Chine – Russie, entre alliance et mésalliance

7 juin 2022

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Photo : Des soldats des forces armées russes répètent des feux d'artifice en préparation de la célébration de la Journée du défenseur de la patrie en Bouriatie, une république montagneuse en Sibérie orientale de la Russie. Photo par EyePress News/Shutterstock (12818064d)
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Chine – Russie, entre alliance et mésalliance

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Au-delà de ses déclarations d’amitié pour la Russie, la Chine ne veut pas être enfermée dans sa relation avec Moscou et tenue par un système d’alliance formel. La Chine reste un empire et ne peut se résoudre que de mauvais gré, et dans une temporaire position de relative faiblesse, à nouer des alliances qui auront vocation à se défaire lorsque la centralité chinoise aura été restaurée. La relation avec Moscou ne fait pas exception.

« Toute alliance pour la Chine ne peut être que mésalliance » affirmait le diplomate René Servoise en 1973[1], tout en soulignant les deux expériences aussi inédites que malheureuses de la Chine, dans ce domaine des alliances, au xxe siècle. Au lendemain de la Première Guerre mondiale, Pékin, pourtant formellement membre de l’alliance des vainqueurs, se voyait refuser la restitution de la concession allemande de Qingdao, occupée par les Japonais depuis le début de la guerre. Ce fut la cause du premier mouvement patriotique chinois, le 4 mai 1919, un épisode qui reste fondateur pour la Chine contemporaine. La deuxième expérience fut plus amère encore. La République populaire de Chine, qui voit le jour le 1er octobre 1949, doit tout ou presque à l’Union soviétique. C’est donc tout naturellement que les deux pays forment une alliance face aux puissances occidentales, même si une hiérarchie implicite cantonne Pékin dans un statut subalterne. Durant la guerre de Corée, l’engagement de l’Union soviétique est minimum. Pékin, qui paie un prix exorbitant pour soutenir son voisin nord-coréen et éviter ce qu’elle imaginait être une invasion imminente des forces occidentales, ne l’a jamais vraiment pardonné à son puissant voisin. La déstalinisation, refusée avec véhémence par Mao, donna le coup de grâce à une alliance qui fit long feu. Les deux régimes communistes entrent même en conflit ouvert à leur frontière en 1969 dans un affrontement militaire qui cause des dizaines, et peut-être même des centaines de morts.

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Ce n’est que dans les années 1980, au moment de l’ouverture de la Russie et de la Chine à l’Occident, que les deux pays se rapprochent. Mais alors qu’en juin 1989, deux semaines après la visite de Mikhaïl Gorbatchev à Pékin, les manifestations étudiantes de la place Tian’anmen sont réprimées sans pitié ni discrimination par l’armée populaire de libération (« il faut du sang ! » affirmait le président de la République populaire Yang Shangkun), les Soviétiques ne vont pas, quelques mois plus tard, jusqu’au massacre pour conserver un pouvoir qui leur échappe en Europe centrale. D’un point de vue parfaitement cynique, il serait possible d’affirmer que ce choix de la répression contre sa propre population a réussi à la Chine qui depuis n’a plus eu à craindre de guerre civile (grâce également, remarquons-le, à la mise en place d’une machine de répression policière aussi féroce que moderne), tandis que la Russie s’est pour sa part, marquée par cette faiblesse originelle, engagée dans d’incessants conflits intérieurs et extérieurs pour tenter de limiter sa perte d’influence postsoviétique.

Ces destins divergents n’ont guère empêché les deux empires de continuer à se rapprocher. Mais, tandis que la Chine communiste et post-Tian’anmen bénéficiait des largesses occidentales, la Russie restait relativement à l’écart d’une mondialisation dont Pékin devint le grand bénéficiaire. Discrètement soutenu par les grands groupes occidentaux alléchés par l’immense marché chinois et les perspectives de production à bas coût, Pékin intégrait l’OMC (Organisation mondiale du commerce) dès 2001, tandis que la Russie doit attendre 2012, alors même que le système s’est grippé après la crise financière de 2008. Les États-Unis et avec eux l’Occident dans son ensemble faisaient le pari de la Chine qui était en quelque sorte récompensée pour sa capacité à contenir brutalement les envies de démocratie de sa population, tandis que le perdant de la guerre froide, la Russie, restait ignoré des grands investisseurs occidentaux et peinait à se développer. Pour la Chine, cette Russie affaiblie et ostracisée devenait un partenaire idéal. Le cauchemar des dirigeants du Parti est en effet de voir les peuples « blancs et chrétiens » (c’est ainsi, in petto, que raisonne Pékin) s’unir contre la Chine. La division de cette immense masse eurasiatique, de Brest à Vladivostok, est une aubaine pour Pékin qui peut ainsi tirer profit à vil prix des matériels et de la technologie militaires russes tout en prenant la pose de la puissance pacifique et raisonnable face aux fauteurs de trouble occidentaux ou même russes. Moscou, demandeur face à une Chine devenue riche et puissante, soumises aux sanctions occidentales, ne peut se permettre de faire la fine bouche lorsque la Chine se contente d’une prudente abstention au moment où le Kremlin lui quémande son soutien face aux condamnations occidentales. Ce fut le cas au moment de la crise géorgienne en 2008, lors de l’annexion de la Crimée en 2014, et encore en 2022 lors de l’invasion de l’Ukraine.

