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Le récit fondateur américain oppose treize colonies et la Couronne britannique, avec la France en renfort. Il oublie un acteur décisif : l’Espagne de Charles III.
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Armes clandestines, millions de pesos, campagnes de Bernardo de Gálvez sur le Mississippi, Grand Siège de Gibraltar, or de La Havane pour Yorktown : Madrid contribua à démanteler la puissance britannique à l’échelle mondiale.
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Alliée indispensable jamais reconnue, puis rivale sur le Mississippi et les Florides, l’Espagne finit victime de la puissance qu’elle avait aidé à naître — jusqu’au désastre de 1898.
Une guerre mondiale derrière le mythe américain
Le récit fondateur des États-Unis d’Amérique est sans doute un des plus puissants de l’histoire contemporaine. Dans cette histoire officielle, treize colonies britanniques, guidées par George Washington (1732-1799), se dressent contre la Couronne britannique au nom de la liberté et de la représentation politique. Grâce au courage de leurs soldats et au soutien décisif de la France de Louis XVI (1774-1792), elles remportent la victoire à Yorktown en 1781 avant d’obtenir leur indépendance deux ans plus tard. Cette narration possède une force symbolique incontestable, mais souffre d’une faiblesse majeure : elle réduit une guerre mondiale à un duel entre Londres d’un côté et Paris en appui des insurgés américains de l’autre. En effet, derrière cette image devenue presque légendaire se cache un acteur dont la contribution fut considérable, parfois décisive, mais dont la mémoire a progressivement disparu des récits nationaux : l’Espagne.
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De fait, pendant près de deux siècles, le rôle joué par Madrid est demeuré dans l’ombre. Pourtant, sans les milliers d’armes fournies clandestinement aux insurgés, sans les campagnes militaires victorieuses menées le long du Mississippi, sans les millions de pesos venus des caisses espagnoles, sans la mobilisation de la Marine royale dans l’océan Atlantique et les Caraïbes, l’indépendance américaine aurait très probablement été beaucoup plus longue, plus coûteuse, voire compromise. Aujourd’hui, alors que les États-Unis d’Amérique célèbrent le 250e anniversaire de leur déclaration d’indépendance, les travaux des historiens invitent à reconsidérer cette histoire sous un angle plus global : la naissance de la première grande république moderne fut aussi le produit d’une rivalité impériale mondiale dans laquelle la monarchie espagnole joua un rôle de premier plan.
La revanche des empires
Pour comprendre la stratégie espagnole, il faut oublier toute lecture romantique de la Révolution américaine.
À Madrid, personne ne nourrissait la moindre sympathie particulière pour les idéaux républicains.
L’Espagne de Charles III (1759-1788) demeurait une monarchie absolue à la tête d’un empire colossal qui s’étendait de la Californie aux Andes et des Philippines à la Louisiane. Encourager ouvertement une rébellion coloniale aurait constitué un précédent potentiellement catastrophique pour ses propres possessions américaines. L’objectif espagnol était donc tout autre : profiter de l’insurrection des colonies britanniques afin d’affaiblir durablement la puissance de Londres.
Depuis le traité de Paris de 1763, qui avait mis fin à la guerre de Sept Ans (1756-1763), les Bourbons espagnols cherchaient en effet à prendre leur revanche, car la défaite avait été particulièrement douloureuse. Madrid avait ainsi dû céder la Floride à la Grande-Bretagne pour récupérer La Havane, tandis que la France avait transféré la Louisiane à son voisin méridional afin de compenser cette perte territoriale. Cette redistribution des cartes avait profondément modifié les équilibres stratégiques en Amérique du Nord sans satisfaire les ambitions espagnoles.
Dans ce cadre, les priorités étaient parfaitement identifiées : reprendre l’ensemble des Florides, récupérer Minorque, arracher Gibraltar à la Couronne britannique et réduire définitivement la suprématie maritime anglaise dans l’océan Atlantique.
