En 2018, la campagne antifrançaise qui submerge la Centrafrique sidère les armées et la diplomatie françaises. Elle n’est pas née de rien.
Dès 2013, la Russie avait fait de la Guinée le premier laboratoire d’une stratégie d’influence patiente, à la faveur de l’épidémie d’Ebola.
Coopération scientifique, présence économique via Rusal, récit sur mesure : comment Moscou a testé, avant le Sahel, sa guerre des perceptions.
En 2018, les armées et le monde diplomatique sont sidérés par la campagne de communication antifrançaise qui se développe en Centrafrique. Subitement, 90 % des articles de la presse locale, à Bangui, et une somme impressionnante de messages poussés sur les réseaux sociaux par des influenceurs se réclamant du panafricanisme disent pis que pendre de la France. Rapidement identifiée, la Russie nie pourtant être à l’origine de cette vague antifrançaise, comme elle nie également avoir un quelconque lien avec les miliciens de type caucasien et parlant russe, de plus en plus présents dans la capitale et bientôt ailleurs dans le pays.
Bousculée, sidérée, prenant difficilement la mesure de la portée de cette offensive informationnelle et tardant à mener les actions qui s’imposaient pour défendre sa réputation et rétablir la réalité de son action sur le continent africain, la France finira par se désengager, militairement, d’abord du Mali et de la Centrafrique, puis du Burkina Faso et du Niger.
Cette offensive informationnelle russe en Afrique n’est pourtant pas apparue soudainement et, pour fulgurante qu’elle a pu être à partir de 2018, elle s’est construite rationnellement sur une période de plusieurs années et de façon visible. La Guinée a constitué une première étape de cette politique russe destinée à ruiner l’influence française en Afrique francophone.
La Guinée, la position la plus favorable de la Russie pour commencer sa guerre informationnelle
L’offensive informationnelle russe en Afrique contre la France ne s’est pas imposée d’emblée comme une confrontation directe. Elle s’inscrit d’abord dans le cadre d’une stratégie progressive et patiente dont les premiers jalons sont posés au début des années 2010. La Guinée sera le premier pays où la Russie de Poutine va tester son influence en investissant le champ informationnel pour en faire d’abord un outil de valorisation de son action, puis de limitation, voire d’éviction, à son profit, de l’influence occidentale et singulièrement française.
Il est nécessaire de faire un rappel historique. En 1958, lorsque se négocient les indépendances des pays d’Afrique francophone, Ahmed Sékou Touré fait prendre à la Guinée une trajectoire radicalement différente de celles des autres pays de la sous-région. Le pays rompt brutalement avec la France et le nouveau régime guinéen se tourne vers les pays du bloc communiste. Moscou est trop heureuse de disposer ainsi d’un point d’appui en Afrique de l’Ouest qui lui tombe du ciel1. Une coopération se met en place et, pendant un quart de siècle, les élites guinéennes seront formées en Russie, tandis que la coopération avec les États communistes se développe. En 1984, à la mort de Sékou Touré, la Guinée s’ouvre à nouveau à l’Ouest mais ne rompt pas pour autant avec ses partenaires de l’Est. Malgré la chute de l’URSS en 1991, l’influence russe reste importante dans le pays, voire se développe dans certains secteurs : minier ou santé.
Ebola : l’occasion à saisir pour revenir sur le devant de la scène
En 2013, la Russie se saisit de l’opportunité offerte par l’épidémie de fièvre hémorragique à virus Ebola qui frappe la sous-région pour tester sa capacité d’influence. Cette stratégie est favorisée par la détention, par Moscou, de plusieurs atouts objectifs : une implantation ancienne et forte de la Russie dans le pays et des relais crédibles et opérationnels.
