<i class='fa fa-lock' aria-hidden='true'></i> Cavalcade géopolitique au Nord-Caucase

12 décembre 2019

Temps de lecture : 7 minutes
Photo : Une compagnie de danse folklorique se produit à Grozny. Auteurs : Yelena Afonina/TASS/Sipa USA/SIPA. Numéro de reportage : SIPAUSA30184624_000006.
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Cavalcade géopolitique au Nord-Caucase

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Coiffés des papakhas qui ne tombent qu’avec la tête de ceux qui les portent et des kubankas traditionnelles, vêtus de leurs longs manteaux aux boutons d’argent, les cavaliers cosaques s’alignent dans la brume matinale. Chants et danses traditionnels ont résonné jusque tard dans la nuit et autour du samovar fumant, on a célébré l’amour, la guerre et les chevaux. La danseuse aux sabres a virevolté, l’accordéon aussi.

 

À l’aube, parmi les cavaliers, la plupart n’ont pourtant pas le teint clair ni les cheveux blonds, les mâchoires carrées ni le port slave des Cosaques. Les fiers Kabardes garnissent abondamment les rangs, peuple du cheval qui porte leur nom, juchés sur leurs hautes selles de berger, le teint mat et les yeux noirs, silencieux. Sans passementeries ni fioritures, leurs vêtements sont à l’image de leurs montures, taillés pour la montagne. Les Tchétchènes, le port guerrier, la barbe longue et le regard arrogant, sont présents aussi avec leurs frères ingouches, sur des étalons anglais qui ruent et cabrent insolemment.

Cosaques, Kabardes, Tchétchènes, Ingouches, mais aussi Balkars et gens du Daghestan, presque tous les peuples du Nord-Caucase sont réunis. Musulmans, chrétiens et adeptes secrets de chamanismes ancestraux, ils piaffent, impatients comme ces chevaux qu’ils peinent à retenir.

Alors le digne ataman, chef des Cosaques, s’avance face aux hommes alignés : « Que le Christ Seigneur nous bénisse, que ses archanges nous protègent et que Dieu nous garde. Amen. » « Sauve-nous, Seigneur ! » fusent en réponse. « Allahu akbar ! » clament les peuples musulmans. Et puis s’élancent étendards, hommes et chevaux, grisés par les cris, l’excitation et la fraîcheur du matin. Le 21 juillet 2019, d’un village cosaque des environs de Piatigorsk, en République autonome de Kabardino-Balkarie, Russie, l’expédition s’élance à la conquête de l’Elbrouz, le plus haut sommet d’Europe.

Durant cinq jours, chevaux et cavaliers franchissent cols et sommets, campent auprès de sources claires, affrontent les bruines glaciales, les tempêtes et le dur soleil des hauteurs, rivalisent de vitesse, chantent, rient, se blessent et, pour ceux dont Allah n’est pas le Dieu, boivent en mémoire de leurs ancêtres et des épopées de jadis.

Sous ses apprêts de folklore viril, l’expédition exacerbe pourtant nombre d’enjeux géopolitiques cruciaux de la région : accaparation des terres fertiles, union des peuples et souveraineté du Caucase, symbolique identitaire, autonomie cosaque… Les cavaliers, porteurs d’une revendication radicale, sinon violente, chevauchent sous l’œil fiévreux de Moscou. Dans cette cavalcade d’aujourd’hui se rencontrent, vieux ennemis, tous les protagonistes de la grande guerre du Caucase qui opposa leurs pères de 1816 à 1864.

 

I. La conquête de l’Elbrouz

 

« Les Montagnards », c’est ainsi que les étrangers – conquérant russe, alpinistes britanniques, historiens non spécialistes – qualifient hâtivement l’ensemble des peuples si divers de la chaîne du Caucase. En 1829, alors que la grande guerre du Caucase bat son plein, pentes et contreforts de l’Elbrouz sont à l’intersection des zones d’occupation de différentes ethnies : Balkars et Karatchaïs à l’est et à l’ouest, Kabardes au nord-est, Tcherkesses [simple_tooltip content=’Le terme tcherkesse (ou adyghé) fait référence à plusieurs peuples de langue dite « caucasique ». Par approximation, il inclut parfois d’autres peuples du Caucase. Les Kabardes sont aussi de langue adyghée mais ne sont pas toujours inclus dans la dénomination tcherkesse du fait de leur forte identité propre.’](1)[/simple_tooltip]au nord-ouest et Géorgiens au sud. À l’époque, comme aujourd’hui, ses sources vives, ses terres fertiles et les pâturages des hauteurs sont une richesse que les peuples indigènes se disputent. Pour le conquérant russe, ce foyer de Montagnards d’où partent raids et contre-attaques meurtriers est un affront pour les campagnes de pacification. L’exploration des terrains montagneux que les cartes ne connaissent pas, la découverte de passages pour traverser la chaîne, alternatives à la vulnérable route militaire qui court encore entre Vladikavkaz et Tbilissi, et des prétextes scientifiques motivent l’expédition de juillet 1829 menée par le général Emmanuel, d’origine serbe, mais officier de l’empire.

