L’affrontement russo-ukrainien : une guerre à la Pyrrhus. Entretien avec Christian Mégrelis

28 mars 2022

Temps de lecture : 5 minutes
Photo : A Ukrainian soldier stands guard with his gun next to barricades at the beachfront near Lusanivka in south Ukrainian city of Odesa. March, 25, /Credit:LOUAI-BARAKAT/SIPA/2203260932
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L’affrontement russo-ukrainien : une guerre à la Pyrrhus. Entretien avec Christian Mégrelis

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Dans ce conflit qui s’éternise, les plans russes semblent être contrariés sur bien des points. Fin connaisseur de la Russie, notamment pour y avoir travaillé, Christian Mégrelis apporte son analyse sur une situation qu’il qualifie de « guerre à la Pyrrhus ». Il n’y aura ni vainqueur ni vaincu, et il est nécessaire que Moscou et Kiev fassent des concessions pour éviter un enlisement dont pourrait pâtir l’ensemble des belligérants.

Christian Mégrelis a mené une carrière d’entrepreneur à l’international. En 1991, il a participé au « Plan des 500 jours » au cabinet de Mikhaïl Gorbatchev. Ce plan avait pour finalité d’assurer la transition entre une économie administrée et une économie libre et de permettre le redressement de l’URSS. Il a raconté une partie de ces événements dans Le naufrage de l’Union soviétique : choses vues (2020).

Propos recueillis par Étienne de Floirac.

Vous avez écrit Le naufrage de l’Union soviétique : choses vues. Assiste-t-on, selon vous, au naufrage de la Russie dans sa guerre contre l’Ukraine ?

Je ne pense pas que cette expression soit la bienvenue, car le naufrage auquel je faisais allusion était bien celui de la disparition de l’Union soviétique. Or, nous n’assistons pas à la disparition de la Russie aujourd’hui. Depuis le mois de février, on assiste à une véritable guerre entre deux pays, mais ce conflit prend des airs de « guerre à la Pyrrhus ». Moscou et Kiev s’affrontent, mais il n’y aura, à mon sens, ni vainqueur ni vaincu.

Vous qui avez beaucoup voyagé en Russie et qui avez connu Vladimir Poutine en personne, vous attendiez-vous à un conflit de ce type ?

Non, c’était complètement inattendu. Certes, il y avait une crise avec la récupération de la Crimée et l’affaire du Donbass, mais de là à imaginer une invasion, c’est incroyable.

Pour quelles raisons cette invasion de l’Ukraine par Vladimir Poutine vous a étonné ?

Parce que les Ukrainiens et les Russes n’ont rien à se reprocher les uns aux autres. Ce sont, par l’histoire, des peuples frères. C’est comme si nous allions envahir la Suisse romande ou la Belgique, cela n’a pas de sens !

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Vous avez affirmé récemment, sur un plateau de télévision, que « la progression des forces russes était freinée par la mauvaise volonté » et qu’elles « n’approuvent pas cette invasion ».

Ce qui s’est passé, au début du conflit, c’est que parmi les 150 000 militaires qui allaient en Ukraine, à peu près un tiers était des conscrits, car ils faisaient leur service militaire. Or, il y a eu une fraternisation entre eux et la population et il a fallu, pour éviter que cela ne prenne trop d’ampleur, faire rentrer les conscrits en Russie pour laisser le terrain uniquement à des professionnels. Mais ce mouvement de soldats est évidemment resté secret. Cet exemple, parmi tant d’autres, illustre le fait que l’armée russe n’est pas à l’aise en Ukraine et doit même faire appel à des volontaires étrangers pour compenser les manques. Il ne faut pas oublier que l’armée ukrainienne est de 250 000 soldats et les envahisseurs n’en ont que 150 000. Les effectifs sont déséquilibrés ! Et en plus de devoir affronter des forces supérieures en nombre, Poutine doit également faire face à la résistance ukrainienne civile à laquelle il ne s’attendait pas.

