Cuba, île au bord de la rupture ?

20 mars 2026

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Cuba, île au bord de la rupture ?

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  • Cuba traverse en 2026 une « polycrise » sans précédent : effondrement économique, panique énergétique, insécurité alimentaire et exode massif convergent pour menacer la viabilité même du régime hérité de 1959.

  • La rupture des livraisons pétrolières vénézuéliennes, consécutive à la capture de Maduro en janvier 2026, a plongé l’île dans un quasi-blocus énergétique avec des coupures pouvant atteindre vingt heures par jour.

  • Faute de réformes profondes, Cuba risque de s’enfoncer dans une spirale de pauvreté et de dépeuplement qui ferait de cette île stratégique des Caraïbes un des principaux foyers d’instabilité de la région.

Une crise multiple qui menace l’existence même de l’État cubain

L’année 2026 pourrait rester dans l’histoire de Cuba comme celle d’un basculement. L’île caribéenne traverse aujourd’hui une crise d’une ampleur exceptionnelle, souvent décrite par les analystes comme une « polycrise », c’est-à-dire la convergence simultanée de défaillances économiques, énergétiques, démographiques et institutionnelles.

Depuis plusieurs années déjà, l’économie cubaine est en effet engluée dans la stagnation. Entre 2020 et 2024, le produit intérieur brut s’est ainsi contracté de plus de 15 %, chute uniquement comparable aux périodes les plus critiques de l’histoire contemporaine du pays, comme lors de la « période spéciale » du début des années 90. La situation ne s’est pas améliorée par la suite, car la croissance annuelle reste négative (elle est estimée à -1,5 % pour 2025), tandis que les finances publiques affichent un déficit proche de 11 % du PIB.

La situation s’est encore aggravée au début de 2026 avec un choc géopolitique majeur : la rupture de l’approvisionnement pétrolier vénézuélien, consécutive à l’intervention américaine au Venezuela au mois de janvier et à la capture de l’ancien président Nicolás Maduro. Or, ce flux, qui représentait 30 000 à 40 000 barils de pétrole par jour, constituait un des piliers de la survie énergétique de l’île. Sa disparition a plongé les Cubains dans un quasi-blocus énergétique, provoquant des pénuries généralisées et des coupures d’électricité pouvant atteindre 20 heures par jour.

Dans ce contexte, le gouvernement de Miguel Díaz-Canel (président depuis 2018 et premier secrétaire du Parti communiste depuis 2021) se trouve confronté à un effondrement généralisé qui remet en cause la viabilité même du modèle politique et économique hérité de la révolution de 1959.

Stagflation et faillite monétaire

Un des symptômes les plus visibles de la crise cubaine est l’effondrement de la monnaie nationale. La réforme monétaire de 2021 (la Tarea Ordenamiento) devait unifier le système de change et moderniser l’économie. Elle a au contraire provoqué une spirale inflationniste.

Officiellement, le taux de change reste fixé à 24 pesos cubains (CUP) pour un dollar, mais ce taux n’a plus aucune valeur réelle. De fait, sur le marché informel (le seul accessible à la majorité des citoyens) le dollar s’échange désormais autour de 450 pesos.

Cette dévaluation massive a logiquement anéanti le pouvoir d’achat de la population. L’inflation cumulée dépasse 200 % et les salaires publics ne permettent plus de couvrir les besoins essentiels. Dans certains cas, un revenu mensuel ne suffit plus à acheter une simple douzaine d’œufs.

La dollarisation partielle de l’économie accentue les inégalités. Les Cubains recevant des remesas (transferts d’argent de la diaspora) peuvent accéder aux magasins privés et aux produits importés, généralement vendus en dollars. Les autres (soit l’immense majorité des habitants) sont contraints de dépendre d’un système de rationnement en voie d’effondrement. Selon plusieurs estimations, près de 89 % de la population vit désormais sous le seuil de pauvreté.

