- Accès limité aux soins, déplacements entravés, agriculture menacée, rentrée scolaire difficile… Pour les habitants des villages chrétiens du sud du Liban, le cauchemar est loin d’être terminé.
- Leurs témoignages.
Aïn Ebel est un village entièrement chrétien du Sud-Liban, situé à seulement moins de cinq kilomètres de la frontière israélienne. Si la commune a sans doute moins souffert des destructions que les villages chiites voisins, il n’en demeure pas moins qu’Aïn Ebel s’est retrouvé en pleine zone de guerre : bombardements quotidiens, bruits des drones et des chars israéliens, bruits des roquettes du Hezbollah. La guerre « a été l’une des épreuves les plus difficiles endurées par les habitants des villages chrétiens du Liban-Sud », témoigne auprès de nous le docteur Matar, l’un des derniers médecins présents dans la région. « Au début de l’invasion, la situation a dépassé la simple fermeture des routes : il était devenu impossible de garantir l’approvisionnement en produits de première nécessité et en nourriture. Les vivres, les médicaments et le carburant ont été presque totalement coupés, et les habitants des villages chrétiens ont vécu sous un siège sévère et étouffant. Les déplacements d’un village à un autre étaient extrêmement difficiles et, dans de nombreux cas, impossibles. À Aïn Ebel, par exemple, les habitants n’étaient autorisés à se déplacer que dans la partie sud du village. L’armée israélienne était stationnée dans des maisons de la section nord surplombant Bint Jbeil, ce qui rendait tout déplacement dans cette zone interdit ou extrêmement dangereux. Debel [un village chrétien voisin], de son côté, était presque entièrement encerclé, et les déplacements à l’intérieur même du village étaient virtuellement interdits ».
La situation est désormais plus calme, mais la vie quotidienne est toujours aussi difficile. Les bombardements ont certes diminué en nombre mais ils sont encore quotidiens. « La situation sécuritaire reste très imprévisible » explique ainsi Annie Abou Aziz. Cette mère de famille de trois enfants est membre du conseil municipal d’Aïn Ebel et depuis le mois de mars et le début de la guerre, n’a jamais quitté sa maison. « Les bombardements sont un peu moins fréquents qu’au cours des premiers mois du conflit, mais nous continuons à vivre dans l’incertitude et dans la peur de ce que l’avenir peut nous réserver ».
Coupé du reste du Liban
Aujourd’hui, Aïn Ebel est compté parmi les soixante villes et villages libanais englobés dans la zone tampon, située au sud de la « ligne jaune » qu’Israël a créée et occupe militairement. Aussi le village est coupé du reste du Liban ! Se rendre à Beyrouth — à peine plus de 100 kilomètres — est donc soumis au bon vouloir de l’armée israélienne. « Les déplacements se font uniquement dans le cadre de convois organisés » continue Annie Abou Aziz. Limités à deux ou trois par semaine, ces convois nécessitent à chaque fois une autorisation spéciale de l’armée israélienne, qui l’accorde… ou pas. Tout doit être déclaré — le nom des voyageurs, l’immatriculation des véhicules, etc. — 72 heures avant un éventuel départ. Depuis son dispensaire, le docteur Matar nous signale le cas de deux de ses patients, des chrétiens. L’un est du village, l’autre est de la commune voisine de Debel. « Le premier souffre d’un infarctus du myocarde et le second d’un accident vasculaire cérébral (AVC) ». Ils doivent être hospitalisés à Beyrouth. Mais, « en raison du siège, nous sommes incapables d’obtenir une autorisation pour que la Croix-Rouge puisse les évacuer ». Même lorsqu’ils sont autorisés, l’organisation de ces convois reste imprévisible. « Nous pouvons rester plusieurs heures à attendre l’ouverture des points de passage. Des contrôles sont également effectués : les véhicules peuvent être inspectés et les noms des personnes vérifiés avant que nous soyons autorisés à poursuivre notre route ». Quant à aller dans les villages, c’est tout simplement impossible. « Même une association humanitaire comme la nôtre n’a pas l’autorisation d’y aller » confirme Karen Achkouty, responsable de projets pour SOS Chrétiens d’Orient au Liban. « Il y a quelques semaines, un convoi de Caritas, accompagné par le nonce apostolique lui-même, a été bloqué ».

