Des places fortes aux zones grises : l’Espagne et le Maroc au pied du mur

18 août 2026

Temps de lecture : 7 minutes

Photo : Ceuta (c) AFP

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Des places fortes aux zones grises : l’Espagne et le Maroc au pied du mur

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  • À Ceuta et Melilla, l’Europe ne regarde pas l’Afrique : elle la touche. Deux enclaves, quelques rochers, et toute la frontière sud de l’UE.

  • Madrid invoque des titres historiques continus ; Rabat y voit les « présides occupés » d’un colonialisme à liquider. L’ONU renvoie au bilatéral.

  • La crise migratoire de l’été 2026 — jusqu’à 80 000 entrées à Ceuta — a fait basculer le contentieux vers la « zone grise » et la guerre hybride.

Deux mondes face à face

À Ceuta et Melilla, l’Europe ne regarde pas l’Afrique depuis l’autre rive : elle la touche. Pour Madrid, ces villes et les rochers espagnols du littoral marocain sont des portions inaliénables du territoire national, alors que, pour Rabat, ils représentent les derniers vestiges du colonialisme. Derrière quelques kilomètres carrés se joue donc la solidité de la frontière méridionale de l’Union européenne (UE), comme l’a rappelé la crise migratoire de l’été 2026.

« À Ceuta et Melilla, l’Europe ne regarde pas l’Afrique depuis l’autre rive : elle la touche. »

Beaucoup d’histoire pour si peu de terre

Ceuta occupe 18,5 km² à l’entrée du détroit de Gibraltar et Melilla, 12,3 km², quelque 400 kilomètres plus à l’est. Au 1er janvier 2025, elles comptaient respectivement 83 567 et 87 067 habitants. Quant aux « places de souveraineté » espagnoles (plazas de soberanía), elles regroupent les Zaffarines (trois îles totalisant 0,52 km²) ; le rocher Vélez de la Gomera (0,019 km²), relié depuis 1934 au continent par une langue de sable formant une frontière internationale de 85 mètres ; et le rocher d’Al-Hoceïma (0,015 km²). Ajoutons-y l’îlot Persil, situé à 200 mètres du Maroc et qui reste inhabité depuis une confrontation armée, en juillet 2002. Concluons enfin, plus au large, avec l’île d’Alboran (0,071 km²), rattachée administrativement à la province andalouse d’Almería et qui relève moins directement d’un différend hispano-marocain.

Territoire Superficie Population (1er janv. 2025) Sous contrôle espagnol depuis
Ceuta 18,5 km² 83 567 1415 (Portugal), espagnole en 1668
Melilla 12,3 km² 87 067 1497
Rocher Vélez de la Gomera 0,019 km² 1564
Rocher d’Al-Hoceïma 0,015 km² 1673
Îles Zaffarines 0,52 km² 1848
Îlot Persil inhabité (depuis 2002) contesté
Île d’Alboran 0,071 km² province d’Almería

Pour justifier sa présence dans ces territoires, Madrid insiste sur l’histoire : Ceuta, conquise par le Portugal en 1415, est restée espagnole après la sécession portugaise consécutive à la rupture de l’Union ibérique (1580-1640), et ce choix a été consacré en 1668. De son côté, Melilla fut prise par la Castille en 1497 ; Vélez de la Gomera, occupé définitivement en 1564 ; Al-Hoceïma, en 1673 ; et les Zaffarines, en 1848. Aucun de ces territoires n’a été inclus dans les protectorats marocains instaurés par l’Espagne en 1912 et abolis en 1956. Les autorités espagnoles en déduisent ainsi une souveraineté continue, et non une administration coloniale qui exigerait un départ de la puissance européenne.

Deux villes hors pair… et hors TVA

Depuis 1995, Ceuta et Melilla possèdent par ailleurs une assemblée et un statut d’autonomie (sans pour autant jouir de l’ensemble des compétences des dix-sept communautés autonomes qui forment le reste du pays). Leurs habitants sont par conséquent espagnols et européens sur le plan légal. Chrétiens, musulmans arabes ou amazighs (ainsi que de petites minorités juive et hindoue à Melilla) y coexistent de plus sans que disparaissent les inégalités d’emploi, de formation et de logement.