Agriculture en ruine et insécurité alimentaire

Par ailleurs, la crise économique se traduit directement par une dégradation dramatique de la sécurité alimentaire. Il faut savoir que Cuba importe environ 70 % de sa nourriture, mais le manque de devises et de carburant bloque les achats à l’étranger. Les infrastructures agricoles sont également à l’agonie en raison de la pénurie d’engrais, du manque de machines et d’une gestion bureaucratique paralysante.

Symbole de ce déclin, la production de sucre (autrefois moteur historique de l’économie cubaine) est tombée à moins de 200 000 tonnes en 2025, soit un niveau inédit depuis le xixe siècle.

La situation alimentaire est désormais critique. En 2024, La Havane a dû solliciter pour la première fois l’aide du Programme alimentaire mondial (PAM) afin de garantir la distribution de lait pour les enfants.

En 2026, sept Cubains sur dix déclarent sauter au moins un repas par jour. Quant à la tristement célèbre libreta, carnet de rationnement instauré dans les années 1960, elle ne fournit plus que des quantités symboliques de riz et de haricots, souvent livrées avec plusieurs mois de retard

Le tourisme en chute libre

Autre pilier économique de l’île, le tourisme s’effondre lui aussi. En effet, en 2018, Cuba avait accueilli 4,7 millions de visiteurs internationaux. En 2025, ils n’étaient plus que 1,8 million, soit une baisse de près de 60 %. Cette chute contraste fortement avec les performances d’autres destinations caribéennes. La République dominicaine, par exemple, a reçu 11,6 millions de touristes en 2025, tandis que les régions touristiques mexicaines ont ouvert leurs portes à plus de 38 millions de visiteurs.

Plusieurs facteurs expliquent ce décrochage. D’une part, les coupures d’électricité affectent désormais les complexes hôteliers. D’autre part, les pénuries de carburant perturbent les transports. En février 2026, plusieurs compagnies aériennes (dont Air Canada et Rossiya) ont suspendu leurs liaisons vers l’île faute de carburant disponible.

Or, cette crise prive l’État cubain de sa principale source de devises, ce qui réduit encore sa capacité à importer médicaments et nourriture.

Le système de santé au bord du gouffre

Longtemps présenté comme l’une des grandes réussites de la révolution communiste cubaine, le système de santé cubain est aujourd’hui gravement fragilisé.

Selon les autorités sanitaires, seuls 30 % des médicaments essentiels sont disponibles dans le pays. Les hôpitaux, de leur côté, manquent de matériel de base, comme les gants, les antibiotiques, les analgésiques ou même l’eau potable.

Les conséquences sont lourdes : environ 5 millions de patients chroniques ne disposent plus de traitement régulier. Par ailleurs, approximativement 16 000 malades du cancer attendent une radiothérapie. Les pannes d’électricité affectent là encore les services de soins intensifs et les centres de dialyse.

La situation a été encore aggravée par l’ouragan Melissa en octobre 2025, qui a endommagé plusieurs infrastructures hospitalières et favorisé la propagation de maladies tropicales, comme la dengue ou le chikungunya.

Parallèlement, les missions médicales internationales, autrefois très lucratives pour l’État et facteur d’influence internationale se réduisent comme peau de chagrin. Plusieurs pays ont suspendu ces programmes sous la pression diplomatique américaine, tandis que de nombreux médecins cubains choisissent l’exil.

Une panique énergétique sans précédent

Néanmoins, c’est la dimension énergétique de cette crise qui constitue probablement la menace la plus immédiate pour la stabilité du pays. Cuba dépend effectivement à 90 % des hydrocarbures importés pour produire son électricité.

Dans ce cadre, la rupture des livraisons vénézuéliennes en 2026 a provoqué un choc brutal. Les centrales thermoélectriques cubaines, dont certaines ont 40 à 50 ans d’âge, souffrent de leur côté d’un manque chronique d’entretien. Pour sa part, le Mexique de Claudia Sheinbaum a aussi cédé aux pressions de Washington en cessant de livrer des barils à La Havane.