Lebanese army soldiers stand guard at a checkpoint near the border with Israel in the southern village of Mansouri (Des soldats de l’armée libanaise montent la garde à un poste de contrôle situé près de la frontière avec Israël, dans le village de Mansouri, au sud du pays), Lebanon (Liban), Friday, Sept. 4, 2026. (AP Photo/Mohammed Zaatari)/XBH103/26247320672780//2609041056
« Impossible de travailler »
À cette pression quotidienne pour les soins et le ravitaillement, s’ajoutent l’inactivité et la perte des revenus. « La question du travail est probablement l’un des aspects les plus difficiles de notre situation actuelle » résume un membre de l’équipe municipale d’Aïn Ebel. « La situation économique devient très compliquée ; les villageois sont inquiets pour l’avenir, ils n’ont pas de visibilité sur l’avenir et perdent leurs emplois. Les gens ne travaillent plus » confirme le maire de Rmeich, Hanna el-Amil. L’impossibilité de circuler librement entrave toute l’économie : les artisans n’ont plus de chantiers, les salariés sont incapables de rejoindre leurs ateliers et leurs bureaux en ville, les commerçants ne peuvent plus se fournir correctement ! Et cerise sur le gâteau, « les personnes travaillant avec la FINUL [la Force d’intervention des Nations Unies au Liban, les casques bleus présents dans le pays du Cèdre depuis 1978] vivent, elles aussi, dans l’incertitude avec le retrait annoncé de la Mission » dont le mandat arrive à terme à la fin de l’année.
L’agriculture est également menacée ! « Les agriculteurs ne peuvent pas accéder librement à leurs terres, en particulier à celles situées en périphérie d’Aïn Ebel, en raison de la situation sécuritaire et des risques qui persistent dans certaines zones » raconte Annie Abou Aziz. « Nous ne savons même pas s’ils pourront accéder à leurs oliveraies pour la prochaine récolte, notamment durant les mois d’octobre et de novembre. Nous n’avons aucune certitude que ces zones seront suffisamment sûres et exemptes de bombes ou de munitions non explosées ». Un vrai cauchemar pour ces familles d’oléiculteurs qui dépendent largement de la récolte annuelle !
L’heure de la rentrée scolaire
Ce 15 septembre, c’est la rentrée officielle des écoles publiques libanaises. À Marjeyoun, une commune chrétienne au sud-est du Liban à une petite dizaine de kilomètres de la frontière israélienne, sœur Hiam, la directrice de l’école des Saints-Cœurs, a décidé de rouvrir les portes de son école. Malgré la situation, malgré les bombardements. « Le matin la situation sécuritaire est calme, mais la nuit on ne dort pas » nous écrit-elle. Au début de la guerre, l’école a été bombardée par l’aviation israélienne. Mais, qu’importe ! Elle poursuit. « Nous avons décidé, dans le but d’encourager les chrétiens à rester chez eux dans cette région, de reprendre cette rentrée scolaire en présentiel. Les mairies ont beaucoup insisté pour que l’on rouvre les écoles, sinon les gens partiront ». Sa congrégation, très implantée au Liban, l’a encouragée également. Et si les chrétiens, qui sont restés sur place, répondent présents, ce n’est pas le cas des familles chiites dont les villages ont été détruits et qui ne peuvent rentrer chez eux. Quant aux druzes, quand nous l’avons contactée, quelques jours avant la rentrée, elle ignorait encore si les enfants pourraient se rendre à l’école ! « Nous allons commencer cette rentrée avec ceux qui se présentent » conclut-elle.
« Nous ne demandons pas une vie extraordinaire. Nous voulons simplement pouvoir vivre dignement sur notre terre, nous déplacer librement sans devoir demander une autorisation, travailler, élever nos enfants et avoir accès aux choses les plus élémentaires » résume Annie Abou Aziz. « Nous voulons simplement continuer à vivre chez nous, en sécurité et dans la dignité ». Aujourd’hui, dans le Sud-Liban, c’est encore impossible.
Lire aussi :