Avant d’affronter Londres, l’Espagne devait toutefois sécuriser ses propres frontières. Les tensions persistantes avec le Portugal (allié traditionnel de la Grande-Bretagne) dans la région du Río de la Plata rendaient toute guerre prématurée. Ce n’est qu’après les traités de San Ildefonso (1777) puis du Pardo (1778), qui stabilisèrent cette frontière méridionale, que Madrid put envisager un affrontement direct contre son rival britannique. Quelques mois plus tard, le traité d’Aranjuez, signé le 12 avril 1779 avec la France, officialisait une alliance destinée non pas tant à soutenir les insurgés américains, mais à démanteler la puissance britannique sur plusieurs théâtres d’opérations simultanément.
Une neutralité de façade
L’entrée officielle en guerre de l’Espagne, le 21 juin 1779, ne doit cependant pas masquer une réalité plus ancienne.
Madrid aidait déjà les insurgés américains depuis plusieurs années.
Dès la fin de l’année 1775, une vaste opération clandestine se met en place. Le roi Charles III comprend rapidement qu’un affaiblissement britannique servirait directement les intérêts de son empire. Il autorise donc un soutien discret afin d’éviter toute rupture diplomatique prématurée avec Londres.
Cette aide repose sur un réseau remarquablement organisé : les négociants basques de Bilbao, notamment la maison José Gardoqui e Hijos, assurent une partie des expéditions. D’autres cargaisons transitent par la société écran Roderigue Hortalez et Compagnie, créée sous patronage franco-espagnol. Par ailleurs, les grands ports de La Nouvelle-Orléans et surtout de La Havane deviennent rapidement des plaques tournantes essentielles pour contourner le blocus imposé par la Marine britannique.
Dans ce contexte, l’ampleur des livraisons espagnoles aux colonies rebelles est aujourd’hui parfaitement documentée. L’Espagne fournit effectivement entre 215 et 250 canons en bronze, environ 30 000 mousquets, autant de baïonnettes, plus de 300 000 livres de poudre, plus de 51 000 balles de mousquet ainsi que des milliers de couvertures, de tentes et de bottes destinées aux soldats américains. Ces équipements permettent notamment à l’armée continentale de survivre pendant l’hiver particulièrement rigoureux de Valley Forge, en 1777-1778.
À cette aide matérielle s’ajoute un soutien financier exceptionnel. Plus de 2,5 millions de pesos espagnols sont progressivement injectés dans l’effort de guerre américain. Or, à une époque où les jeunes États-Unis d’Amérique manquent cruellement de monnaie métallique, cet apport constitue une ressource absolument stratégique.
Une guerre qui dépasse largement l’Amérique
Une des erreurs les plus fréquentes consiste à considérer la guerre d’indépendance américaine comme un conflit essentiellement nord-américain. En réalité, elle constitue un affrontement mondial.
Les combats se déroulent certes de Boston à la Virginie, mais aussi dans les Caraïbes, sur le Mississippi, autour de Gibraltar, dans l’océan Atlantique, en mer Méditerranée et jusque dans l’océan Indien, où les intérêts britanniques sont également menacés.
Cette dispersion constitue précisément la grande force de la stratégie espagnole. Contrairement à la France, qui concentre une grande partie de ses efforts sur le soutien direct aux insurgés, Madrid choisit d’obliger la Grande-Bretagne à défendre simultanément plusieurs espaces stratégiques.
Chaque fort repris sur les rives du Mississippi, chaque navire capturé dans l’océan Atlantique, chaque soldat britannique immobilisé devant Gibraltar est un régiment de moins envoyé combattre George Washington.
L’objectif n’est par conséquent pas seulement d’aider les insurgés américains : il s’agit de désorganiser l’ensemble du système impérial britannique.
Cette approche relève déjà de ce que les stratèges contemporains qualifieraient de guerre globale : plutôt que rechercher une victoire décisive sur un front unique, l’Espagne multiplie les foyers de tension afin de disperser les ressources de son adversaire et de rendre impossible une concentration de ses moyens militaires.
C’est précisément cette logique qui permet bientôt à un jeune gouverneur de Louisiane espagnole de devenir un des artisans les plus méconnus de la victoire américaine : Bernardo de Gálvez (1746-1786).