La stratégie d’influence russe repose sur un modèle hybride associant État, capacités scientifiques et financement du secteur privé : contrairement à ailleurs en Afrique de l’Ouest et centrale, la Russie dispose, en Guinée, d’une base industrielle et d’un potentiel économique réels grâce à l’entreprise Rusal. Championne mondiale de l’exploitation de la bauxite, présente en Guinée depuis 2001, l’entreprise joue un rôle central : elle sert de pivot logistique et opérationnel dans la lutte contre l’épidémie et prolonge son influence en investissant dans les institutions scientifiques et médicales. La Russie joue ainsi habilement de son aptitude à brouiller les limites entre l’action étatique et l’action privée, avec une agilité surprenante, comme en témoigne le rôle particulièrement actif d’Alexandre Brégadzé, d’abord longtemps ambassadeur de la Fédération de Russie en Guinée (2011-2019) puis, pratiquement immédiatement, placé à la tête de Rusal Guinée. Comme le rapporte Jeune Afrique2 : « Quand on dirige Rusal-Guinée, on est très puissant. » Ainsi, à partir de 2016, dans le cadre d’un partenariat public-privé avec la société Rusal, le Centre de recherche en épidémiologie, en microbiologie et des soins médicaux (CREMS) s’installe à Kindia, à proximité de l’Institut de recherche en biologie appliquée de Guinée (IRBAG). Réalisé en un délai record de 50 jours, « la construction de ce centre fait de Rusal la première société privée dans le monde à réaliser un projet d’une telle envergure visant à lutter contre la maladie d’Ebola », selon les autorités russes3.
Une communication pour être perçue comme le primus inter pares des partenaires de la Guinée
Les yeux du monde sont braqués sur cette épidémie qui fera 11 300 morts en Afrique de l’Ouest, dont 3 800 en Guinée4 — rappelons-le —, et, dans la lutte contre Ebola, la Russie se mobilise donc rapidement. Pas plus que la France, en fait, mais Moscou perçoit bien que la santé constitue un levier stratégique d’influence internationale et que les interventions humanitaires peuvent produire des effets géopolitiques pour peu qu’on sache bien les exploiter. Moscou déploie donc rapidement des laboratoires mobiles et des équipes spécialisées5, tout en installant un hôpital militaire, en construisant un centre de recherche à Kindia et en débutant des recherches sur un vaccin. La Russie communique beaucoup et occupe le champ médiatique en valorisant au maximum son action6, tout en affichant des ambitions plus générales, comme le déclare fin 2018 l’ambassadeur Brégadzé : « Et si, dans les années 1990, la présence russe en Guinée a beaucoup diminué en raison de la dislocation de l’Union soviétique, la Russie est aujourd’hui de retour. En Guinée, et en Afrique en général7. »
S’installe alors un discours qui présente la Russie comme un partenaire exemplaire et, finalement, le meilleur auprès de la Guinée. Ainsi, en décembre 2015, vantant le bilan de la Russie, l’ambassadeur de la Fédération de Russie, Alexandre Brégadzé, annonce fièrement dans un discours officiel : « Aucune compagnie russe n’a quitté la Guinée pendant l’épidémie ! Au contraire, elle a fait venir ici une grande équipe de médecins russes pour combattre Ebola8. » De même, quand les autorités russes annoncent leur volonté de créer un vaccin9, celui-ci est présenté comme une réponse directe du président Poutine à une demande personnelle du président guinéen Alpha Condé : « Vladimir Poutine, président de la Fédération de Russie, a ordonné le développement de ce vaccin à la suite d’une demande formulée par le président de la République de Guinée, Alpha Condé, à la fin de l’année 201410 », renforçant ainsi le sentiment d’un intérêt personnel et prioritaire du président russe pour la situation de la Guinée. Cette image d’un lien privilégié, presque affectif, entre la Russie et la Guinée devient un axe de la communication de Moscou, qui se positionne comme le meilleur partenaire du pays. Pendant cette période, la France, dont l’engagement contre Ebola a pourtant également été massif et sur le temps long, communique aussi sur son action, mais sans chercher à se démarquer des autres pays pour démontrer que son engagement a été supérieur.
Par une communication insistant sur la fidélité de son engagement, la permanence de ses équipes sur le terrain, la construction du centre de Kindia et le développement du vaccin Gam-Evac Combi, Moscou a progressivement installé, dans une partie du discours public guinéen, l’idée qu’elle avait été le partenaire international le plus constant et le plus fiable de la Guinée durant la crise Ebola11. Elle a réussi à transformer son intervention sanitaire contre Ebola en instrument d’influence.
