La Mecque, berceau d’une nouvelle alliance stratégique sunnite

13 août 2026

Temps de lecture : 5 minutes

Photo : Le président turc Recep Tayyip Erdogan adresse un salut militaire à ses partisans lors d'un rassemblement à Kayseri, en Turquie, 2019. SIPA //1910191856

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La Mecque, berceau d’une nouvelle alliance stratégique sunnite

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Le 7 août 2026, l’Arabie saoudite, le Pakistan et la Turquie ont signé à La Mecque un pacte de défense mutuelle, engageant les trois États à se porter assistance en cas d’agression.

Cette alliance sunnite, qui combine capital saoudien, puissance militaire pakistanaise et industrie de défense turque, marque une volonté d’autonomie vis-à-vis de Washington.

Sa portée reste toutefois débattue : rupture stratégique majeure pour les uns, prolongement pragmatique de coopérations bilatérales anciennes pour les autres.

C’est dans la ville sainte de l’islam qu’a été signé, le vendredi 7 août 2026, un pacte de défense entre l’Arabie saoudite, le Pakistan et la Turquie. Celui-ci engage les trois États à se porter mutuellement assistance en cas d’agression sur leur territoire. Ainsi, l’alliance entre les trois puissances régionales sunnites est la preuve d’une inflexion stratégique majeure dans la recomposition des équilibres au Moyen-Orient.

Alliées historiques des États-Unis, Ankara, Islamabad et Riyad manifestent par un tel accord le souhait de s’affranchir du partenaire américain, dans le contexte de tensions persistantes au Moyen-Orient. Tandis que Téhéran utilise le détroit d’Ormuz comme levier de pression sur ses adversaires, ses relais houthis intensifient leurs attaques en mer Rouge, paralysant ainsi deux routes maritimes vitales pour le commerce mondial. À cela s’ajoutent les ambitions de contrôle régional d’un État israélien appuyé par Washington.

Un accord stratégique mutuellement profitable

La logique de ce pacte de défense repose avant tout sur la complémentarité des ressources respectives des trois signataires, chacun y trouvant un bénéfice net. Andres Krieg, enseignant en sécurité au King’s College de Londres, déclare à ce titre que « le succès théorique de cette alliance repose sur la très grande complémentarité de ses membres»[1] : premier exportateur mondial de pétrole, Riyad dispose d’une puissance financière considérable, mais manque d’une véritable profondeur militaro-industrielle. À l’inverse, le Pakistan apporte une main-d’œuvre militaire importante et la puissance de la dissuasion nucléaire, en contrepartie de financements et opportunités industrielles dont il a grand besoin. C’est aussi le cas de la Turquie, forte de la seconde armée de l’OTAN, qui complète cet édifice par la maîtrise des technologies de pointe et une grande capacité de production militaire.

Ainsi, tandis qu’Ankara et Islamabad sont pourvoyeurs d’industries de défense solides, l’Arabie saoudite est en mesure de contribuer par d’importantes dépenses technologiques. Toutefois, l’accord n’inclut pas de volet nucléaire, malgré la capacité de dissuasion atomique dont dispose le Pakistan. Celle-ci demeure axée vers ce qu’Islamabad qualifie de « menace indienne », non vers une dimension collective de la défense tripartite.

Cette alliance intervient du reste à point nommé. Riyad redoute en effet de lourdes attaques coordonnées et « imminentes », orchestrées par les milices irakiennes et les Houthis yéménites sous supervision iranienne. Plus fondamentalement, les trois puissances partagent une inquiétude croissante face à la double dynamique de déstabilisation régionale : d’une part, un Iran chiite perçu comme une menace directe pour la sécurité régionale ; de l’autre, un Israël belliciste qui s’impose de plus en plus sur l’échiquier géopolitique.

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Une stratégie de long terme mûrement réfléchie

Conclu après un an de négociations tripartites, donc avant le déclenchement de la guerre contre l’Iran, l’accord répond aux craintes suscitées par les tirs de missiles répétés sur les pays exportateurs de pétrole du Golfe. Sa signature à La Mecque, lieu le plus sacré de l’islam, confère un poids symbolique à ce pacte, qui s’appuie sur des liens militaires bilatéraux de longue date entre les trois États.

Il s’inscrit de fait dans le prolongement de la coopération militaire entretenue par l’Arabie saoudite et le Pakistan depuis plusieurs décennies. Islamabad fournit une formation et une assistance technique à Riyad, renforcée par le déploiement récent d’environ 8 000 soldats, ainsi que du matériel militaire de pointe. Cette alliance a su se formaliser par la signature d’un accord de défense mutuelle entre les deux puissances en septembre 2025, dans le contexte des bombardements iraniens sur le territoire saoudien.