Membres de l’Union européenne, les deux villes restent toutefois hors de son territoire douanier et du champ de la TVA, puisqu’elles appliquent l’IPSI (impôt local plus avantageux) et bénéficient d’abattements fiscaux. Les emplois publics y pèsent très lourd et, jusqu’aux années 2010, le commerce atypique de marchandises portées quotidiennement au Maroc (ou depuis ce pays) par des porteadoras générait 600 à 700 millions d’euros par an. La fermeture de la douane de Melilla en 2018, puis la fin de ce portage en 2020, ont détruit ce modèle. La réouverture limitée des douanes en 2025 n’a pas levé l’incertitude, d’où une reconversion des deux cités vers le numérique, le tourisme et les liens avec la péninsule Ibérique.

À chacun son droit, à chacun son détroit

Rabat invoque la continuité géographique, l’intégrité territoriale et l’allégeance ancienne des tribus rifaines au sultan pour revendiquer ces territoires. Ces « présides occupés » seraient, de son point de vue, des positions coloniales appelées à rejoindre le reste du Royaume chérifien. Dans ce cadre, le parallèle avec le territoire britannique d’outre-mer de Gibraltar est redoutable : l’Espagne peut-elle réclamer cette langue de terre tout en conservant des enclaves en Afrique ? Le Maroc évite néanmoins d’ouvrir une négociation formelle à ce sujet et ne traite pas leurs limites comme des frontières internationales ordinaires.

Madrid oppose ses titres anciens, le traité hispano-marocain de 1860 (conclu après un premier conflit armé), l’exclusion des enclaves du protectorat et la volonté de populations (qui élisent leurs représentants espagnols et européens) de rester au sein de l’ensemble espagnol. Sur le plan juridique, la Constitution de 1978 protège l’unité nationale et les statuts d’autonomie de 1995 rattachent les villes à notre voisin ibérique.

À l’ONU, ces territoires ne figurent pas sur la liste des territoires non autonomes, contrairement à Gibraltar et au Sahara occidental. Le Maroc a pourtant demandé leur inscription au Comité des Vingt-Quatre (notamment en 1975) sans succès. Ils échappent donc à la procédure onusienne de décolonisation, mais cette absence ne vaut pas décision juridictionnelle en faveur de l’Espagne : aux yeux des Nations unies, le contentieux demeure strictement bilatéral.

Lire aussi : Ceuta : une crise migratoire annoncée, et un gouvernement pris de court

Un bouclier atlantique troué au sud

Ceuta permet pour l’Espagne et ses alliés la surveillance du détroit de Gibraltar, passage vital entre océan Atlantique et mer Méditerranée. Légion, troupes classiques, moyens navals, Garde civile et police nationale y protègent les seules frontières terrestres de l’Union européenne en Afrique (aux côtés de Melilla) et combattent l’immigration irrégulière, le trafic de drogue et les réseaux djihadistes.

La couverture de l’OTAN y reste cependant inconfortable et incomplète. L’article 6 du traité de Washington vise en effet de manière particulière les territoires alliés « en Europe ou en Amérique du Nord », la Turquie et certaines îles situées au nord du tropique du Cancer… alors que Ceuta et Melilla (continentales et africaines) ne sont pas expressément mentionnées. Une attaque contre des forces, des navires, des aéronefs ou des terres espagnols en mer Méditerranée entrerait toutefois dans son champ d’action, et l’article 4 du traité permettrait des consultations au sein de l’Alliance. Ces villes autonomes ne jouissent donc ni d’une exclusion absolue ni d’une garantie limpide.

Sous la mer, le différend touche le fond

En mer d’Alboran (partie la plus occidentale de la Méditerranée), la proximité des côtes espagnoles et marocaines impose pour sa part une délimitation âprement négociée. Rabat conteste que les rochers espagnols susmentionnés engendrent de vastes espaces maritimes, et la convention de Montego Bay limite les droits des terres impropres à une vie économique autonome. Sont ainsi en jeu la pêche, la biodiversité, les câbles sous-marins et d’éventuels hydrocarbures.

Le mont sous-marin Tropic, situé au sud-est des îles Canaries, illustre parfaitement ce problème : riche en cobalt, nickel, tellure et terres rares, il relève d’un contentieux distinct. En 2014, l’Espagne a demandé une extension du plateau continental canarien au-delà de 200 milles nautiques afin de l’inclure, tandis que les lois marocaines 37-17 et 38-17 de 2020 intègrent les eaux bordant le Sahara occidental et créent de possibles chevauchements. L’ONU ne peut guère trancher : elle a certes la faculté d’étudier la géologie locale, mais n’est pas en mesure de statuer sur la souveraineté des terres en question ni de fixer une frontière.

