<i class='fa fa-lock' aria-hidden='true'></i> Des aviateurs européens mercenaires pour la Chine

29 décembre 2022

Temps de lecture : 10 minutes
Photo : Millitary aircrafts perform during the China International Aviation & Aerospace Exhibition in Zhuhai, China on Nov. 8, 2022. ( The Yomiuri Shimbun via AP Images )/YOMIU/22313145413508/110420+0900 JAPAN OUT/2211090508
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Des aviateurs européens mercenaires pour la Chine

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En octobre 2022, l’affaire fit grand bruit : d’anciens pilotes de chasse européens étaient recrutés par l’armée chinoise pour former ses propres pilotes. Trahison ? Simples mercenaires à la solde d’un pays étrangers ou pilotes travaillant légalement pour une entreprise de formation ? La question est plus compliquée qu’il n’y parait. Enquête sur un dossier sensible qui montre la complexité des mercenaires.

Par Oscar Gaboriau

Suivi chronologique de l’affaire : Le crash d’un avion chinois avec un pilote étranger à son bord

Contexte  

Depuis le 18 octobre 2022, de nombreux médias occidentaux font état du recrutement d’anciens pilotes d’avions de chasse par l’armée chinoise. Le Figaro[1] évoque une vidéo relayée sur Twitter en avril dernier dans laquelle on peut voir deux pilotes, un Chinois et un Français, allongés au sol après le crash de leur avion.

Une recherche localisée et datée sur Twitter nous a permis de retrouver cette vidéo. Les premières vidéos postées datent du 23 avril 2022, jour du crash. Il existe plusieurs autres vidéos montrant l’avion avant le crash et des attroupements autour des pilotes et des morceaux calcinés de l’avion.

En avril, une vidéo est apparue sur Twitter. Elle montrait un entraîneur européen et un pilote de l’armée de l’air chinoise qui venaient de s’éjecter de leur avion d’entraînement JL‑10 dans la province d’Anhui. Le JL‑10 est un avion de combat léger supersonique utilisé à des fins d’entraînement par les forces aériennes de l’APL et le constructeur du JL‑10, la Hongdu Aviation Industry Corporation, est une filiale d’AVIC.

              

Légende de la vidéo[2]« La nouvelle vidéo est ici : Aujourd’hui, un avion de chasse s’est écrasé dans la commune de Zhenligu, canton de Yucheng, ville de Shangqiu, province du Henan ! Il y avait en fait un pilote étranger dans l’avion ! »

Une deuxième vidéo[3] filme le lieu du crash et les civils attroupés autour

                       

 Capture d’écran d’une partie de la carcasse de l’avion (un JL-10) 

Le cas du pilote étranger et des pilotes recrutés en général

Le Figaro fait confirmer qu’il s’agit d’un ancien officier de l’armée de l’air française, et d’après plusieurs médias anglo-saxons, une trentaine de pilotes britanniques auraient été recrutés par l’APL. Des pilotes australiens et canadiens ont également été approchés.

Des pilotes de Typhoon, Jaguar, Harrier et Tornado, mais aussi des pilotes d’hélicoptère ont été approchés. Pour l’instant pas de pilote de F-35, mais le personnel en service est visé et il semblerait qu’aucun n’ait accepté.

Les recrutements ont commencé en 2019, puis se sont ralentis pendant le Covid avant de s’intensifier à nouveau dernièrement[4].

Les différentes réactions vis-à-vis de la révélation de la vidéo

Réactions des pays concernés

Au Royaume-Uni

D’après un porte-parole du ministère de la Défense, la formation et le recrutement de pilotes n’enfreignent aucune loi britannique en vigueur, mais les autorités du Royaume-Uni et d’autres pays tentent de décourager cette activité.

Le ministre britannique des Forces Armées, James Heappey, a demandé une modification de la loi afin d’empêcher les pilotes de la Royal Air Force (RAF) de transmettre des renseignements à la Chine à l’avenir, et un porte-parole du Premier ministre britannique Liz Truss, a promis des « mesures décisives » pour mettre fin à ce type de chasseur de têtes.

Le « Ministry of defence press officer » a annoncé sur son compte twitter le 18/10/2022, que le débauchage d’anciens pilotes militaires britanniques pour former l’armée populaire de Chine érodait clairement leur avantage de défense. De ce fait ils ont prévu de prendre des « mesures immédiates pour dissuader et pénaliser cette activité »[5].

