Développer la culture de la ruse et de la déception

2 octobre 2026

Temps de lecture : 6 minutes

Photo : 13e régiment de dragons parachutistes. (C) Wikipédia.

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Développer la culture de la ruse et de la déception

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Par Sébastien Tencheni

  • L’armée de Terre souhaite renouer avec la ruse de guerre, appelée aujourd’hui déception ; le commandement du combat futur (CCF) a édité une doctrine sur les opérations de déception en 2024.
  • Mais pour mettre en œuvre ce type de manœuvre et s’entraîner à tromper l’ennemi, il est primordial de réintégrer dans la culture militaire la ruse et la déception.
  • Cela passe par les centres de formation, en inculquant les exemples modernes et anciens de victoires militaires grâce à la ruse, et en s’entraînant pour développer un esprit créatif.

(Ré)introduire la culture de la surprise et de la ruse

Lorsque l’on étudie l’histoire de la ruse de guerre au sein de l’institution militaire, on remarque qu’il s’agit d’un sujet qui revient régulièrement, sans jamais être réellement traité. Ainsi, au sein de l’École supérieure de guerre (ESG), en 1950, son commandant avait écrit, suite à une conférence dédiée à la déception, une note évoquant que « la nécessité, à tous les échelons de commandement de tromper l’ennemi a été, en France, plus ou moins perdu de vue et, […] il conviendrait que toute opération fasse l’objet d’un plan de déception. »

Le général Thierry Burkhard, alors chef d’état-major de l’armée de Terre (CEMAT), voulait inculquer de nouveau la culture de la ruse : « Nous avons trop longtemps laissé en friche la ruse. C’est une excellente école pour nos jeunes cadres qui doivent très tôt comprendre les mécanismes des perceptions. Cela commence par la manœuvre tactique de la compagnie qui doit systématiquement s’efforcer de tromper l’ennemi et cela se prolonge avec l’équipement de nos unités en moyens de leurrage. »

« Nous avons trop longtemps laissé en friche la ruse. C’est une excellente école pour nos jeunes cadres qui doivent très tôt comprendre les mécanismes des perceptions. »

C’est ce que tente de faire l’armée de Terre (adT) en essayant d’institutionnaliser cette culture, de l’inscrire dans le marbre. Au sein de l’état-major de l’adT, on estime que la déception doit « devenir une branche à part entière de la manœuvre ». C’est l’arme psychologique du terrien. En effet, agissant sur la perception que l’ennemi se fait de la situation tactique, elle a pour but que, par cette déformation cognitive, l’ennemi agisse favorablement à la manœuvre amie.

Le général Yakovleff avait écrit dans les années 2000 une note conseillant différents ouvrages à lire suivant le niveau de responsabilité. Pour préparer différents concours militaires (école militaire interarmes, école de guerre), des conseils de lecture sont donnés. Il s’agit principalement de livres traitant de polémologie, considérés comme classiques : Le fil de l’épée, Introduction à la stratégie, ou encore De la guerre. À côté de ces références, il est nécessaire de rajouter ceux évoquant la déception ou la ruse. En France, des écrivains, militaires comme civils, s’intéressent de plus en plus à ce sujet :

  • la déception à travers son histoire et une analyse : Rémy Hémez, Les opérations de déception : ruses et stratagèmes de guerre ;
  • une étude de la stratégie à travers la ruse : Jean-Vincent Holeindre, La ruse et la force : une autre histoire de la stratégie ;
  • une étude de la ruse à travers les temps : Patrick Manificat, Qui ruse gagne – Une anthologie de la tromperie guerrière.

Il existe, en outre, une abondante littérature anglo-saxonne :

  • la principale étude sur la déception en opération : Barton Whaley, Stratagem – Deception and surprise in War ;
  • une analyse de différentes opérations de déception : Christopher M. Rein, Weaving the Tangled Web – Military Deception in Large-Scale combat operations ;
  • une analyse de la déception par le biais du renseignement : Robert M. Clark & William L. Mitchell, Deception: Counterdeception and Counterintelligence.

Durant les formations initiales où les cours d’histoire militaire donnent des analyses des combats, des batailles, des opérations et des guerres, le prisme de la ruse peut être ajouté comme lecture de ces évènements militaires. Bien entendu, la bataille d’Austerlitz est et restera une référence par sa manœuvre, mais elle est peu étudiée sous le prisme de la ruse. Napoléon est pourtant un maître en la matière. L’Empereur avait dissimulé une partie du corps d’armée de Davout plusieurs kilomètres en retrait ; il avait simulé un début de retraite en dégarnissant le plateau de Pratzen ; il avait intoxiqué l’ennemi sur sa « soi-disant » faiblesse en tentant de négocier une entrevue avec le tsar. Cette préparation à la bataille est peu racontée en école de formation. L’opération Auvergne, dernière opération de la guerre d’Indochine, est un exemple peu connu qui mériterait d’être enseigné.