Des batailles oubliées qui ont changé le destin des États-Unis d’Amérique
Si l’aide financière et logistique espagnole permit aux insurgés de poursuivre la guerre, elle n’aurait sans doute pas suffi sans une série d’opérations militaires qui modifièrent profondément l’équilibre stratégique du conflit. Contrairement à l’image longtemps véhiculée d’une Espagne cantonnée à un rôle de soutien discret, les armées de Charles III participèrent directement aux combats sur plusieurs théâtres d’opérations. Dans ce contexte, leur objectif n’était pas réellement de marcher sur Boston ou Philadelphie, mais de priver la Grande-Bretagne de ses bases, de ses voies de ravitaillement et de sa liberté d’action dans l’ensemble de l’océan Atlantique.
L’homme qui incarna le mieux cette stratégie fut Bernardo de Gálvez, gouverneur de la Louisiane espagnole à seulement trente ans. Aujourd’hui encore, son nom demeure largement inconnu alors qu’il est considéré par de nombreux historiens américains comme un des principaux artisans de la victoire des insurgés.
Avant même l’entrée officielle de l’Espagne dans la guerre, Bernardo de Gálvez avait transformé la Louisiane en véritable base logistique. Par le Mississippi remontaient ainsi poudre, fusils, médicaments, uniformes et vivres destinés aux forces américaines. Ces convois alimentaient notamment les campagnes du général George Rogers Clark (1752-1818) dans le Midwest tout en contribuant indirectement à maintenir en état de combattre l’armée de George Washington.
Lorsque Madrid déclara finalement la guerre à Londres, en juin 1779, Bernardo de Gálvez passa immédiatement à l’offensive. Son idée était aussi simple qu’efficace : au lieu d’attendre une éventuelle attaque britannique, il décida de frapper le premier afin d’éliminer toutes les positions ennemies contrôlant l’accès au golfe du Mexique.
En quelques mois, les succès s’enchaînèrent. Fort Bute tomba le premier, suivi de Baton Rouge et de Natchez. En sécurisant ainsi toute la basse vallée du Mississippi, Bernardo de Gálvez fermait définitivement aux Britanniques la possibilité d’une grande offensive venant de l’ouest. La conquête de Mobile en 1780, puis surtout celle de Pensacola en mai 1781 achevèrent de chasser les Britanniques de la Floride occidentale.
La prise de Pensacola constitue probablement un des épisodes militaires les plus spectaculaires de toute la guerre d’indépendance américaine. Les bâtiments espagnols hésitaient à pénétrer dans la baie, fortement défendue par l’artillerie britannique. Refusant tout immobilisme, Bernardo de Gálvez monta lui-même à bord de son brick et franchit seul le chenal sous une pluie de boulets, invitant le reste de la flotte à le suivre. Ce geste audacieux donna naissance à sa devise devenue célèbre : « Yo solo » (« Moi seul »). L’opération déboucha quelques jours plus tard sur la reddition de plus de 4 000 soldats britanniques, privant définitivement Londres de sa principale base navale dans le golfe du Mexique.
La bataille dont personne ne parle
À plusieurs milliers de kilomètres des grands champs de bataille de la côte est, une autre confrontation, beaucoup moins connue, pesa pourtant lourd dans l’avenir des États-Unis d’Amérique.
Le 26 mai 1780, le petit village de Saint-Louis, dans la Haute-Louisiane (actuel Missouri), fut attaqué par une importante coalition anglo-amérindienne forte de 900 à 1 500 combattants. Face à eux, le lieutenant-gouverneur espagnol Fernando de Leyba (1734-1780) ne disposait que d’une poignée de soldats réguliers et d’une milice composée d’habitants de toutes origines.
Gravement malade, Fernando de Leyba avait néanmoins fait fortifier le village en urgence, allant jusqu’à financer de sa propre poche une tour de pierre, le fort Saint-Charles. Les cinq canons récupérés d’un ancien fort abandonné suffisent finalement à repousser l’assaut.