Sur l’île, le déficit de production électrique dépasse donc régulièrement 1 400 mégawatts, entraînant des pannes massives. À leur tour, les transports publics sont paralysés, les déchets s’accumulent dans les rues et les systèmes de pompage d’eau cessent de fonctionner. Environ 10 % de la population dépend désormais de camions-citernes pour l’approvisionnement en eau.

Un exode historique

À cette saignée économique et énergétique s’ajoute un phénomène démographique d’une ampleur exceptionnelle.

En effet, depuis 2020, environ 2,7 millions de Cubains ont quitté l’île, soit près d’un quart de la population. Entre 2021 et 2024, plus de 738 000 migrants cubains sont arrivés aux États-Unis

Le fléau est d’autant plus que grave que l’exode touche surtout les jeunes actifs, puisque 77 % des migrants ont entre 15 et 49 ans, et 57 % sont des femmes. Cette hémorragie accélère le vieillissement de la population et le taux de croissance démographique est désormais négatif (-0,36 %), les décès dépassant les naissances pour la cinquième année consécutive.

Pressions américaines et négociations discrètes

La situation cubaine est également façonnée par le contexte géopolitique. Le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche en 2025 a également marqué le regain d’une stratégie de pression maximale contre La Havane. Cuba a ainsi été de nouveau classé par Washington comme État soutenant le terrorisme, ce qui limite fortement son accès au système financier international.

Le département d’État a également instauré des sanctions visant les pays ou entreprises fournissant du pétrole à l’île. Cette politique, largement orchestrée par le secrétaire d’État Marco Rubio, vise explicitement à provoquer une transition politique.

Malgré cette confrontation, des contacts discrets ont été signalés en 2026. Le Vatican, sous l’égide du pape Léon xiv, aurait facilité des discussions visant à éviter une crise humanitaire majeure. Dans ce contexte, la libération de 51 prisonniers politiques en mars 2026 est interprétée comme un geste destiné à favoriser un éventuel assouplissement des sanctions américaines.

Un système politique sous pression

Or, à l’intérieur du pays, le pouvoir reste étroitement contrôlé par le Parti communiste et ses structures sécuritaires. On compte aujourd’hui, par exemple, plus de 1 200 prisonniers politiques à Cuba.

Pourtant, le système montre des signes de fragmentation. Le conglomérat militaire GAESA, qui contrôle environ 40 % du PIB, apparaît comme un acteur central dans toute éventuelle transition. Certaines figures technocratiques proches de cette structure ou y appartenant directement (à l’instar de Raúl Guillermo Rodríguez Castro, petit-fils de Raúl Castro) pourraient être tentées de promouvoir une ouverture économique inspirée des modèles vietnamien ou chinois.

L’inévitabilité du changement

En somme, Cuba semble à l’heure actuelle confronté à un moment de vérité. L’effondrement économique, la crise énergétique, l’exode massif et la pression internationale rendent le statu quo de plus en plus difficile à maintenir.

Quoi qu’il en soit, l’avenir de l’île dépendra en grande partie des équilibres internes au sein de l’élite politico-militaire et de la capacité de Washington et de La Havane à éviter une déstabilisation brutale. Une transition progressive, combinant ouverture économique et évolution politique, reste possible.

Cependant, faute de réformes profondes, Cuba risque de s’enfoncer dans une spirale de pauvreté et de dépeuplement qui ferait de cette île stratégique des Caraïbes un des principaux foyers d’instabilité de la région.

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À propos de l’auteur
Nicolas Klein

Nicolas Klein

Nicolas Klein est agrégé d'espagnol et ancien élève de l'ENS Lyon. Il est professeur en classes préparatoires. Il est l'auteur de Rupture de ban - L'Espagne face à la crise (Perspectives libres, 2017) et de la traduction d'Al-Andalus: l'invention d'un mythe - La réalité historique de l'Espagne des trois cultures, de Serafín Fanjul (L'Artilleur, 2017).