Les Ukrainiens eux-mêmes semblaient penser que de bonnes relations avec la Chine seraient protectrices face à la Russie. Certains pensaient même que la présence d’entreprises chinoises en Ukraine dissuaderait Moscou d’attaquer. De plus, ces dernières décennies, les exportations d’armes de l’Ukraine à la Chine furent loin d’être négligeables, tout comme le rôle de l’Ukraine dans l’acquisition par la Chine du porte-avion soviétique Varyag qui devint à la fin des années 2010 le premier porte-avion opérationnel de la marine chinoise. Cependant, le « partenariat stratégique » entre Kiev et Pékin signé en 2011 n’empêcha pas Pékin de se tenir dans une prudente réserve face à une initiative russe que le pouvoir chinois avait pourtant de nombreuses raisons de condamner.

Intérêts convergents en Asie centrale ?

L’hostilité commune de la Russie et de la Chine aux États-Unis est aujourd’hui trop forte pour que les critiques chinoises à l’encontre de Moscou s’expriment publiquement, mais Pékin ne peut que considérer avec inquiétude le soutien de la Russie aux forces séparatistes qui se sont manifestées en Géorgie et en Ukraine ces dernières années. Le séparatisme est considéré par Pékin, avec le terrorisme et l’extrémisme, comme une des « trois forces du mal » contre lesquelles tous les moyens sont bons. Ce sont les mouvements « séparatistes » ouïghours, tibétains et, d’une façon différente puisque Taïwan est de fait indépendant, taïwanais que Pékin a en tête. En soutenant les mouvements séparatistes en Géorgie ou en Ukraine, Moscou rejoue, mais à front renversé, le scénario écrit par l’Occident dans les Balkans dans les années 1990. À cette époque pas si lointaine, la Russie et la Chine étaient unies dans une opposition farouche à l’Occident dans son soutien armé aux droits des peuples à disposer d’eux-mêmes.

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C’est d’ailleurs cette capacité à intervenir militairement qui dans la puissance russe impressionne le plus la Chine. Les récentes interventions au Haut-Karabakh (2020) et au Kazakhstan (2022) ont donné à penser que la Russie était apte à jouer dans la région un rôle d’arbitre et de gendarme, à mille lieues du rôle de fauteur de troubles que lui vaut aujourd’hui son invasion de l’Ukraine. Pékin, au-delà de son soutien officiel, et de son admiration silencieuse pour les capacités diplomatiques et militaires russes, n’avait que modérément apprécié ces interventions, qui par contraste manifestaient à ses propres yeux et une fois de plus sa propre impuissance à jouer un rôle diplomatique à la hauteur de ses capacités fraîchement acquises.

Un condominium sino-russe est-il possible en Asie centrale ? Aujourd’hui l’influence russe reste dominante dans ces régions, comme le prouve l’intervention éclair des forces de l’Organisation du traité de sécurité collective (OTSC) au Kazakhstan en janvier 2022. Cette force d’intervention, dominée par la Russie, restaura l’ordre en quelques jours après une rébellion d’où la dimension islamiste était loin d’être absente. La lutte contre le terrorisme islamiste est d’ailleurs une des grandes priorités de l’action des Chinois et des Russes en Asie centrale et un objectif commun qui favorise le rapprochement des deux géants. La base militaire construite par la Chine au Tadjikistan, à proximité de la frontière afghane, et où opèrent des membres de la police armée chinoise, n’est pas pour mécontenter les Russes, alors que les talibans bénéficient aujourd’hui de l’arsenal laissé derrière elles par les forces américaines.