Cette victoire, presque oubliée aujourd’hui, eut pourtant des conséquences géopolitiques considérables. Si Saint-Louis était tombée, les Britanniques auraient contrôlé le haut Mississippi et ils auraient ainsi pu couper les communications américaines avec l’Ouest, encercler les forces de George Rogers Clark et compromettre durablement l’expansion future des États-Unis d’Amérique au-delà des Appalaches.
Fernando de Leyba mourut quelques semaines plus tard, épuisé par la maladie. Charles III le promut lieutenant-colonel à titre posthume en reconnaissance de son courage.
Une guerre navale à l’échelle du globe
L’efficacité de la stratégie espagnole apparaît encore davantage lorsque l’on quitte le continent américain pour observer la guerre dans son ensemble.
Pendant que Bernardo de Gálvez avançait dans le golfe du Mexique, Madrid lançait, avec l’appui français, le Grand Siège de Gibraltar. De 1779 à 1783, cette immense opération immobilisa des dizaines de milliers de soldats britanniques et une partie importante de la Royal Navy. Même si Gibraltar résista finalement jusqu’à la fin de la guerre, son importance dépassait largement le cadre méditerranéen : chaque navire envoyé pour défendre le Rocher était un bâtiment qui ne protégeait plus les convois à destination de l’Amérique.
Toutefois, c’est surtout en mer que l’Espagne infligea à Londres un de ses plus grands désastres du XVIIIe siècle. Le 9 août 1780, au large du cap Saint-Vincent (Portugal), la flotte combinée franco-espagnole commandée par l’amiral Luis de Córdova (1706-1796) intercepta un gigantesque convoi britannique. L’opération tourna à la catastrophe pour Londres : 55 navires marchands furent capturés sur les 63 composant le convoi, plus de 3 100 prisonniers furent faits et des quantités considérables d’armes, de munitions, de vivres et de matériel militaire destinées aussi bien aux forces britanniques d’Amérique qu’à celles engagées en Inde tombèrent entre les mains des vainqueurs.
Or, au-delà de son impact militaire immédiat, cette défaite provoqua un véritable séisme économique. Les assureurs londoniens enregistrèrent en effet des pertes colossales, les primes d’assurance maritime s’envolèrent et le gouvernement britannique dut renforcer la protection de ses routes commerciales au détriment de ses opérations outre-Atlantique. Autrement dit, sans combattre directement aux côtés de George Washington sur les champs de bataille de Virginie, l’Espagne contribuait à affaiblir progressivement la machine de guerre britannique à l’échelle mondiale.
Cette stratégie produisit bientôt son effet le plus spectaculaire. En 1781, alors que George Washington semblait manquer des moyens financiers nécessaires pour porter le coup décisif contre les forces du général Charles Cornwallis (1738-1805), un homme installé à La Havane joua un rôle dont dépendit l’issue même de la guerre : Francisco de Saavedra (1746-1819).
Yorktown : la victoire qui s’acheta en pesos
Dans les récits traditionnels de la guerre d’indépendance américaine, Yorktown apparaît comme le triomphe militaire de George Washington et du général français Jean-Baptiste-Donatien de Vimeur, comte de Rochambeau (1725-1807), rendu possible par le blocus naval de l’amiral François Joseph Paul de Grasse (1722-1788). Cette lecture est exacte, mais demeure incomplète. Une armée ne combat en effet pas seulement avec du courage : elle combat aussi avec des vivres, de la poudre, des soldes et des approvisionnements. À l’automne 1781, c’est précisément sur ce terrain que l’Espagne joua un rôle décisif.
Lorsque les armées alliées convergent vers la Virginie pour encercler le général britannique Charles Cornwallis, leurs finances sont exsangues. Les soldats américains n’ont parfois pas été payés depuis des mois et les ressources disponibles ne permettent plus d’assurer correctement le ravitaillement des troupes ni celui de la flotte française.
C’est alors qu’intervient Francisco de Saavedra, commissaire royal envoyé par Charles III dans les Caraïbes pour coordonner les opérations militaires entre les alliés. Excellent diplomate autant que remarquable administrateur, il comprend immédiatement que la bataille décisive ne se gagnera pas seulement sur le terrain, mais également dans les coffres.
