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Le 11 mai 2026, l’Église de Géorgie s’est dotée d’un nouveau patriarche : Chio III, 59 ans, intronisé le lendemain sur le lieu même de la conversion des Géorgiens au christianisme, il y a près de 1 700 ans. Il succède à Élie II, qui régnait depuis 1977 et était devenu la personnalité la plus aimée du pays.
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Dans une Géorgie déchirée entre aspiration européenne et influence russe, entre une jeunesse qui manifeste pour l’UE et un gouvernement qui cultive l’ambiguïté pro-moscovite, l’Église occupe une position centrale — et de plus en plus contestée.
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Le nouveau patriarche hérite d’une institution puissante mais fragile, dont les accointances avec Moscou risquent d’accélérer l’éloignement d’une jeune génération déjà distante.
Par Nicolas Vodé
Né en 1969, tonsuré moine sous le nom de Chio en 1993 — en l’honneur d’un des plus grands saints monastiques de l’histoire géorgienne —, sacré évêque en 2003, Chio III succède à une figure qui avait marqué de manière indélébile l’histoire contemporaine de la Géorgie. Il n’était pas un inconnu : désigné dès 2017 comme locum tenens du siège patriarcal, c’est lui qui assurait de facto la gouvernance des institutions ecclésiales depuis plusieurs années, alors qu’Élie II, gravement malade, déléguait progressivement ses responsabilités.
Le géant qu’il faut remplacer
Son prédécesseur, le patriarche Élie II, né en 1933, régnait sur l’Église de Géorgie depuis 1977 — depuis l’époque où la poigne soviétique commençait à s’affaiblir. En 1989, lorsque des manifestants rassemblés dans le centre de Tbilissi avaient refusé de se réfugier dans une église proche comme il les en suppliait, le patriarche était resté auprès d’eux lors de l’arrivée de l’armée soviétique. Ressorti indemne du massacre qui s’en était suivi, il avait acquis une image de héros du peuple.
Après les conflits en Abkhazie et en Ossétie du Sud des années 1990, puis la guerre de 2008 qui a entériné la perte de facto de ces deux régions, la population géorgienne s’est réfugiée, comme meurtrie, dans les bras de l’Église. Ce traumatisme a entraîné une augmentation notable de la fréquentation des lieux de culte. Dans les dernières années de sa vie, Élie II était systématiquement cité comme la personnalité la plus appréciée de la société géorgienne. Cette confiance lui avait même permis de jouer un rôle démographique : en s’engageant en 2007 à être le parrain de tout troisième enfant né dans une famille orthodoxe dûment mariée, il a provoqué un petit baby-boom qui a maintenu la fertilité moyenne au-dessus de celle des pays voisins pendant quelques années. Les foules impressionnantes qui se sont déplacées pour vénérer sa dépouille en mars dernier attestent de ce phénomène qui dépassait largement l’adhésion purement religieuse.
« Les foules qui se sont déplacées pour vénérer la dépouille d’Élie II attestent d’un phénomène qui dépassait de loin l’adhésion purement religieuse. Le nouveau patriarche Chio succède à un géant de l’histoire contemporaine de la Géorgie. »
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Une société civile traversée par des lignes de faille
Dans un pays marqué par l’occupation soviétique de 1921 à 1991, la société hésite entre nostalgie et volonté de rupture. Cette division est d’abord celle des générations : les plus âgés parlent le russe et ont subi de plein fouet la décennie qui a suivi l’effondrement de l’URSS. Les plus jeunes apprennent l’anglais et ont vu leur pays envahi plusieurs fois par la Russie depuis 1991. Il y a aussi une division entre les villes — surtout Tbilissi, où l’influence occidentale se fait largement sentir — et les campagnes restées agraires.
Les manifestations gigantesques qui ont lieu depuis les élections d’octobre 2024, considérées comme truquées, mettent au premier plan l’exigence d’un rapprochement avec l’Union européenne. Ce souhait est partagé par 80 % de la population selon les enquêtes d’opinion, et l’ambition d’en devenir membre est inscrite dans la Constitution du pays.
Ces dernières années, c’est surtout la tradition que l’Église de Géorgie s’est employée à défendre, entrant parfois en opposition frontale avec les segments les plus progressistes de la société. À deux reprises, en 2013 et 2021, des tentatives de tenir une Gay Pride à Tbilissi avaient débouché sur des violences. Chio III, ce 17 mai, a célébré pour la première fois en tant que patriarche la « fête de la pureté de la famille » — cérémonie instituée sous Élie II — et a tenu un discours très offensif sur les ONG financées de l’étranger, que le gouvernement actuel oblige à se désigner comme « agents étrangers ».
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Une influence russe qui crispe
Ces initiatives rappellent celles qu’on observe en Russie depuis quelques années. Le patriarche Élie II avait lui-même été formé à Saint-Pétersbourg, et cette dépendance de l’Église géorgienne envers l’Église russe pour la formation supérieure reste une réalité. Chio III a aussi été formé en Russie ; le clergé géorgien parle relativement peu l’anglais, et encore beaucoup le russe. On y entend le même discours qu’en Russie — sur la décadence occidentale, sur le rapprochement avec l’UE présenté comme un « cheval de Troie » pour imposer des mœurs progressistes.
Le parti au pouvoir, dirigé dans l’ombre par Bidzina Ivanichvili, milliardaire dont la fortune vient de Russie, avait même, lors des élections de 2024, repris l’idée que l’Occident était responsable de la guerre en Ukraine, et jusqu’à opposer des images d’églises ukrainiennes détruites à celles d’églises géorgiennes flambant neuves dans sa propagande électorale.
« Le clergé géorgien parle relativement peu l’anglais, et encore beaucoup le russe. On y entend le même discours qu’en Russie sur la décadence occidentale et le rapprochement avec l’UE présenté comme un « cheval de Troie ». »
En 2019, une séance de l’Assemblée interparlementaire orthodoxe au parlement géorgien avait enflammé l’opposition : la présence d’un député russe favorable à l’indépendance de l’Abkhazie avait été perçue comme le signe de la perméabilité des milieux ultra-conservateurs proches de l’Église à l’influence russe. Ce signal n’a pas été oublié.
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Un avenir fragile
L’opposition a bien noté que le nouveau patriarche était proche du parti au pouvoir et craint qu’il n’utilise son rôle très influent pour pousser la société géorgienne à accepter les orientations du gouvernement : rester dans la sphère d’influence russe et freiner les initiatives de rapprochement avec le camp occidental. On espérait que Chio appelle le pouvoir à libérer les prisonniers politiques — en vain pour l’instant.
Le modèle ecclésial géorgien reste très vertical dans son rapport au peuple fidèle. L’implication des laïcs est rare dans la catéchisation ou l’organisation de la vie paroissiale ; les initiatives de laïcs sont peu encouragées, voire mal vues. Une partie de la population dénonce une forme de ritualisme vide de sens qui ne cherche pas à responsabiliser les fidèles. Moins de 20 % des Géorgiens fréquentent les églises une fois par semaine — un chiffre largement supérieur à celui de l’Occident ou même de la Russie, mais modeste par rapport à la prétention qu’a l’Église de représenter toute la société.
La jeune génération s’éloigne de ce modèle. Le risque pour l’Église est que l’indifférence, voire l’hostilité, se propage dans la société civile à mesure que son positionnement se raidira. Quelle influence pourra-t-elle alors exercer sur les destinées politiques d’un pays qui cherche encore son équilibre entre Orient et Occident ?
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