Cette expédition est probablement la première à atteindre le plus haut sommet d’Europe. « Probablement » car son succès est sujet à controverse. À 4 270 mètres, le général, la plupart des scientifiques et les Cosaques portant le matériel s’arrêtent, épuisés. Deux Tcherkesses, un Cosaque et le physicien Emil Lenz continuent, arrivent à 200 mètres du sommet et sont arrêtés par la neige fondue. Mais un Montagnard participant à l’expédition, Killar Khachirov, les a devancés. À 11 heures du matin, le 11 juillet 1829, le général Emmanuel, à travers le brouillard et sa lunette, le distingue au sommet et fait tonner les mousquetons : selon lui, l’Elbrouz est vaincu, son expédition est un succès et le héros tcherkesse est récompensé.

Le succès n’est pas unanimement reconnu et la controverse porte au-delà du simple mérite d’être le premier. Le général Emmanuel est l’unique témoin oculaire alors que le conquérant russe a tout intérêt à s’ériger vainqueur de l’Elbrouz, que ce soit localement pour hisser son occupation de la région jusqu’au sommet du Caucase, ou sur le plan international pour devancer son rival, l’Empire britannique. Les alpinistes anglais prétendront ensuite être les premiers vainqueurs de l’Elbrouz lors des expéditions de 1868 et de 1874. Au Caucase aussi, on se dispute le titre : kabarde ou karatchaï ? Les deux peuples revendiquent tous deux Killar Khachirov comme l’un des leurs et font de lui un symbole de leur suprématie régionale.

 

Selon les autorisations officielles délivrées par les autorités, l’expédition de juillet 2019 est justement une commémoration historique et géographique de l’expédition de 1829 et elle en reflète la controverse. Elle est parrainée par un responsable de la société russe de géographie, Vladimir Dimitrievitch Stasenko, le chef de la communauté cosaque de la région, l’ataman Valeri Ivanovitch Pamatov, et un éleveur de chevaux kabarde, prince en son peuple, Ibragim Iaganov.

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II. La fierté kabarde

 

Ibragim Iaganov, descendant de princes abkhazes mais kabarde depuis plusieurs générations, porte la fierté de ce peuple qu’il veut relever. Pour cela, il a relancé l’élevage des chevaux de race kabarde qui ont toujours été le centre de la vie de ce peuple, structurant le quotidien et les rapports sociaux. Des années de domination moscovite ont presque anéanti cette culture et la race équine kabarde. Une villageoise raconte : « Quand monsieur Iaganov a recommencé les transhumances vers les hauts plateaux, tout le monde était dans la rue pour voir passer les chevaux. Les gens avaient oublié. » Principal instigateur de la chevauchée commémorative, il revendique pour son peuple kabarde l’honneur de la première ascension de l’Elbrouz.

 

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III. L’union des peuples du Caucase

 

Pourtant, l’exaltation du peuple kabarde n’explique pas la participation des autres peuples du Caucase à l’expédition commémorative : comme au temps de la grande guerre, les peuples du Caucase comprennent que leur union, difficile, est nécessaire pour peser face au géant russe. Quelques kilomètres après le départ, les tenues traditionnelles sont soigneusement pliées et la chevauchée change d’allure. Le treillis et les bottes sont de mise : tenues de chasse diront les indulgents, cavalcade paramilitaire diront les autres. Chacun a son couteau à la ceinture, un des Tchétchènes le couple d’un pistolet, pour les ours sans doute… Les étendards de chaque région sont hissés, mais aussi le drapeau adyghé, drapeau d’union des peuples tcherkesses, conçu en 1838 par David Urquhart, diplomate britannique à Istanbul, pour susciter un sentiment national chez les Tcherkesses et fortifier la résistance de ces derniers contre l’empire de Russie pendant la guerre de Crimée.

 

Durant la grande guerre du Caucase, le front de l’est opposait la Russie à un imamat rassemblant, selon les époques, Tchétchènes, Ingouches et Daghestanais. Le front de l’ouest les opposait à une union de peuple tcherkesses et voisins dont certains sont allés jusqu’à proclamer une « grande assemblée libre », sorte de république circassienne le 13 juin 1861. Ces deux élans souverainistes ont ressurgi en 1918 quand les Tcherkesses ont déclarés l’Union des peuples montagnards du Caucase et en 1919 quand les Tchétchènes ont refondé un « Émirat du Caucase du Nord » à Védéno, capitale de l’ancien chef de guerre Chamil.