En moins de quarante-huit heures, Francisco de Saavedra organise ainsi à La Havane une levée de fonds exceptionnelle. Les autorités coloniales, les négociants et de nombreux particuliers contribuent à réunir 500 000 pesos, soit plus de trois tonnes et demie d’argent liquide. Pour mesurer l’importance de cette somme, il faut préciser qu’elle représente alors l’équivalent de plusieurs années de recettes pour certaines colonies américaines de l’époque.
Cet argent permet de financer immédiatement la campagne de Virginie. Les soldats de Washington reçoivent enfin une véritable solde en espèces (la seule qu’ils perçoivent durant toute la guerre) tandis que la flotte française peut compléter ses approvisionnements avant de verrouiller définitivement la baie de Chesapeake. Le témoignage de l’aide-major français Claude Blanchard (1742-1803) illustre presque physiquement cette abondance soudaine, car il raconte que le plancher de la pièce où furent entreposés les coffres faillit céder sous le poids des pièces d’argent espagnoles.
L’effort ne s’arrête cependant pas là. Francisco de Saavedra expédie ensuite un million de pesos supplémentaires depuis Cuba puis un autre million depuis Veracruz afin de poursuivre le financement des opérations alliées. Dans le même temps, grâce aux garanties offertes par l’Espagne dans les Caraïbes, plusieurs milliers de soldats français peuvent quitter leurs garnisons antillaises pour rejoindre le siège de Yorktown.
Derrière la victoire militaire célébrée par l’historiographie américaine se cache une victoire logistique et financière dont Madrid fut un des principaux architectes.
Les hommes de l’ombre
Si Bernardo de Gálvez demeure aujourd’hui la figure la plus célèbre de cette contribution espagnole, il est loin d’avoir été le seul artisan de l’indépendance américaine. Le négociant basque Diego de Gardoqui (1735-1798) fut sans doute le principal intermédiaire financier entre Madrid et le Congrès continental, puisque sa maison de commerce de Bilbao organisa l’expédition de milliers d’armes, de couvertures, de chaussures, de tentes et d’équipements militaires indispensables à la survie de l’armée continentale. C’est notamment grâce à ces fournitures que les soldats américains purent affronter les conditions extrêmes de l’hiver de Valley Forge.
Plus tard, Diego de Gardoqui devint même le premier ambassadeur d’Espagne auprès des États-Unis d’Amérique indépendants. Il assista également à l’investiture de George Washington, en 1789, et participa à l’installation des premières institutions diplomatiques entre les deux pays.
Autre personnage presque oublié de nos jours : Juan de Miralles (1713-1780), riche armateur espagnol établi à La Havane. Envoyé secrètement auprès du Congrès continental en 1778, il utilise une partie de sa fortune personnelle pour consentir des prêts aux révolutionnaires américains. À Philadelphie, il fréquente George Washington, Gilbert du Motier de La Fayette (1757-1834) ou encore le peintre Charles Willson Peale (1741-1827).
Lorsqu’il mourut d’une pneumonie, George Washington lui rendit un hommage exceptionnel en étant personnellement présent à ses funérailles militaires. Ce geste témoigne ainsi de l’importance accordée à celui qui fut, pendant plusieurs années, un des principaux relais espagnols auprès des insurgés.
L’histoire a également retenu le destin singulier de Jorge Farragut (1755-1817), né à Minorque, île alors sous domination britannique. Installé en Amérique, il choisit de combattre directement dans les rangs des insurgés. Blessé, fait prisonnier puis échangé, il poursuivit la guerre jusqu’à la victoire américaine. Son fils, David Glasgow Farragut, devint plusieurs décennies plus tard le premier amiral de l’histoire de la Marine des États-Unis d’Amérique.
Ces trajectoires rappellent que l’aide espagnole ne se résume pas aux décisions de Charles III. Derrière la politique officielle gravitait en effet toute une constellation de diplomates, de négociants, de militaires, de marins et de volontaires qui contribuèrent, chacun à leur manière, à la naissance de la nouvelle république.
