Ce que le cinéma nous apprend de l’Iran

4 mars 2026

Temps de lecture : 4 minutes

Photo : Paris: Mohsen Makhmalbaf cineaste iranien recoit la medaille d'or Fellini del'UNESCO pour son film kANDAHAR des maions de Marisa Berenson Photo: Niloufar

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Ce que le cinéma nous apprend de l’Iran

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Khamenei est mort sous les bombes. L’Occident attend un soulèvement démocratique. Il se trompe peut-être de film, au sens propre comme au sens figuré. Le cinéma iranien, lui, a depuis longtemps cessé de croire aux happy ends.

Le 28 février 2026, les frappes conjointes américano-israéliennes ont franchi un seuil : pour la première fois depuis la guerre Iran-Irak, le territoire iranien subit une campagne aérienne massive menée par des puissances extérieures.

La mort du Guide suprême Ali Khamenei laisse le pouvoir vacant et le régime des mollahs n’est désormais plus qu’un corps privé de tête. Face à ce chaos inédit, les habituelles grilles de lecture diplomatique montrent rapidement leurs limites. Comment, en effet, savoir ce que fera le peuple iranien ? Et pourtant, nous ne sommes pas entièrement aveugles. Depuis plus de quarante-cinq ans le cinéma iranien nous offre une fenêtre sur les nombreuses ambivalences qui structurent la société et nous permet de penser – non pas à ce que l’on souhaiterait pour l’Iran – mais à ce que le pays porte en lui de ressources et de fractures.

La guerre comme mémoire structurante

La guerre Iran-Irak qui s’est étendue de 1980 à 1988 fut l’un des conflits les plus meurtriers du Moyen-Orient avec près d’un million de morts à son funeste bilan. Avec elle, commence le lent enlisement, et les débuts d’un quotidien axé autour de la survie. L’encerclement diplomatique débute. Pourtant avec Le Mariage des bénis -immédiatement tourné après l’armistice- Mohsen Makhmalbaf ne filme pas la guerre en tant que telle et se concentre sur ses nombreuses séquelles. Pour la première fois, un cinéaste iranien dépeint le ressenti d’une génération qui -en plus d’être sacrifiée- a le sentiment d’être irrémédiablement seule face à un monde rendu hostile.

Cette brèche entrouverte est rapidement reprise par Majid Majidi qui immortalise, lui aussi, le legs infini de la guerre et la pauvreté endémique. C’est dorénavant chose certaine, la société iranienne a intériorisé l’adversité comme faisant partie de son ordinaire. Or, cette débrouillardise imposée ne se traduit pas automatiquement par un soutien sans faille envers les nations étrangères qui tenteraient d’aider.

L’équation occidentale (frappes massives= soulèvement populaire contre les mollahs) est souvent contredite par les œuvres du cinéma iranien

L’équation occidentale (frappes massives= soulèvement populaire contre les mollahs) est souvent contredite par les œuvres du cinéma iranien. La haine du religieux a longtemps coexisté avec un sentiment national qui refusait, jusque-là, la perspective d’une ingérence extérieure.

Tournage après tournage, Jafar Panahi, a su illustrer ce phénomène malgré la censure qui le musèle : la contestation peut se faire radicale sans pour autant vouloir déléguer sa libération à un tiers. Les scènes observées le 1er mars 2026 à Téhéran (liesse dans certains quartiers, deuil et slogans « Mort à l’Amérique » dans d’autres) ne sont pas contradictoires mais simultanées. Elles révèlent une ambivalence structurelle qui prouve que le régime peut encore mobiliser un réflexe national quand bien même le Guide suprême ne serait plus.

Téhéran sous les bombes

Téhéran, mégapole de plus de dix millions d’habitants, est depuis quatre décennies le laboratoire cinématographique de la dualité. Les Chats perses, tourné clandestinement en 2009 par Bahman Ghobadi, s’attarde ainsi à capturer la vie des caves et des toits de Téhéran. Cette deuxième ville dans la ville, cette cité des marges, sait -à sa manière- résister à la censure du régime. Si la rue appartient aux mollahs, les intérieurs offrent encore un véritable espace de liberté. Dans ce monde interlope, la place des femmes devient alors centrale. On les voit vivre, lutter, prendre des décisions, s’affranchir de leur mari avant de finalement s’oublier… Il ne faut toutefois pas se laisser trop aisément séduire par les illusions qui nous font croire qu’une démocratie libérale s’établira forcément à la chute des mollahs.

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Le cinéma iranien offre le parfait antidote à cette naïve téléologie. Plongeons-nous un instant dans la filmographie de Farhadi (Une séparation, Le Passé, Le Client), toutes ses œuvres ont en commun d’être construites selon un schéma qui ne cesse de se reproduire. Un événement déclencheur survient, fracture la surface mensongère d’un quotidien a priori banal et, chaque personne ayant tout à la fois tort et raison, la plaie nouvellement formée ne se referme pas. L’ambiguïté intrinsèque des personnages empêche toute résolution. Le réel reste suspendu et la vérité ne peut être autre que trouble. Les conflits ne se résolvent jamais ; ceux-ci mutent avant de se transmettre d’une génération à l’autre. Le cinéaste Mohammad Rasoulof va même encore plus loin : si le régime tient encore, c’est parce que des Iraniens ordinaires en forment les dociles rouages. Que faire de ces personnes qui ne disparaîtront pas toutes après une éventuelle chute ?

La filmographie de Farhadi offre un aperçu de l’Iran contemporain

L’actuel triumvirat dédié à la transition politique (Pezeshkian, le chef du judiciaire et un gardien du Conseil) incarne précisément cette continuité institutionnelle. La jeunesse du mouvement Femme, Vie, Liberté a beau être la plus éduquée et la plus politisée de toute l’histoire de la République islamique, cela n’a pu la prémunir de la répression particulièrement brutale de janvier 2026 (près de 30 000 morts). D’autant plus qu’elle est loin de former un ensemble homogène ! La chute des mollahs entraînera forcément des projets radicalement opposés dans ce que devrait être la reconstruction du pays. Entre visions laïques, réformistes, ethniques et religieuses… Un champ de bataille n’est pas encore terminé qu’un autre se prépare.

Surtout que l’Occident confond encore trop souvent rejet des mollahs et ras-le-bol religieux. Les foules en deuil de la place Enghelab ou de Mashhad (certes minoritaires mais armées et structurées autour des Gardiens) rappellent qu’une partie significative de la société reste favorable à l’ordre islamique. L’Iran post-mollahs ne sera probablement pas laïque au sens occidental du terme. Du cinéma iranien, trois enseignements se dessinent :

  • La haine du régime n’équivaut pas à une gratitude automatique envers les puissances intervenantes
  • La transition risque d’être longue, conflictuelle et indéniablement heurtée
  • Le peuple iranien doit rester au cœur du processus. Ceci est son droit puisque -malgré censure et répression- il a continué à exister. Les cinéastes ont poursuivi leurs tournages, les femmes n’ont cessé d’offrir une résistance aussi acharnée que discrète, la jeunesse a osé manifester au risque d’être fauchée.

N’oublions jamais…

« Tant qu’on peut imaginer, on est libre. » Jafar Panahi, Ceci n’est pas un film

A lire aussi : Vidéo Iran : guerre locale, conséquences mondiales

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À propos de l’auteur
Ophélie Roque

Ophélie Roque

Journaliste et professeur de français