Élections sous haute tension dans les campagnes d’Afrique du Sud

5 novembre 2026

Temps de lecture : 6 minutes

Photo : Julius Malema, chef du parti Economic Freedom Fighters (EFF), lors d'un dernier rassemblement électoral à Polokwane, en Afrique du Sud, le samedi 25 mai 2024. Les Sud-Africains voteront aux élections générales de 2024 le 29 mai. (AP Photo/Themba Hadebe) © SIPA

Abonnement Conflits

Élections sous haute tension dans les campagnes d’Afrique du Sud

par

  • L’agression barbare d’un éleveur à Ventersdorp ravive la question des violences rurales et des tensions raciales en Afrique du Sud.

  • Elle éclate à la veille d’élections municipales qui s’annoncent comme un test périlleux pour l’ANC au pouvoir.

Mercredi 28 octobre 2026, aux alentours de 8 h 30, Donovan Marx, un éleveur de bétail âgé de 50 ans, a été victime d’une agression particulièrement violente dans sa propriété familiale de Syferfontein, près de Ventersdorp, dans la province du Nord-Ouest. Trois hommes cagoulés et armés avaient préalablement maîtrisé un employé agricole qui travaillait à proximité de la maison. Ligoté avec des attaches de câble, celui-ci avait été contraint de révéler où se trouvait son employeur.

À l’arrivée de Marx au volant de son pick-up, deux des assaillants se sont approchés de lui et lui ont tiré dessus. Grièvement blessé, l’agriculteur a ensuite été traîné à l’intérieur de son domicile, où il a été ligoté, frappé et poignardé. Ses agresseurs lui ont également sectionné les oreilles avant de fouiller la propriété et de dérober trois armes à feu dans un coffre-fort. Ils ont finalement pris la fuite à bord de son véhicule.

Transporté en urgence à la clinique Mediclinic de Potchefstroom, Donovan Marx a été admis en soins intensifs. Selon un communiqué de sa famille transmis au média sud-africain IOL, les chirurgiens ont dû lui retirer une partie du gros intestin. La balle qui l’a atteint dans le dos a traversé son rein. Ses oreilles n’ont, quant à elles, pas pu être sauvées ; des prothèses auditives pourraient être envisagées ultérieurement.

« Les blessures dont souffre Donovan sont déjà extrêmement graves. Rien ne justifie d’ajouter d’autres mensonges, de déformer les faits ou de tenter de dramatiser ses souffrances », a déclaré sa famille, qui a également démenti les rumeurs circulant sur les réseaux sociaux concernant une mutilation de ses organes génitaux.

L’enquête a connu une première avancée quelques jours plus tard : cinq suspects, âgés de 26 à 56 ans, ont été arrêtés, avec tout un arsenal retrouvé chez eux.

Les meurtres dans les fermes : une réalité criminelle aux chiffres controversés

L’agression de Donovan Marx s’inscrit dans un phénomène qui constitue depuis plusieurs décennies l’un des sujets les plus sensibles de la société sud-africaine : les attaques contre les exploitations agricoles, communément désignées sous le terme de farm attacks ou farm murders.

Depuis la fin de l’apartheid, en 1994, les communautés rurales vivent avec une insécurité persistante. Les fermiers, leurs familles, leurs employés et les personnes résidant sur les exploitations sont régulièrement victimes de cambriolages, de vols à main armée et de meurtres particulièrement violents.

Environ deux mille personnes ont été tuées lors d’attaques de fermes depuis 1990, exploitants, proches et employés confondus, selon le décompte de la TAU SA. Des chiffres contestés, mais suffisamment révélateurs pour que certains mouvements et associations boers parlent sans complexe de « génocide blanc » en Afrique du Sud. Afriforum, principale ONG de défense des intérêts afrikaners, réfute pourtant cette notion, tout comme le gouvernement de l’African National Congress (ANC) du président Cyril Ramaphosa. Le syndicat s’est d’ailleurs distancié des propos du président américain Donald Trump, qui n’a pas hésité à relayer cette thèse lors de déclarations publiques, ouvrant les vannes à l’émigration afrikaner aux États-Unis.

Sans véritable succès jusqu’ici.

Environ deux mille personnes ont été tuées lors d’attaques de fermes depuis 1990.

Le racisme envers les Blancs : une réalité statistique à replacer dans son contexte

La question des violences contre les agriculteurs blancs renvoie à un débat plus large sur les relations raciales en Afrique du Sud.