Il déclare également: « Defence Intelligence are engaging with the individuals already involved to ensure they are fully aware of the risk of prosecution under the Officials Secrets Act. » (« Les services de renseignement de la défense s’entretiennent avec les personnes déjà impliquées pour s’assurer qu’elles sont pleinement conscientes du risque de poursuites en vertu de la loi sur les secrets officiels. ») et « We are conducting a review of the use of confidentiality agreements across Defence with the aim of providing additional contractual levers to prevent individuals breaching security.”[6](« Nous procédons actuellement à un examen de l’utilisation des accords de confidentialité dans l’ensemble de la Défense dans le but de fournir des leviers contractuels supplémentaires pour empêcher les individus de violer la sécurité. »).

France

La France n’a pas réagi officiellement.

Réaction de la TFASA

La page d’accueil du site internet de la TFASA affiche depuis le 22/10/2022, un message destiné à répondre aux allégations des médias[7]. La compagnie affirme qu’elle agit ouvertement depuis des années et ne fait aucun secret de ses relations avec la Chine. Le message indique que la TFASA est en contact avec le ministère de la Défense britannique depuis de nombreuses années et qu’ils sont pleinement conscients de la nature des activités de l’entreprise.

L’école, qui forme des pilotes et des ingénieurs de pays du monde entier, a déclaré : « Tous les aspects et le matériel de formation sont strictement non classifiés et fournis soit par des sources ouvertes, soit par les clients eux-mêmes. Aucune formation n’implique des tactiques ou autres informations classifiées, ni aucune activité de première ligne. »

Jean Rossouw, président exécutif du groupe TFASA a ajouté « qu’aucun de ses formateurs n’est en possession d’informations juridiquement ou opérationnellement sensibles relatives aux intérêts de la sécurité nationale d’un pays, qu’il s’agisse de ceux dont sont issus ses employés ou de ceux dans lesquels elle dispense des formations[8]. »

Enfin, la TFASA affirme avoir été créée en 2003 et « bénéficie de son indépendance commerciale et de sa neutralité politique[9]. »

La TFASA elle-même a été créée en pensant à la Chine et ne l’a jamais caché, comme le montrent des documents historiques accessibles au public. En fait, elle a été créée « avec le soutien total du gouvernement sud-africain afin de poursuivre l’amitié et la coopération avec la Chine », selon un argumentaire de vente de la société, et a établi de longue date des partenariats officiels et des coentreprises avec AVIC en Afrique du Sud et en Chine.

Sur le site de la TFASA, deux pilotes occidentaux devant un FTC-2000, jet d’entrainement chinois.

La TFASA n’est pas officiellement liée au gouvernement d’Afrique du Sud. Cependant, tout cela survient à un moment où les relations entre la Chine et l’Afrique du Sud se renforcent. Non seulement les deux pays partagent de solides relations diplomatiques, avec une relation commerciale en plein essor, mais il existe également des liens militaires de plus en plus importants. Cela semblerait réduire les chances de toute action du gouvernement sud-africain visant à réprimer la formation du personnel de l’APL dans le pays.[10]

L’entreprise en question : Test Flying Academy of South Africa (TFASA)

Comme activité principale, la TFASA offre une formation aux pilotes commerciaux chinois depuis plus de 10 ans en partenariat avec l’Aviation Industry Corporation of China (AVIC), un groupe contrôlé par l’État chinois.

Cette société est donc soupçonnée de fournir des pilotes occidentaux (principalement anglais, canadiens et français) à l’armée chinoise. En l’état actuel de nos recherches, nous ne pouvons affirmer cette information, mais plusieurs éléments qui suivent apparaissent.

Création – Contexte

Créée en 2003 par deux pilotes sud-africains, Petri van Zyl[11] et Dave Stock, la TFASA est dirigée aujourd’hui par Jean Roussouw et C. Jurie van Wyngaard et est désignée par les médias occidentaux comme étant directement responsable du recrutement des pilotes instructeurs occidentaux au bénéfice de l’APL.

Présentation des deux fondateurs sur le site de l’entreprise, en 2005 

Sur le site de la TFASA on retrouve une certification émise par la Society of Experimental Test Pilots[12] faisant de la TFASA un membre de la SETP.

Sur une version précédente du site datant de 2016, la page d’accueil affiche une photo sur laquelle s’entremêlent drapeaux sud-africains et chinois avec un avion de chasse en premier plan.

                

La même page mentionne les partenaires de la TFASA parmi lesquels on retrouve l’AVIC (Aviation Industry Corporation of China) et l’AIFA[13].

