<i class='fa fa-lock' aria-hidden='true'></i> La grande ambition d’Erdoğan

6 novembre 2020

Temps de lecture : 3 minutes
Photo : Le président turc Recep Tayyip Erdogan, à gauche, reçoit une peinture d'un sultan ottoman (c) Sipa AP22371047_000003
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La grande ambition d’Erdoğan

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Le récent accès de tension en Méditerranée orientale s’explique par la découverte d’importants gisements gaziers (plusieurs décennies de réserves), notamment dans les eaux de Chypre et de la Libye, et par l’activisme décomplexé de la Turquie. D’autres crises sont prévisibles tant les enjeux sont importants.

 

Le 10 août, Ankara envoyait un bateau d’exploration et des navires de guerre au large de l’île grecque de Kastellórizo (9 km²), à deux kilomètres des côtes turques, mais sous souveraineté grecque. D’autres recherches étaient menées autour de Chypre. Provocations, tension. L’Europe regardait ailleurs, mais la France rappelait son intérêt stratégique pour la zone et son soutien à la Grèce. Deux avions Rafale et des bateaux français venaient s’exercer avec les forces grecques. Le 5 septembre, le président turc Recep Tayyip Erdoğan haussait le ton : « Ils vont comprendre, soit par le langage de la politique et de la diplomatie, soit sur le terrain, via d’amères expériences. » Une semaine plus tard, la Grèce annonçait l’achat de 18 avions Rafale. L’annonce de pourparlers a fait baisser la tension. Le 22 septembre, les présidents turc et français s’entretenaient au téléphone, après quelques rudes échanges. Au plus fort de la crise, Erdoğan avait qualifié Emmanuel Macron d’« ambitieux incapable »… Lequel avait estimé que « le peuple turc, qui est un grand peuple, mérite autre chose »

Dans ce dossier, la Turquie est desservie par la nature et par le droit international : la multitude d’îles grecques le long de son littoral l’empêche de disposer de la vaste zone économique exclusive qu’elle revendique et des droits de prospection gazière qui vont avec. Elle veut donc s’assurer de réserves exploitables, autour de Chypre et de la Libye, où elle a renforcé sa présence. Ces ressources sont vitales pour ce pays de 83 millions d’habitants, qui importe 99 % de son gaz. La politique d’Erdoğan illustre la volonté de puissance géopolitique décomplexée de la Turquie. Au pouvoir depuis 2003, le président turc argue de sa légitimité démocratique et de la vocation historique de son pays. Le 26 août, lors de la commémoration de la victoire turque contre l’Empire byzantin à la bataille de Manzikert (1071), il martelait ce message : « La Turquie obtiendra sa juste part en Méditerranée, dans la mer Égée et dans la mer Noire. Si nous disons que nous allons faire quelque chose, nous le ferons et nous en paierons le prix. » Ce programme est celui de la « Patrie bleue », cette doctrine géopolitique que partagent les élites nationalistes et islamistes pour refaire de leur pays un État eurasien central et une grande puissance maritime. « Nous allons déchirer les cartes », dit encore Erdoğan en évoquant le traité de Lausanne de 1923 qui redessina les frontières de l’Empire ottoman.

 

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La Turquie s’implique partout en Orient, en Syrie et en Libye, même au risque de frictions avec la Russie. Elle se heurte à l’Arabie saoudite, à l’Égypte, à l’Iran. Erdoğan assume aussi sa politique islamiste, jusqu’à transformer en mosquées d’anciennes églises, comme Sainte-Sophie à Istanbul. Fort d’un consensus national bien mis en scène, il provoque l’UE et l’OTAN. Pour les analystes turcs, l’Occident est faible et vulnérable. Il fera tout pour éviter la rupture. Erdoğan estime avoir les coudées franches. Sa décision d’acheter des armes de dernière génération à la Russie (des missiles S-400) ou de faire menacer une frégate française, au large de la Libye, a laissé sans voix les états-majors concernés. Verrou du flanc sud de l’OTAN, face à la Russie et à l’Iran, il sait que son pays bénéficie d’une grande bienveillance des Américains, dont la priorité est le maintien de la vaste base aérienne d’Incirlik.

Dans le dossier des gisements offshore, Athènes s’appuie sur les traités internationaux (jamais ratifiés par Ankara) et en appelle à la solidarité européenne. Sans succès. Le soutien de l’UE est resté symbolique. Une fois encore, Berlin a donné le tempo. Angela Merkel n’a pas voulu fâcher Erdoğan ni indisposer la minorité turque d’Allemagne (2,5 millions de résidents). L’UE a tergiversé, pendant qu’Erdoğan agitait de nouveau sa « bombe migratoire », ces 2 à 3 millions de migrants qu’il menace d’envoyer vers l’Europe. Pourquoi se gênerait-il ? Entre 2014 et 2020, l’UE lui a accordé 4,3 milliards d’euros d’« aide à la préadhésion »…

À propos de l’auteur
Frédéric Pons

Frédéric Pons

Journaliste, professeur à l'ESM Saint-Cyr et conférencier.
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