Lire aussi : L’Espagne au cœur de la géopolitique migratoire de l’Europe

Quand la frontière prend l’eau

Dans ce cadre, les événements des 30 et 31 juillet 2026 ont changé l’échelle du problème. Avec des estimations comprises entre 50 000 et 80 000 entrées clandestines d’immigrés marocains à Ceuta (soit presque autant que la population locale), la ville autonome s’est retrouvée débordée. Certes, environ 90 % des arrivants ont rapidement regagné le Maroc, mais 7 000 à 9 000 (dont quelque 2 500 mineurs et autant de demandeurs d’asile potentiels) resteraient actuellement sur place, submergeant les capacités d’accueil et de traitement de la cité.

Des messages viraux annonçant l’ouverture de la frontière hispano-marocaine avaient attiré vers Fnideq des milliers de jeunes quelques jours avant ce passage massif. Les passeurs ont aussi déformé un arrêt de la Cour suprême espagnole du 8 juillet, qui excluait le rejet immédiat à la frontière des immigrés interceptés en mer… sans pour autant créer de droit au séjour. Madrid a fini par déployer l’armée sur place afin de renforcer la surveillance maritime et a installé une barrière pneumatique près de la plage du Tarajal. Rabat, de son côté, a facilité les retours de ses ressortissants, mais la saturation dont souffre Ceuta et la présence des mineurs ont prolongé l’urgence sur place.

Dans le même temps, la panique a gagné l’UE : l’Italie a rétabli pour un mois des contrôles ciblant les voyageurs non européens arrivant d’Espagne, et vingt-deux États membres ont réclamé une réunion extraordinaire ainsi que le renforcement des frontières extérieures. C’est que Ceuta est européenne, mais son éloignement transforme toute crise locale en épreuve pour l’espace Schengen et Frontex.

« Ceuta est européenne, mais son éloignement transforme toute crise locale en épreuve pour l’espace Schengen. »

De la pression migratoire à la « zone grise »

Le précédent de mai 2021 (plus de 10 000 entrées à Ceuta pendant la querelle hispano-marocaine suscitée par l’accueil en Espagne du chef du Front Polisario), la fermeture des douanes et la brève occupation de l’îlot Persil en 2002 par un détachement marocain nourrissent l’idée, outre-Pyrénées, d’une « guerre hybride » menée par Rabat. Aucune preuve publique n’établit que Rabat ait organisé l’afflux de 2026, et les renseignements espagnols évoquent plutôt un relâchement du contrôle exploité par des réseaux numériques. L’idée d’un conflit mené en « zone grise » (c’est-à-dire sur un territoire situé à la frontière physique, juridique et stratégique entre Europe et Afrique, dont le statut est sujet à controverse) commence néanmoins à cheminer dans les esprits chez notre voisin ibérique et à en alerter les autorités.

Le réarmement marocain accroît par ailleurs cette inquiétude. Selon le SIPRI, le Royaume chérifien a en effet consacré 6,3 milliards de dollars à sa défense en 2025, soit 6,6 % de plus en un an, et est devenu le premier importateur d’armes d’Afrique sur la période 2021-2025. Les avions de chasse F-16 modernisés ainsi que les drones et hélicoptères Apache visent d’abord l’Algérie et le Sahara occidental, mais modifient nécessairement l’équilibre régional. De leur côté, Tanger Med, Nador West Med et Dakhla Atlantique concurrencent les ports espagnols de marchandises.

Lire aussi : L’Europe face à la pression migratoire

Comment régler le contentieux ?

Cette analyse montre qu’au fond, la stabilité de Ceuta et Melilla ne se gagnera ni par la seule clôture ni par l’invocation de droits de part et d’autre. Elle suppose effectivement une économie moins dépendante du bon vouloir marocain, une solidarité européenne explicite, une doctrine de défense sans ambiguïté et une coopération bilatérale résistante aux crises. Entre l’Espagne et le Maroc, la frontière est courte, mais l’ombre qu’elle projette sur l’Europe ne cesse, elle, de s’allonger.

« Entre l’Espagne et le Maroc, la frontière est courte, mais l’ombre qu’elle projette sur l’Europe ne cesse de s’allonger. »

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À propos de l’auteur
Nicolas Klein

Nicolas Klein

Nicolas Klein est agrégé d'espagnol et ancien élève de l'ENS Lyon. Il est professeur en classes préparatoires. Il est l'auteur de Rupture de ban - L'Espagne face à la crise (Perspectives libres, 2017) et de la traduction d'Al-Andalus: l'invention d'un mythe - La réalité historique de l'Espagne des trois cultures, de Serafín Fanjul (L'Artilleur, 2017).