Les employés et dirigeants

Un extrait de la liste des employés et des dirigeants permet de relever les liens qu’a TFASA avec la Chine ou des entreprises liées.

Ses offres

La société propose une « formation au vol opérationnel militaire » et se targue d’avoir des pilotes expérimentés aux commandes d’avions occidentaux tels que l’Eurofighter et le Gripen.

Ses arguments de vente incluent également « la formation aux normes de l’OTAN ».

Mode de recrutement

Les pilotes sont chassés et recrutés par la Test Flying Academy of South Africa (TFASA), puis envoyés en Chine, attirés par des salaires mirobolants (environ 240k £ par an).

Rossouw a déclaré que TFASA n’avait jamais recruté de pilotes directement dans l’armée britannique, et que chaque nomination avait été faite à partir d’un pool de pilotes travaillant au Moyen-Orient, qui seraient tous des pilotes retraités qui travaillaient déjà pour « BAE Systems » en tant que contractants civils.

Différentes informations financières – Moyens

Aucunes informations financières n’ont pu être collectées.

En revanche, concernant ses moyens : « Pour effectuer ses exercices en Afrique du Sud [la TFASA] loue des Mirage F1 de Dassault et des Cheetahs de Saab qui ne sont plus utilisés par l’armée de l’air sud‑africaine »[14]. « La société se targue de pouvoir également fournir des pilotes qui ont volé dans des Eurofighters, produits par BAE Systems, Airbus Group et Leonardo, des Gripens construits par Saab et des Tornados de BAE. »

Place sur le marché des écoles de formation d’aviation et plus largement dans le domaine aéro.

SETP

Society of Experimental Test Pilots : Organisation internationale fondée par six pilotes d’essai civils américains à Lancaster, Californie, en 1955. La SETP publie une offre d’emploi pour la TFASA depuis au moins le 30/07/2021. L’offre est supprimée[15] peu après le 22/10/2022 (soit peu après le début de la polémique).

Elle concernait le recrutement d’instructeurs de pilotes d’essai pour travailler en Extrême-Orient. L’offre demandait que les instructeurs aient une expérience dans l’enseignement à des élèves dont l’anglais n’est pas la langue maternelle et parmi les pré-requis indispensables, il était demandé que les instructeurs soient issus de l’une des écoles suivantes : l’USAF TPS, USNTPS, l’ETPS ou l’EPNER. Soit respectivement les écoles de formations des pilotes d’essai de l’US Air Force, de l’US Navy, de la Royal Air Force et de l’Armée de l’Air française.

LE 29/10/2022                                                                          

Le 19/10/2022                                                                        

À la fin de l’offre est mentionné le contact RH de la TFASA : Craig Penrice. Celui-ci dispose de deux profils LinkedIn sous le même nom, mais diffèrent légèrement. Ils font état d’une longue expérience comme pilote au sein de la RAF, puis comme pilote d’essai chez BAE Systems avant de fonder Livingston Aerospace en 2013, dernier poste mentionné sur ses deux profils[16].

BAE Systems

Entreprise britannique de défense et d’aérospatiale, constructeur d’avions civils et militaires.

Comme évoqué précédemment, la TFASA affirme recruter des pilotes d’essai chez BAE Systems. Le site internet consacre une page à Craig Penrice, son ancien « chef des pilotes d’essai »[17]. Les liens avec la TFASA sont donc évidents et Craig Penrice pourrait avoir grandement contribué, grâce à ses relations, au recrutement des pilotes d’essai pour la TFASA.

AVIC

Aviation Corporation of China : Holding publique chinoise fondée en 1993 et spécialisée dans la construction aéronautique. Elle construit des avions militaires, des avions de ligne, des hélicoptères et des turboréacteurs. Son siège social est situé à Pékin.

AVIC s’associe, par l’intermédiaire de son International Flight Training Academy (AIFA), à la Test Flight Academy of South Africa (TFASA).

AVIC International Flying Academy : formée après l’acquisition de Cape Flying Services en avril 2011, l’AIFA dépend directement d’AVIC-International. Elle se présente comme une académie de formation au pilotage moderne et de haute technologie[18].

La TFASA est évoquée sur la même page comme « l’autre actionnaire, une société qui entretient depuis longtemps des relations commerciales fructueuses avec AVIC-International et COMAC en Chine ».
La TFASA dispense une formation à l’aviation civile dans la province du Liaoning. Elle forme également les pilotes aux commandes d’avions produits par la filiale d’AVIC, la Commercial Aircraft Corporation of China (COMAC), qui est en passe de devenir le troisième constructeur aéronautique mondial.