Approximations, mensonges et rumeurs : formater l’opinion publique
Mais si l’ambassadeur Brégadzé sait valoriser le bilan de son pays, il sait également prendre quelques libertés avec la réalité. Ainsi, en février 2019, lorsqu’il explique qu’« après la fin de cette épidémie, la plupart des spécialistes des pays qui se sont battus avec les Guinéens contre Ebola sont partis. Les médecins et les chercheurs russes sont restés en Guinée12 », ce n’est pas vrai : la France13, qui s’est également beaucoup investie dans la lutte contre Ebola, avec en premier lieu le détachement du professeur René Migliani14, conseiller spécial auprès du docteur Sakoba Keita, coordinateur national de la lutte contre Ebola, conserve un important dispositif sanitaire dans le pays même après la fin de l’épidémie. Quand il affirme15 dans le même discours qu’« à partir de 2015, la Compagnie unie Rusal a construit et équipé le premier hôpital pour les patients infectieux en République de Guinée », c’est factuellement faux : si, le 17 janvier 2015, le CREMS, d’une capacité de 63 lits, est inauguré à Kindia par le président Alpha Condé en présence de l’ambassadeur de Russie et des responsables de Rusal, dès novembre 2014 le centre anti-Ebola de Macenta, dans l’est de la Guinée, d’une capacité de 60 à 70 lits, financé par la France, était inauguré par Annick Girardin, secrétaire d’État chargée du développement. Par ailleurs, le 19 janvier 2015, la même semaine que l’inauguration du CREMS, c’est Jean-Marc Todeschini, secrétaire d’État aux anciens combattants et à la mémoire, qui inaugurait le centre de traitement des soignants (CTS) de Conakry, mis en œuvre par le Service de santé des armées français et une unité spécialisée dans le NRBC16… Les exemples qui infirment le discours russe sont nombreux, mais n’ont jamais été utilisés par la France pour rectifier les perceptions.
Valoriser son action en ignorant ou minimisant celle des autres aurait été de bonne guerre, et une stratégie de communication acceptable, si, au fil des semaines, la Russie n’avait pas également construit un univers virtuel où sa communication se jouait des limites entre le vrai, le vraisemblable et le faux. Apparaissent ainsi d’étonnantes informations dans le paysage médiatique guinéen. Fin 2014, fort opportunément, une étrange « révélation » court dans un pays traumatisé et où les rumeurs, parfois mortifères17, se sont multipliées depuis le début de la crise. En 198218, une épidémie semblable ayant déjà touché le pays aurait été jugulée par les méthodes sécuritaires expéditives mises en place par Sékou Touré et grâce à l’appui scientifique — déjà — de la Russie. Rien n’étayera cette rumeur, mais le message est clair : ce que la Russie a déjà fait, elle peut le faire à nouveau et, ayant sauvé la Guinée une première fois d’un immense péril, elle peut la sauver une seconde fois. Mobilisant l’attachement ambigu des Guinéens à la personne de Sékou Touré et à ses méthodes autoritaires, la Russie redevient, dans l’imaginaire d’une partie des Guinéens, le partenaire historique qui sait prendre les bonnes décisions, fussent-elles brutales, et accompagner le pays aux moments charnières de son histoire. Dans cette bataille des perceptions et d’une histoire instrumentalisée se dessine aussi l’image d’une Russie qui recommence à se substituer à la France en Guinée : quand les médias guinéens parlent de Rusal, du laboratoire de Kindia…, c’est aussi du complexe d’alumine de Fria, le « petit Paris guinéen » exploité par Pechiney et repris par Rusal, qu’ils parlent ; quant au CREMS, installé sur le site de l’IRBAG, c’est le site de l’ex-Institut Pasteur, deux symboles du rayonnement de la France qui ne lui appartiennent plus.
La question du troisième mandat : conflictualiser la relation avec l’Occident
Dans cette logique de long terme, la Russie a poli une image positive qui ne s’est pas construite en s’opposant frontalement aux acteurs occidentaux, mais en se positionnant comme un partenaire fiable de la Guinée, en valorisant son expertise scientifique, ses capacités logistiques19 et le lien particulier qu’aurait Moscou avec Conakry. Cette posture — se présenter non comme un partenaire parmi d’autres, mais comme le primus inter pares —, qui n’était qu’une prise de distance avec les pays occidentaux, connaît une nette inflexion, conflictuelle cette fois, à peine l’épidémie disparue.