Trente-deux ans après les premières élections démocratiques de 1994, la société demeure profondément marquée par l’héritage de la ségrégation raciale, les inégalités économiques, les tensions autour de la redistribution des terres (72 % des terres agricoles détenues par des particuliers appartiennent à des Blancs, selon l’audit foncier de 2017) ou la discrimination positive qui fait actuellement débat dans la société sud-africaine.

Une enquête de Statistics South Africa publiée en 2026 apporte un éclairage intéressant sur ce dernier thème. Selon ses résultats pour la période 2025-2026, 7,8 % des personnes blanches interrogées déclaraient avoir subi une discrimination ou un harcèlement fondé sur leur origine raciale au cours des douze derniers mois. Cette proportion était de 2,8 % parmi les Sud-Africains noirs, de 5,3 % chez les personnes métisses (Coloured) et de 3,7 % parmi les personnes d’origine indienne ou asiatique.

Groupe Part déclarant une discrimination raciale (12 derniers mois)
Blancs 7,8 %
Métis (Coloured) 5,3 %
Indiens / Asiatiques 3,7 %
Noirs 2,8 %

Source : Statistics South Africa, enquête 2025-2026.

Faut-il pour autant parler d’un racisme anti-Blancs institutionnalisé ? Pour certains mouvements de défense des droits afrikaners, les attaques contre la langue afrikaans et le renforcement des quotas raciaux imposés dans les sociétés sont autant de signes qui le démontrent.

Pour une partie de la population afrikaner, ces politiques et certains discours tenus par des politiciens noirs sont également perçus comme une remise en cause de leur place dans la société sud-africaine. Au sein de l’Afrikanerdom, on évoque désormais ouvertement l’idée de sécession, en s’appuyant sur la promesse faite aux Afrikaners par Nelson Mandela d’organiser un référendum sur la question et sur l’article 235 de la Constitution de 1996, qui reconnaît le droit à l’autodétermination.

Julius Malema et le slogan « Kill the Boer » : une polémique persistante

L’affaire Donovan Marx a également replacé le député Julius Malema, chef de l’Economic Freedom Fighters (EFF), au centre des controverses. Le mouvement de gauche radicale, reconnaissable à ses couleurs rouge et noir, s’est construit sur un discours de rupture avec les structures économiques et foncières héritées de l’apartheid.

Son dirigeant est régulièrement critiqué pour son utilisation du slogan « Kill the Boer, kill the farmer » (« Tuez le Boer, tuez le fermier »), ancien chant de guerre de l’ANC durant sa lutte contre l’apartheid, devenu l’un des symboles les plus controversés de la vie politique sud-africaine.

Le 31 octobre 2026, lors d’un rassemblement de l’EFF au stade Orlando de Soweto, Julius Malema a évoqué directement les meurtres commis dans les exploitations agricoles. Il a affirmé que ce slogan historique ne devait pas être interprété comme un appel littéral au meurtre. Le discours n’a cependant pas dissipé la controverse : après avoir appelé à la fin des meurtres, le dirigeant de l’EFF, qui fait pourtant face à une menace d’emprisonnement, a de nouveau scandé le slogan « Kill the Boer, kill the farmer », accompagné de paroles évoquant des tirs.

Cette contradiction nourrit les critiques de ses opposants, qui estiment qu’un responsable politique de premier plan — son mouvement est le 4ᵉ au Parlement — ne peut simultanément condamner les violences et continuer à populariser un slogan comportant une référence explicite à la mise à mort d’un groupe identifié.

La question dépasse d’ailleurs le seul affrontement idéologique. L’avocat sud-africain Mark Oppenheimer, président de l’Institut sud-africain des relations raciales (SAIRR), considère que le slogan franchit la frontière entre liberté d’expression et discours haineux. Il rappelle que l’article 16 de la Constitution sud-africaine protège la liberté d’expression, mais prévoit des restrictions concernant notamment l’incitation à la violence et les discours de haine fondés sur la race, l’origine ethnique, le sexe ou la religion. « Cela encourage les gens à commettre des actes de violence dans le monde réel, et par conséquent, on peut y mettre une limite », estime-t-il à propos des appels à tuer.

Ventersdorp, une ville chargée de symboles dans l’histoire de l’extrême droite afrikaner

Le choix de Ventersdorp donne également à cette affaire une résonance particulière. Cette petite ville de la province du Nord-Ouest, qui compte environ 4 200 habitants, n’est pas un territoire anodin dans l’histoire politique sud-africaine.