Le paradoxe espagnol
Cette implication soulève pourtant une apparente contradiction. Comment une monarchie absolue, profondément catholique et attachée à la préservation de son immense empire colonial, a-t-elle pu soutenir la première grande révolution républicaine de l’époque moderne ?
La réponse réside dans la logique classique des relations internationales. Pour Madrid, il ne s’agissait en aucun cas de défendre le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, mais d’exploiter une crise britannique afin de restaurer l’équilibre des puissances. Charles III n’entendait nullement favoriser l’émergence d’une démocratie exemplaire susceptible d’inspirer ses propres colonies. C’est d’ailleurs pourquoi il refusa constamment de reconnaître officiellement l’indépendance des États-Unis d’Amérique tant que la guerre n’était pas terminée.
Cette ambiguïté explique également les relations parfois difficiles entre les représentants américains et la Cour espagnole. Lorsque John Jay (1745-1829) est envoyé à Madrid en 1780 afin d’obtenir une alliance officielle, le secrétaire d’État José Moñino y Redondo, comte de Floridablanca (1728-1808), refuse de lui accorder la reconnaissance diplomatique qu’il espère. L’Espagne continue néanmoins de lui fournir discrètement des subsides considérables, notamment grâce aux réseaux de Diego de Gardoqui et du financier Francisco Cabarrús (1752-1810). Beaucoup plus pragmatique, Benjamin Franklin (1706-1790) entretient pour sa part des relations plus efficaces avec les représentants espagnols installés à Paris, facilitant ainsi la poursuite des approvisionnements clandestins.
Cette coopération, fondée davantage sur les intérêts que sur une communauté de valeurs, illustre parfaitement la nature profondément géopolitique du conflit. En effet, la Révolution américaine n’oppose pas seulement une métropole à ses colonies : elle constitue aussi un des grands affrontements impériaux du XVIIIe siècle, dans lequel chaque puissance poursuit avant tout ses propres objectifs.
Pour l’Espagne, la victoire américaine représentait par conséquent une revanche éclatante sur la Grande-Bretagne. Ironie de l’histoire, elle prépara également les difficultés auxquelles l’empire espagnol fut confronté par la suite. Les idéaux d’indépendance qu’elle avait contribué à faire triompher au nord du continent se diffusèrent en effet rapidement dans toute l’Amérique espagnole, tandis que les États-Unis d’Amérique eux-mêmes, une fois devenus indépendants, ne tardèrent pas à tourner leurs ambitions territoriales contre leur ancien bienfaiteur. C’est là que commence la dernière partie de cette histoire, sans doute la plus surprenante.
De l’allié indispensable au rival encombrant
Le retournement est saisissant. Sans jamais reconnaître officiellement les États-Unis d’Amérique pendant la guerre, l’Espagne avait largement contribué à leur victoire. Pourtant, à peine l’indépendance acquise, les intérêts des deux pays commencèrent à diverger. Les liens forgés dans la lutte commune contre la Grande-Bretagne cédèrent rapidement la place à une méfiance réciproque, alimentée par des ambitions territoriales incompatibles.
Le premier sujet de discorde fut le Mississippi. Pour les jeunes États-Unis d’Amérique, ce fleuve constituait de fait l’artère indispensable de la conquête de l’Ouest. Pour Madrid, il représentait au contraire un rempart protégeant les immenses possessions espagnoles de Louisiane, du Texas et de Nouvelle-Espagne contre l’expansion démographique américaine.
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Cette opposition éclata dès les premières négociations diplomatiques. En 1785, Diego de Gardoqui, devenu premier ambassadeur d’Espagne auprès des États-Unis d’Amérique, proposa un compromis, à savoir ouvrir largement les ports espagnols au commerce américain en échange d’une renonciation américaine temporaire (pendant vingt-cinq à trente ans) à la navigation sur le Mississippi. À Washington, cette proposition provoqua une véritable crise politique. John Jay, devenu secrétaire aux Affaires étrangères, se montra favorable au compromis, estimant que les jeunes États-Unis d’Amérique n’avaient pas encore les moyens d’exploiter pleinement le fleuve. Les États du Nord, tournés vers le commerce maritime, partageaient largement cette analyse. Les États du Sud, en revanche, s’y opposèrent avec une extrême vigueur. Pour eux, abandonner le Mississippi revenait en effet à condamner le développement des territoires occidentaux et à sacrifier les intérêts de milliers de colons.