AIFA

L’AIFA est agréée par la South African Civil Aviation Authority (SACAA) et la Civil Aviation Administration of China (CAAC) d’après leur site internet[19].

L’AIFA dispose de trois bases d’entrainement, toutes en Afrique du Sud, à Georges Airport, Beaufort West et Oudtshoorn. Cette dernière base étant celle de la TFASA, présentée toujours sur leur site comme « compagnie sœur »[20]. Il semblerait que les deux sociétés aient opéré une joint-venture (à confirmer). La page Facebook de l’AFIA Afrique du Sud montre un groupe multiculturel de formateurs et de stagiaires, notamment originaires de pays européens, d’Asie de l’Est, d’Asie du Sud et du Moyen‑Orient.

Un post d’AIFA du 29 juin 2021 montre trois individus dans un avion: un Européen et deux Asiatiques[21]. Si le visage de l’Européen est net, les deux visages des Asiatiques présents sur la photo sont flous. Leurs identités sont donc masquées. L’AIFA a l’habitude d’identifier, souvent par leur nom, de nombreux Européens dans ses publications, mais rarement les Asiatiques.

Liens avec pays et pouvoirs publics

Nos recherches soulignent que la TFASA agit en tant que société privée, et non aux côtés du gouvernement sud-africain.[22]

Informations non confirmées 

En faisant des recherches sur des sites publicitaires, des blogs qui ont été supprimés d’internet, nous avons fait ressortir une page de « présentation » de l’entreprise « TFASA »[23] expliquant qu’elle était autrefois l’école nationale de pilotes d’essai affiliée au gouvernement sud‑africain, mais que cette dernière a été fermée en 2003 sous la pression des États‑Unis en raison de ses « liens déjà existants avec la Chine ».

Sources supplémentaires

[1] https://www.lefigaro.fr/international/quand-l-armee-chinoise-recrute-des-pilotes-francais-20221021

[2] https://twitter.com/Jzzrb123/status/1517857044027809792

[3] https://twitter.com/frankabc3/status/1518111613173346306?s=20&t=SzIL60wg5PJfRqV-Ojirow

[4] https://www.bbc.co.uk/news/uk-63293582

[5] https://twitter.com/DefenceHQPress/status/1582417903747751936

[6] https://twitter.com/DefenceHQPress/status/1582418190742614021

[7] https://www.tfasa.com

[8] https://www.independent.co.uk/news/uk/british-bbc-mod-south-africa-chinese-b2210572.html

[9] https://www.businessinsider.co.za/tfasa-says-chinese-pilot-training-is-no-secret-as-uk-shouts-treason-2022-10

[10] The Drive, « Is China Really Using Ex-UK Military Pilots For Tactics Insights? Sure Seems Like it »

[11] https://web.archive.org/web/20050205040511/http://www.tfasa.co.za/meet_the_team.htm

[12] https://www.tfasa.com/about-tfasa

[13] https://web.archive.org/web/20160208000739/http://www.tfasa.co.za/

[14] https://www.epochtimes.fr/larmee-de-lair-chinoise-sentraine-afrique-sud-2039486.html

[15] https://web.archive.org/web/20210730132907/https://www.setp.org/job-openings/test-pilot-instructor-tfasa1.html

[16] https://uk.linkedin.com/in/craig-penrice-5b615835?trk=public_profile_samename-profile et https://uk.linkedin.com/in/craig-penrice-152ab126?trk=public_profile_samename-profile

[17] https://www.baesystems.com/en/feature/former-pilotrsquos-pride-in-symbol-of-bae-systems-heritage

[18] https://www.aifa.co.za/history/

[19] https://www.aifa.co.za/home/

[20] https://www.aifa.co.za/aifa-oudtshoorn-base/

[21]https://www.facebook.com/AIFASA/posts/pfbid05aZ477wu66n86NZi9vGCTR9FQD7zh1tqAzhB6xfofwPK6LAinbRipGRnMDbTRwCyl

[22] https://www.businessinsider.co.za/south-african-flight-academy-helps-recruit-uk-pilots-for-china-says-threat-alert-2022-10

[23] https://slideplayer.com/slide/1705896/

 

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Fondée en 2014, Conflits est devenue la principale revue francophone de géopolitique. Elle publie sur tous les supports (magazine, web, podcast, vidéos) et regroupe les auteurs de l'école de géopolitique réaliste et pragmatique.
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