La participation de la Turquie semble plus contre-intuitive au premier abord. Pourtant, Ankara et Islamabad ont procédé à de nombreux échanges de navires de guerre et d’avions d’entraînement, tandis qu’en 2023, Riyad a fait l’acquisition de drones turcs, achetés dans le cadre de ce que la Turquie a qualifié d’« important contrat d’exportation de matériel de défense ».

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Un double jeu diplomatique assumé par Ankara

Le gouvernement de Recep Tayyip Erdogan assure que ce pacte de défense « n’est pas en contradiction » avec les engagements internationaux d’Ankara, au premier rang desquels son appartenance à l’OTAN. Il s’agirait au contraire d’« un mécanisme de coopération complémentaire qui vient soutenir la sécurité régionale », ouvert à d’autres États de la région. Selon la Turquie, ce pacte de défense mutuelle ne vise en outre aucun acteur en particulier et n’abroge ni ne remplace tout accord bilatéral ou multilatéral existant.

La position turque repose toutefois sur un principe directeur : la résolution des conflits au Moyen-Orient doit revenir en priorité aux puissances de la région. Un tel accord s’inscrit dès lors, selon Erdogan, dans une démarche de paix et de stabilité, fondée sur une confiance mutuelle, une volonté politique forte et une vision commune de l’avenir. Il s’agit pour le chef de l’État d’une « responsabilité historique qui s’étend au-delà d’une simple coopération entre les trois pays ». De surcroît, Ankara a plusieurs fois mis l’accent sur la vocation extensible de l’accord, se refusant à l’envisager comme un cadre figé : « Notre vision n’est pas de demeurer limités à trois pays, mais de croître, et, si possible, un jour, d’amener tous les pays de la région sous ce parapluie».[2] 

« Notre vision n’est pas de demeurer limités à trois pays, mais de croître, et, si possible, un jour, d’amener tous les pays de la région sous ce parapluie. »

Si la stabilité est alors au cœur des préoccupations d’Ankara, celle-ci, du reste, ne se limite pas à sa seule dimension défensive. Le commerce international constitue un levier tout aussi déterminant afin de consolider l’entente entre les puissances régionales. Ainsi le président turc a-t-il résumé l’articulation entre sécurité et succès économique : « La sécurité de l’approvisionnement énergétique, la sûreté des routes maritimes, la continuité du commerce et la stabilité économique mondiale sont directement liées à la stabilité dans la région ».

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Quelles intentions des trois puissances sunnites ?

L’interprétation de cet accord divise les analystes, ce qui souligne l’ampleur de sa portée. Certains soutiennent qu’il marque un tournant géopolitique majeur, car il répond drastiquement à un double impératif : d’une part, pallier l’incapacité croissante des États-Unis à garantir la sécurité régionale ; d’autre part, faire front commun face à un Iran jugé agressif tout en adressant un signal de fermeté à Tel-Aviv. Cette lecture suppose que la nouvelle alliance contrecarre ouvertement la stratégie de Washington, qui souhaitait bâtir une architecture de sécurité régionale incluant Israël.

D’autres analyses nuancent sensiblement cette grille de lecture. Washington entretient de bons rapports avec les trois puissances signataires, raison pour laquelle Xavier Guignard, chercheur français invité à l’Académie diplomatique saoudienne, explique qu’il ne s’agit ni de damer le pion aux États-Unis ni de présenter un contre-modèle face à l’Iran. C’est au contraire un accord qui réunit les « principaux acteurs » économiques, démographiques et militaires de la région afin de peser face à « ce qui est vu comme la confrontation entre deux tendances expansionnistes, israélienne et iranienne ».

Si les chercheurs s’opposent sur les intentions des trois puissances, c’est que l’architecture sécuritaire régionale reposait jusqu’alors sur la suprématie militaire américaine et sur ses garanties de protection accordées aux monarchies du Golfe. Mais ce paradigme a été profondément ébranlé. En dépit de la présence de nombreuses bases américaines au Moyen-Orient, Washington peine à intercepter la totalité des drones et des missiles balistiques tirés par l’Iran et ses relais. Un constat que résume sans détour l’analyste politique saoudien Ali Shihabi : « la capacité de dissuasion de Washington est désormais nettement affaiblie, obligeant les puissances régionales à prendre en main la gestion de la menace iranienne. »

Ainsi cet accord tripartite consacre-t-il l’émergence d’un pôle de puissance sunnite structuré autour d’une répartition inédite des compétences. Cette architecture triangulaire illustre une recomposition plus large des équilibres régionaux, où les puissances locales entendent désormais peser par elles-mêmes sur leur propre sécurité, plutôt que de s’en remettre à des garanties extérieures dont l’efficacité s’est révélée de plus en plus incertaine.

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[1] Guerre au Moyen-Orient : Le pacte de défense Riyad – Ankara – Islamabad est-il un tournant historique ?

[2] Mecca Joint Defense Agreement open to all regional countries: Erdogan – Türkiye Today

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Emmanuelle Barbier de La Serre

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