Le désaccord fut si profond que plusieurs observateurs redoutèrent l’éclatement pur et simple de la jeune Confédération. Ce traumatisme pesa d’ailleurs directement sur les travaux de la Convention constitutionnelle de Philadelphie, en 1787. Afin d’éviter qu’une simple majorité ne puisse à l’avenir céder des droits territoriaux essentiels, les délégués imposèrent qu’aucun traité international ne puisse être ratifié sans l’approbation des deux tiers du Sénat. Une des dispositions les plus importantes de la Constitution américaine trouve ainsi une partie de son origine dans un différend diplomatique avec l’Espagne.
Le dollar parle espagnol
Néanmoins, l’influence espagnole ne s’exerça pas seulement sur la diplomatie ou les opérations militaires, car elle imprégna également les fondements économiques des États-Unis d’Amérique.
Au moment de l’indépendance, les Treize Colonies souffrent d’un manque chronique de numéraire. La monnaie qui inspirait alors le plus confiance n’est ni la livre sterling ni une quelconque devise américaine encore inexistante, mais le real de a ocho espagnol, célèbre « pièce de huit » (ou piastre) frappée dans les ateliers monétaires de Mexico, Lima ou Potosí. Véritable monnaie mondiale du XVIIIe siècle, elle représentait alors près de la moitié de la masse monétaire circulant dans le commerce international. Les colons britanniques l’appelaient couramment le Spanish dollar.
Lorsque le Coinage Act de 1792 créa officiellement le dollar américain, les législateurs choisirent tout naturellement d’en reprendre presque exactement le poids, le titre d’argent et la valeur. Plus révélateur encore, le real de a ocho continua à circuler légalement sur le territoire américain jusqu’au Coinage Act de 1857, soit plus de soixante-dix ans après l’indépendance.
Même le célèbre symbole $ pourrait avoir une origine espagnole. L’explication la plus convaincante y voit effectivement l’évolution graphique de l’abréviation Ps, utilisée pendant des décennies dans les livres de comptes hispano-américains pour désigner les pesos. À force d’être tracées rapidement, les deux lettres auraient fini par se superposer pour former le signe devenu aujourd’hui universel. Une autre hypothèse le rattache aux colonnes d’Hercule figurant sur les monnaies espagnoles, autour desquelles s’enroulait le ruban portant la devise espagnole Plus Ultra.
Quelle que soit l’explication retenue, une certitude demeure.
Le système monétaire américain doit beaucoup à l’économie impériale espagnole.
L’ingratitude de la géopolitique
Cette proximité historique ne survécut pourtant pas longtemps aux réalités de la puissance. À partir des années 1790, l’expansion territoriale américaine entra progressivement en collision avec les intérêts espagnols. Les tensions frontalières se multiplièrent ainsi autour des Florides et du Mississippi. Le traité de San Lorenzo, signé en 1795, apaisa provisoirement les différends, mais ne modifia pas la dynamique de fond.
Profitant de l’affaiblissement de l’Espagne provoqué par les guerres napoléoniennes, les États-Unis d’Amérique accélérèrent leur progression vers le sud. En 1810, des colons américains proclamèrent même une éphémère République de Floride occidentale, aussitôt annexée par Washington. Quelques années plus tard, le général Andrew Jackson (1767-1845) envahit la Floride orientale sous prétexte de poursuivre les Séminoles et des esclaves fugitifs, en violation manifeste de la souveraineté espagnole.
Dans ce cadre, le traité Adams-Onís, signé en 1819, est souvent présenté comme « l’achat de la Floride » par Washington, mais cette formule est trompeuse. Les cinq millions de dollars prévus par l’accord ne sont en effet pas versés à l’Espagne, puisqu’ils servent à indemniser des citoyens américains qui réclamaient réparation pour différents préjudices subis. Madrid perd ainsi l’ensemble des Florides sans véritable compensation financière.
