêche, on dit appâter. Puis, ils ont invité ces moudjahidine et pirates à venir s’entraîner au Yémen même : pas loin à aller, c’est juste en face dans le golfe d’Aden.

Ainsi, notamment depuis le port d’Eyl, au Puntland (leur « capitale »), ces pirates peuvent désormais traquer les navires de commerce au large, dans l’océan Indien, et les frapper plus sûrement. D’où la piraterie reprend dès 2025 : 5 attaques vers la Corne de l’Afrique. Fin avril 2026, trois navires sont captifs des pirates, dont le MT Eureka, tanker capturé le 2 mai au large du Yémen, près de l’île de Socotra ; le 22 avril, c’est le tour du Honour 25.

Des navires ciblés au petit bonheur ? Non : quand on connaît l’actuelle hostilité entre Téhéran et les Émirats arabes unis, il n’est pas indifférent que le MT Eureka, propriété d’une société émiratie et chargé de plus de 20 000 barils de diesel, soit parti du port émirati de Fujairah (frappé par des missiles iraniens début mai 2026).

« Pas besoin d’un blocus hermétique : encore deux ou trois navires capturés, mitraillés ou coulés par drones-suicide, et les compagnies d’assurances cesseront de couvrir le risque mer Rouge. »

Lire aussi : Mer Rouge : des attaques qui bouleversent le commerce mondial

La tenaille se referme

Ainsi, le golfe étant bloqué, plus les livraisons de la péninsule arabe se rabattent-elles sur les ports de la mer Rouge, plus ces navires risquent-ils de tomber sur la coalition de pirates, miliciens et terroristes en embuscade vers Bab el-Mandeb. Et pas besoin d’un blocus hermétique : encore deux ou trois navires capturés, mitraillés ou coulés par drones-suicide, et les compagnies d’assurances cesseront de couvrir le risque mer Rouge.

Dès lors, dans les faits, la tenaille dont les deux branches sont Ormuz et Bab el-Mandeb se sera refermée sur 25 % du commerce mondial, sous l’œil intéressé des navires-espions chinois bourrés d’électronique, à présent à l’orée de Bab el-Mandeb, dans le port érythréen d’Assab. Gageons que cette éminente menace figure au menu des négociations à éclipses entre Washington et Téhéran, plus ou moins en cours à Islamabad, au Pakistan.

Lire aussi : Détroits et canaux : quand la guerre menace les artères du commerce mondial

Lire aussi : La mer Rouge, épicentre des conflits du Moyen-Orient

Vous venez de lire un article en accès libre

La Revue Conflits ne vit que par ses lecteurs. Pour nous soutenir, achetez la Revue Conflits en kiosque ou abonnez-vous !

Voir aussi

L’Égypte : en paix dans une région en guerre

Dans le jeu politique moyen-oriental, l'Égypte occupe une place à part. Elle est plus pauvre que les monarchies et Émirats du Golfe, et elle n'est pas, contrairement à la plupart de ses voisins, un État failli ou en passe de l'être. Elle est un État-nation ancien disposant, entre...

À propos de l’auteur
Xavier Raufer

Xavier Raufer

Il est professeur associé : . à l'institut de recherche sur le terrorisme, Université Fu Dan, Shanghaï, Chine. . à l'université George Mason (Washington DC), centre de lutte contre le terrorisme, la criminalité transnationale et la corruption.