La culture de la ruse doit être partagée à tous les niveaux, du niveau 9 au niveau 1 : redécouvrir la ruse du casque sur un bâton au niveau groupe, l’art du camouflage au niveau section ou compagnie. Les documents de doctrine des années 1970 sont particulièrement instructifs dans la mise en œuvre de la déception à travers les procédés de dissimulation et de simulation. L’école du génie pourrait être désignée comme école de référence pour instruire sur les procédés de la déception (dissimulation, simulation et intoxication). L’école d’état-major enseignerait, elle, sur la technique d’état-major de conception d’une opération de déception.

S’entraîner

Il est toujours difficile de s’entraîner au combat, à la manœuvre, à la guerre. Cette dernière étant un drame humain, où les tragédies de violence et de mort côtoient les valeurs morales d’héroïsme et de camaraderie, il est compliqué de la rendre réaliste dans des exercices.

Cependant, l’entraînement reste ce qui permet de mettre en œuvre, d’entretenir les savoir-faire guerriers, mais aussi de les corriger, de tester de nouvelles approches ou techniques. S’entraîner à concevoir et conduire des opérations de déception peut s’avérer encore plus compliqué que d’autres types d’opération car celles-ci entrent dans le champ des perceptions.

Il y a plusieurs façons de s’entraîner au sein de l’adT :

  • la simulation assistée par ordinateur ;
  • le jeu de guerre ou wargame ;
  • les camps d’entraînement ou les terrains libres.

Il n’existe pas de logiciel de simulation assistée par ordinateur dédiée à la déception, à la ruse. L’adT s’entraîne sur plusieurs plateformes de simulation suivant le niveau évalué. Il pourrait être ajouté dans ces supports des outils en lien avec la déception : leurres, canons à son, etc.

L’adT a développé un jeu de guerre intitulé Duel tactique. Mis en place par l’école de guerre-Terre, ce jeu de plateau permet de faire travailler les unités terrestres jusqu’au niveau de la brigade. La spécificité de la déception est difficile à mettre en œuvre sur ce jeu de plateau, car elle produit ses effets dans le champ des perceptions. Le CCF travaille pour le faire évoluer. Est-il possible de coupler ce style de jeu avec celui d’un jeu de rôle ? Peut-être que cette piste permettrait d’englober ce champ des perceptions.

Enfin, lors des exercices ou des évaluations en camp de manœuvre ou en terrain libre, il devrait être incité à pratiquer la ruse ou la déception suivant le niveau entraîné ou évalué. D’anciennes commissions de l’ESG avaient proposé des mises en œuvres de déception sur des exercices. En outre, ces exercices permettent de tester du matériel, des idées de manœuvre et des concepts d’opérations. Bien menées, ces initiatives pourraient montrer la réelle efficacité des opérations de déception et faire lever les freins qui bloquent le développement et le retour de la ruse de guerre dans l’adT française.

Un exemple de ruse : la réarticulation des forces françaises au Sahel

Au Mali, suite au dernier coup d’État et la mise en place de la junte militaire, la société militaire privée Wagner devenait de plus en plus présente à côté de l’appareil d’État malien et auprès des forces armées de Bamako. Une pression de plus en plus forte était mise sur les forces françaises et l’exemple du faux charnier de Gossi en avril 2022 en a été le point d’orgue. Quelques mois auparavant, le président de la République demandait à quitter le Mali.

Pour cela, une vaste opération de déception fut montée par l’état-major de l’opération Barkhane. Elle consistait à tromper les Maliens et Wagner sur l’attitude des forces françaises, sur la date de départ du camp de Gao et sur les intentions de la force Barkhane.

Par de la dissimulation logistique (des convois étaient faits la nuit), de la simulation tactique (les missions avec les Maliens se poursuivaient) et de l’intoxication (poursuite des contrats après la date planifiée de départ), l’imprécision et le flou sur la réarticulation est amplifiée dans la perception des Maliens et de Wagner.

Finalement, le 15 août à minuit, le camp de Gao est vidé et les unités de la force Barkhane qui y étaient stationnées font route vers la frontière nigérienne. Arrivé à la dernière ville malienne au petit matin, le convoi est passé inaperçu, que ce soit dans Gao, comme dans les autres villes traversées.

Cette réorganisation et ce départ du Mali fut un franc succès, grâce à la ruse mise en place par l’état-major. Il fallut maintenir le secret autour de cette manœuvre, que ce soit auprès des Maliens comme au sein même de la force. L’adT française a ainsi démontré la pertinence et l’efficacité de ce type d’opération.

« L’adT française a ainsi démontré la pertinence et l’efficacité de ce type d’opération. »

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