Le processus atteint son terme en 1898. Sous couvert de soutenir les mouvements indépendantistes cubains après l’explosion du cuirassé USS Maine, les États-Unis d’Amérique déclarent la guerre à l’Espagne. Quelques mois suffisent pour mettre fin à ce qui reste de l’empire espagnol en Amérique et en Asie : Cuba, Puerto Rico, Guam et les Philippines passent sous contrôle américain.
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L’ironie historique est alors difficile à ignorer.
Un siècle après avoir contribué à faire naître les États-Unis d’Amérique afin d’affaiblir la Grande-Bretagne, l’Espagne voit cette jeune puissance devenir à son tour la principale bénéficiaire de son propre déclin impérial.
La fabrique de l’oubli
Comment expliquer que cette contribution espagnole ait pratiquement disparu de la mémoire collective ?
Plusieurs facteurs se conjuguent. Le premier relève de l’historiographie. Pendant longtemps, les récits anglo-saxons ont effectivement privilégié une lecture essentiellement bilatérale de la Révolution américaine, mettant en scène l’affrontement entre les colonies britanniques et leur métropole, avec l’appui de la France. Dans cette narration, l’Espagne apparaît au mieux comme un acteur périphérique poursuivant ses propres intérêts.
Le deuxième tient à la légende noire, représentation forgée dès l’Époque moderne qui associe durablement l’Espagne à l’intolérance religieuse, au despotisme et au déclin. Reconnaître qu’une monarchie catholique absolutiste avait joué un rôle essentiel dans la naissance de la première grande démocratie moderne brouillait un récit national fondé sur l’opposition entre liberté et absolutisme.
Enfin, la discrétion même de Madrid a favorisé cet effacement. Contrairement à la France, l’Espagne ne chercha jamais à mettre en scène son soutien aux insurgés. Charles III refusa jusqu’en 1785 de reconnaître officiellement leur indépendance afin de ne pas encourager les aspirations séparatistes de ses propres colonies américaines. Une grande partie de l’aide espagnole demeura donc clandestine, financière ou logistique, laissant moins de symboles spectaculaires que l’arrivée de La Fayette ou de Rochambeau.
Le retour de l’histoire
Toutefois, depuis une vingtaine d’années, cette vision évolue rapidement. Les archives de Simancas, de Séville ou de Washington ont ainsi permis de mettre au jour des milliers de documents montrant combien la Révolution américaine fut un conflit profondément trans-impérial. Les chercheurs soulignent désormais le rôle joué non seulement par les Espagnols de la péninsule, mais aussi par les Créoles, les Amérindiens, les métis, les habitants de Cuba, de Louisiane, de Nouvelle-Espagne ou encore les esclaves affranchis qui combattirent sous pavillon espagnol.
Cette réhabilitation s’est accélérée avec l’approche du 250e anniversaire de la déclaration d’indépendance. En 2014, Bernardo de Gálvez est de fait devenu un des très rares étrangers à recevoir, à titre posthume, la citoyenneté d’honneur des États-Unis, rejoignant un cercle extrêmement restreint où figurent notamment le marquis de La Fayette et le Polonais Casimir Pulaski (1745-1779). La même année, un portrait officiel du général espagnol a finalement été installé au Capitole, concrétisant une promesse formulée dès 1783.
L’Espagne accompagne aujourd’hui cette redécouverte par une ambitieuse politique mémorielle. La Fabrique nationale de la monnaie et du timbre a ainsi émis plusieurs séries de pièces commémoratives consacrées à Bernardo de Gálvez, Luis de Córdova, Francisco de Saavedra, Jorge Farragut ou encore au real de a ocho.
Au-delà de la réparation symbolique, cette redécouverte invite surtout à repenser la naissance des États-Unis d’Amérique. En effet, l’indépendance américaine ne fut ni un miracle national ni l’œuvre exclusive des colons et de la France : elle fut l’aboutissement d’une immense confrontation géopolitique entre empires où l’Espagne joua le rôle paradoxal d’alliée indispensable, de puissance oubliée puis de victime de la réussite qu’elle avait contribué à rendre possible.