Pensez-vous donc que les plans de Vladimir Poutine vont être contrariés et qu’il ne pourra pas aller jusqu’au bout ?

Il le pourra, mais plus lentement. L’Ukraine n’a pas les moyens nécessaires pour lutter éternellement contre l’armée russe. Mais une fois l’invasion terminée, les problèmes vont véritablement commencer. Vladimir Poutine va se retrouver à la tête d’un pays totalement désorganisée avec une population indocile. À ce propos, il ne faut pas oublier que les Russes ukrainiens ont du sang cosaque et qu’au moment de la fin de la guerre, en 1945, à la suite de Yalta, Staline avait mis la main sur la région Lviv qui appartenait à la Pologne. Or, dans cette région, il y a eu des maquis cosaques anti-communistes de 1945 à 1957. Il y a donc une capacité de résistance ukrainienne dont devrait se méfier la Russie !

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À l’aune de ce qu’il se passe, est-il adéquat de qualifier la Russie d’ « empire » ?

C’est aujourd’hui un empire et ça l’était aussi du temps de l’Union soviétique. La Russie reste un des pays les plus vastes du monde qui couvre plusieurs fuseaux horaires. Cet immense espace compte plusieurs régions autonomes et quelque 180 groupes ethnolinguistiques ! Donc oui, nous pouvons considérer que la Russie est encore un empire !

Et vous pensez que le but de la Russie est d’intégrer l’Ukraine à cet empire

Un peu à la manière dont elle a indexé la Biélorussie ! Cela est similaire au statut que possédait la Hongrie, la Roumanie ou la Pologne au moment de l’URSS. Une sorte de république sœur, sous l’emprise du grand frère russe.

Comment le pouvoir central à Moscou présente-t-il cette guerre aux Russes ? Et quel est l’état d’esprit de la population vis-à-vis de ce conflit ?

En l’espace de quelques semaines, l’état d’esprit a beaucoup évolué. Au début, les gens ne comprenaient pas que l’on envahisse l’Ukraine, ce pays si proche de la Russie. Mais petit à petit, il y a une prise de conscience et ce, bien que le gouvernement russe ne fasse pas beaucoup de publicité sur la guerre. Ce sont les sanctions qui ont fait basculer l’opinion publique.

Oui, mais les sanctions datent de 2014…

Non, ils les avaient oubliées ces sanctions-là. Les gens s’y étaient, bon an mal an, conformé par la force des choses. Les nouvelles vagues de sanctions qui s’abattent sur la population russe ont provoqué une étincelle et une prise de conscience générale.

Il y aura certainement un avant et un après invasion de l’Ukraine. Quelle serait la physionomie de la Russie post invasion ?

De deux choses l’une. Ou les troupes se retirent, ou elles ne se retirent pas. Dans le second cas, la Russie risquerait de perdre toutes ses positions internationales. Mais si les troupes se retirent, on pourrait revenir une forme de stabilité et à des négociations plus apaisées. Pour cela, il faudra des efforts des deux côtés : une Russie moins offensive et plus respectueuse de la souveraineté de son voisin et une Ukraine qui se détacherait de son partenaire américain notamment et qui réviserait, pourquoi pas, ses positions sur le Donbass.

Mais ne pensez-vous pas que finalement, la Russie serait coupable, mais pas responsable. Est-ce justifié de penser que ce serait une guerre qu’elle aurait provoquée, certes, mais en réponse à des provocations de l’OTAN ?

C’est une question difficile. Je pense que les Américains en ont trop fait en Ukraine, car ils ont favorisé toutes sortes de projets qui ont pu contrarier la Russie. Il ne faut pas oublier que l’armée ukrainienne bombarde depuis maintenant huit ans le Donbass et que cela ne peut que révolter la Russie. Cette situation est délicate et un esprit manichéen ne peut appréhender la complexité de cette guerre. Il n’y a pas les bons d’un côté, et les méchants de l’autre. C’est une page d’histoire et l’histoire est et restera tragique.

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Etienne de Floirac

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Étienne de Floirac est grand reporter.
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