Aujourd’hui encore, les deux traditions guerrières sont perceptibles. La pratique religieuse des Tchétchènes et des Ingouches est ostensible et les haltes de l’expédition sont ajustées sur les horaires de la prière. Kabardes et Balkars ont la piété plus discrète, mais lancent avec fierté leurs montures à l’assaut des pentes les plus abruptes. Toutefois, tous chevauchent ensemble.

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IV. L’inaliénable autonomie cosaque

 

Qu’ont à faire les Cosaques dans cette union équestre des peuples du Caucase dont ils sont à peine des enfants adoptés ? L’un des cavaliers cosaques déclare : « Le but de l’expédition est de renforcer l’unité, la compréhension et l’amitié entre des peuples qui vivent ensemble et partagent une même terre. »

Les Cosaques ont toujours revendiqué leur autonomie et constituent un véritable pouvoir au sein de la Russie avec leurs écoles, leurs associations culturelles, leur propre police et leur attachement à l’ataman, chef élu selon les règles de toujours. Après avoir utilisé largement leurs services notamment pour conquérir le Caucase [simple_tooltip content=’Durant la guerre, les Cosaques se sentaient plus proches des fiers Montagnards que de l’armée russe.’](2)[/simple_tooltip], Moscou se méfie de leur liberté et jugule autant que possible leurs droits en leur interdisant de fédérer leurs associations locales ou en limitant leur militarisation.

Le Caucase tel qu’il se voit : le cheval et la route, le cavalier et les femmes qui observent.

V. Les inquiétudes de Moscou

 

L’avant-veille du départ, les autorités russes interdisent l’expédition. D’âpres négociations s’ensuivent pour qu’elle soit finalement autorisée, mais un dispositif policier la surveille étroitement. Plus encore, Ibragim Iaganov ne doit pas participer, sous peine de prison. Régulièrement, cet homme exhorte les Kabardes et plus largement les Tcherkesses à s’opposer à Moscou comme en témoignent plusieurs prises de parole visibles en ligne. Moscou le craint et il est devenu familier des persécutions du régime. Alors qu’il a dûment acheté sa ferme à la perestroïka, les autorités considèrent qu’elle est un bien national et lui réclament de nombreuses années d’arriérés de loyer.

 

Lors de la grande guerre du Caucase, Nicolas Ier déclarait déjà que l’unique manière de conquérir cette région était « en privant les Montagnards de moyens de subsistances, les contraindre à la soumission ». En juillet 2019, alors qu’un député de la Douma russe suggère que le Caucase coûte trop cher à l’État et qu’il serait bon de cesser de le nourrir, Ibragim Iagnov réagit dans une vidéo : « Que Moscou cesse de nourrir le Caucase, mais cesse également d’y nourrir ses fonctionnaires. » Pendant la guerre du Caucase, le progressif remplacement des structures de gouvernement local par des institutions russes a été l’un des leviers de soumission de la région, jusqu’à l’introduction dans tout le Caucase du nord du droit commun russe en 1871. Par sa répartie, le prince kabarde fait allusion à ce procédé et réclame l’autonomie sinon la souveraineté du Caucase. C’est en particulier pour cet éclat que Moscou craint sa participation à une expédition unissant plusieurs peuples du Caucase. D’ailleurs, comme à Ibragim Iaganov, Moscou a su faire comprendre aux représentants des Karatchaïs qu’il valait mieux ne pas participer, alors que ceux-ci avaient exceptionnellement répondu présents malgré leur rivalité avec les Kabardes.

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VI. Retentissement international

 

Une partie de la grande guerre du Caucase était contemporaine de la guerre de Crimée et les forces alliées contre la Russie avaient déjà utilisé les remous caucasiens pour affaiblir leur ennemi. Les historiens s’étonnent pourtant que les peuples du Caucase n’aient pas davantage sollicité un soutien extérieur en faisant valoir que leur combat fragilisait l’Empire russe. Aujourd’hui encore, les enjeux géopolitiques de la région et le potentiel d’instabilité du nord du Caucase semblent inconnus aux puissances qui partout ailleurs s’obstinent à chercher les points faibles de leur ennemi déclaré : seuls étrangers parmi les cavaliers qui s’élancent au petit matin, quelques Français amoureux de chevaux kabardes s’émerveillent de la grandeur des paysages et de l’âpre mais généreux accueil des guerriers du Caucase.

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À propos de l’auteur
Jean-Marc Guillier

Jean-Marc Guillier

Jean-Marc Guiller est cinéaste et réalisateur, mais aussi conseiller pour des entreprises qui s'implantent ou évoluent en milieu politique économique compliqué.
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