Mais l’influence chinoise en Asie centrale est surtout économique. Via les nouvelles routes de la soie, la Chine construit des infrastructures qui permettent une meilleure intégration économique de la région. Cela n’est pas sans bénéficier aux acteurs russes implantés depuis des lustres et qui conservent souvent le sentiment de jouer à domicile. Cependant, malgré le patriotisme parfois ombrageux des républiques d’Asie centrale, l’image des Russes dans la région reste meilleure que celle des Chinois. En dépit de la prudence de Pékin qui évite, malgré la capacité d’influence dont elle bénéficie du fait de son poids économique, de marcher trop ostensiblement sur les plates-bandes de son quasi-allié russe, l’hostilité à la Chine et aux Chinois est très forte au Kazakhstan et dans d’autres pays d’Asie centrale. La politique totalitaire d’éradication de la culture ouïghoure (et kazakhe) menée par la Chine ces dernières années dans le Xinjiang n’y est pas pour rien. Cependant, sur le long terme, les pays de la région, Mongolie et Russie comprises, redoutent que l’influence économique de la Chine dans cette immense région peu peuplée ne se traduise par une pression politique, voire migratoire, étouffante.

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Pour l’instant, rien de tel ne semble prendre forme du côté chinois. Pour Pékin, l’essentiel reste les livraisons de gaz, notamment via le gazoduc « Force de Sibérie ». Les livraisons vers la Chine via ce gazoduc, qui ont commencé fin 2019, se sont élevées à 10 milliards de mètres cubes en 2021 et devraient atteindre 38 milliards de mètres cubes en 2025. La Chine tirera-t-elle profit de l’isolement russe pour hâter le développement de deux autres projets gaziers : un gazoduc qui devrait livrer le nord-est de la Chine, via Sakhaline, et le « force de Sibérie 2 » qui devrait livrer le Xinjiang via la Mongolie ? Ces deux projets permettront à la Russie de réduire sa dépendance à l’égard de ses clients européens, et à la Chine de réduire sa propre dépendance à l’égard de ses fournisseurs américains et australiens. Une opération « gagnant-gagnant » comme aime à en échafauder Pékin avec la Russie alors que les relations avec les États-Unis sont au plus bas. Cependant, il n’est pas dans l’intérêt de Pékin que les relations russo-européennes ne s’enveniment trop. Si l’Europe venait à manquer d’énergie, cela aurait de graves conséquences sur l’économie chinoise elle-même, qui dépend beaucoup pour ses exportations comme pour ses importations de son partenaire européen.

À la lumière de ces éléments, faut-il en conclure qu’il existerait une alliance de fait, à défaut d’une alliance explicite, entre Pékin et Moscou ? Il n’existe en effet pas d’alliance formelle entre les deux pays, la seule alliance que la Chine ayant formellement contractée étant celle conclue en 1961 avec le régime frère de Corée du Nord, renouvelée en 2021. Pour reprendre l’expression de René Servoise, cette alliance ressemble fort à une mésalliance pour Pékin tant la disproportion des forces en présence est patente, et tant le statut de paria de la Corée du Nord ne peut que déplaire à Pékin. Le Parti est en effet adepte de la politique du « front uni » qui consiste à fédérer des forces les plus diverses pour isoler les ennemis de la Chine. Dans le contexte actuel, alors que les pays occidentaux (les principaux clients de la Chine, et leurs principaux fournisseurs de technologie) aussi bien que les pays d’Europe centrale et orientale que la Chine courtise avec abnégation depuis des décennies semblent unis dans leur démonstrative opposition à Moscou, le cauchemar de Pékin serait de se trouver isolé, au côté de Moscou, du mauvais côté du front uni créé par les Occidentaux.

Dans le cadre de la déclaration conjointe du 4 février 2022, adoptée à l’issue d’une rencontre entre Vladimir Poutine et Xi Jinping, durant laquelle il est probable que le président russe ait informé le secrétaire général du Parti communiste chinois de son intention d’attaquer l’Ukraine, les leaders russe et chinois affirment la supériorité des relations interétatiques amicales et « sans limites » ni « zones de coopération interdites » qu’ils entretiennent sur les alliances politiques et militaires formelles « de la guerre froide », critiquant ainsi implicitement, mais très clairement, l’OTAN et les obligations contractuelles que ce système d’alliance établit.

Ainsi, au-delà de ses déclarations d’amitié pour la Russie, la Chine ne veut pas être enfermée dans sa relation avec Moscou et tenue par un système d’alliance formel. De ce point de vue, l’alliance avec la Corée du Nord (que la Chine domine complètement) n’est que l’exception qui confirme la règle. Nulle loi humaine ne saurait s’imposer au Fils du Ciel. C’est le sens de la phrase de René Servoise : l’idée d’alliance implique l’idée d’égalité ; ceux qui y participent ont le même statut et les mêmes obligations. La Chine reste un empire et ne peut se résoudre que de mauvais gré, et dans une temporaire position de relative faiblesse, à nouer des alliances qui auront vocation à se défaire lorsque la centralité chinoise aura été restaurée. La relation avec Moscou ne fait pas exception.

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[1] René Servoise, « La conception de l’ordre mondial dans la Chine impériale », Revue française de science politique, 23ᵉ année, no 3, 1973. p. 550-569.

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Emmanuel Dubois de Prisque

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