Elle est notamment connue pour abriter le quartier général de l’Afrikaner Weerstandsbeweging (AWB), un mouvement séparatiste afrikaner d’extrême droite. Il a été dirigé durant plus de quatre décennies par Eugène Terreblanche, jusqu’à son assassinat en 2010 par deux de ses employés noirs ; jadis puissant appareil militaire, il a autant menacé les modérés du régime de ségrégation raciale que les militants de l’ANC. Devenu minoritaire, l’AWB reste encore associé au suprématisme blanc en Afrique du Sud, avec ses codes rappelant l’Allemagne du Troisième Reich.

La présence de cette mémoire historique explique pourquoi l’agression de Donovan Marx a rapidement dépassé le cadre d’un simple fait divers.

Le ministre afrikaner de l’Agriculture et fils d’un ancien leader de l’extrême droite, Willie Aucamp, a condamné les faits et adressé son soutien à la famille de la victime. Le commissaire de police de la province du Nord-Ouest, Arthur Peter Adams, a également appelé à ce que les responsables soient traduits en justice.

Une Afrique du Sud fragilisée à la veille des élections municipales

L’affaire survient dans un contexte politique particulièrement délicat. Ce mercredi 4 novembre 2026, les Sud-Africains sont appelés aux urnes pour renouveler leurs conseils municipaux. Ce scrutin constitue un test important pour l’ANC, qui a perdu sa majorité absolue au Parlement lors des élections nationales de 2024 et a été contraint de gouverner avec le libéral Democratic Alliance (DA), le Freedom Front +, un parti d’extrême droite afrikaner, et deux mouvements conservateurs noirs (le populiste Patriotic Alliance et le parti zoulou Inkatha Freedom Party).

Le mouvement, longtemps hégémonique depuis la fin de l’apartheid mais miné par la corruption à tous les sommets de l’État, doit désormais composer avec une opposition fragmentée et une population de plus en plus critique envers sa gestion du pays. Selon les projections rapportées par Reuters, le soutien à l’ANC pourrait tomber entre 31 et 34 % des suffrages, contre plus de 60 % lors des élections municipales de 2011. Le DA, les EFF et le parti uMkhonto weSizwe de l’ancien président Jacob Zuma espèrent profiter de cet affaiblissement pour s’imposer.

Le soutien à l’ANC pourrait tomber entre 31 et 34 % des suffrages, contre plus de 60 % lors des élections municipales de 2011.

Les difficultés économiques constituent l’un des principaux ressorts de ce désenchantement. Le chômage demeure particulièrement préoccupant, tandis que les difficultés d’accès à l’eau, les défaillances des infrastructures électriques et les problèmes de logement alimentent le mécontentement populaire. Les grandes métropoles illustrent ces dysfonctionnements. À Johannesburg, environ un tiers de l’eau distribuée est perdu, en raison notamment des fuites, des canalisations vieillissantes et des raccordements illégaux. À Tshwane (Pretoria), les retards d’entretien des réseaux constituent également un problème majeur.

Cette fragmentation électorale rend également les futures majorités municipales particulièrement incertaines. Johannesburg, qui a connu sept maires depuis 2021, est devenue l’illustration des difficultés rencontrées par les coalitions successives pour maintenir une administration stable. Tout comme Pretoria, cette ville majeure de l’Afrikanerdom originel pourrait retomber entre les mains des candidats blancs issus de la Democratic Alliance, le principal opposant au parti au pouvoir, rejoignant la ville du Cap, dont le maire anglo-afrikaner devrait être réélu.

Mots-clefs :

Vous venez de lire un article en accès libre

La Revue Conflits ne vit que par ses lecteurs. Pour nous soutenir, achetez la Revue Conflits en kiosque ou abonnez-vous !

Voir aussi

Soudan : dans Khartoum en ruines, la désillusion du retour

Des bombes qui explosent sans prévenir, des médicaments introuvables et des ruines à chaque coin de rue : la désillusion règne à Khartoum, plus d'un an après la reconquête de la capitale soudanaise par l'armée. Plus de 2,7 millions de personnes sont rentrées ; selon l'ONU, à peine 1 %...

Éthiopie : la guerre revient au Tigré

Quatre ans après l'accord de Pretoria, les forces tigréennes reprennent l'offensive et s'emparent de trois aéroports. Derrière la carte des combats se lit l'échec d'une paix jamais appliquée et le spectre d'une guerre régionale. Depuis le 23 septembre 2026, les combats ont repris...

À propos de l’auteur
Frédéric de Natal

Frédéric de Natal