Le 12 avril 2017, interrogé par le quotidien Libération20 sur la question d’un troisième mandat que lui interdit pourtant la Constitution guinéenne, le président Alpha Condé a une réponse cinglante : « Arrêtons avec cette vision dogmatique de savoir si la bonne chose est un, deux ou trois mandats. Ça dépend de chaque pays et de la volonté de son peuple. Nous ne voulons plus que l’Occident nous dicte ce que nous devons faire. » C’est pourtant la position de la majorité des pays de la CEDEAO, mais c’est l’Occident — et singulièrement la France, qui a pourtant été l’un de ses principaux appuis — qui est fustigé. C’est surtout une déclaration de l’ambassadeur Alexandre Brégadzé, en janvier 2019, qui provoque un tollé dans le paysage médiatique local et dans la sphère diplomatique. En déclarant publiquement que « les constitutions ne sont pas un dogme21 », le diplomate prend à contre-pied la position des pays occidentaux, de beaucoup de pays africains et, encore une fois, de la France. Cette déclaration, immédiatement considérée comme un soutien implicite de la Russie au troisième mandat, exacerbe le débat politique local. Les partisans d’Alpha Condé exultent, tandis que l’opposition et les pays militant pour le strict respect de la Constitution sont dénoncés comme n’acceptant pas la volonté du peuple guinéen. Fort de ce soutien, Alpha Condé affirme, lors d’un voyage à Abidjan le 19 avril 2019 et en flattant habilement les panafricanistes : « Je n’ai de compte à rendre qu’au peuple de Guinée, éventuellement au peuple africain. Donc, je n’ai pas de compte à rendre à l’extérieur22. » Le camp présidentiel oppose donc ce qui serait la « volonté du peuple guinéen23 », voire celle des Africains en général, aux critiques fondées sur le respect strict des dispositions constitutionnelles, dénoncées comme une approche à « géométrie variable qui prétend se substituer à la volonté populaire24 ».
Petit à petit se met en place, à destination en particulier de la jeunesse africaine, une manœuvre médiatique et numérique encore inconnue de l’Occident. Sont mis en avant le prétendu double standard de l’Occident, la nécessaire émancipation des Africains d’un Occident qui les spolie et veut les maintenir sous tutelle, qui les pille, qui les trompe… tandis que la Russie comprendrait et défendrait les aspirations des Africains.
Élargissement du front antifrançais : une offensive tous azimuts
Fin 2019, alors que le discours politique d’Alpha Condé reste relativement policé pour conserver une façade respectable à l’international, apparaît en Guinée le phénomène nouveau des volontaires communicants, ou VOLCOM25, des blogueurs qui ont pour mission de soutenir la candidature d’Alpha Condé. Composées de centaines de blogueurs, officiellement des volontaires non rémunérés26 du parti présidentiel, le RPG27 arc-en-ciel, ces véritables brigades numériques de la terreur submergent les réseaux sociaux et ciblent agressivement tous ceux qui osent s’opposer au troisième mandat.
Cette guerre informationnelle bon marché, mais qui produit des effets, s’inspire directement de celle que la Russie mène déjà, ailleurs, contre la France : étonnante synchronicité, au moment où Moscou prend position contre la France pour ce troisième mandat et qu’une offensive numérique est lancée par les VOLCOM, un même type d’offensive médiatique et numérique est déjà en cours, depuis 2018, en Centrafrique28, contre la France. À Bangui, le French Bashing bat son plein. La France se trouve alors en première ligne face à une offensive informationnelle russe particulièrement virulente qui la cible et dont l’intensité et la durée n’avaient encore jamais eu d’équivalent. Fleurissent soudainement sur les réseaux sociaux une multitude de sites pro-russes29 et franchement antifrançais. Des titres de presse se multiplient, avec pour point commun une ligne éditoriale antifrançaise. Apparaissent également de pseudo-ONG panafricanistes30 chargées de chanter les louanges de la Russie et de vilipender la France. La radio n’est pas en reste, avec l’apparition de Lengo Songö : « Nouons la solidarité »31, qui fait l’éloge du partenaire russe. Après la Centrafrique, le même mode d’action russe se développera ailleurs en Afrique, sapant les positions françaises et ajoutant du désordre au sein de pays déjà fragiles.
En Guinée, la Constitution sera finalement modifiée et, le 15 décembre 2020, Alpha Condé débutera son troisième mandat32. L’objectif stratégique de la Russie est atteint : la mise en place de son candidat et l’affaiblissement de la position de la France.
Conclusion
Bien avant les campagnes massives observées en Centrafrique, au Mali ou au Burkina Faso, Moscou a expérimenté, en Guinée, une méthode d’influence mêlant action diplomatique, présence économique, coopération scientifique, communication stratégique et exploitation des réseaux sociaux. L’expérience guinéenne à partir de 2013 est un laboratoire précoce de la stratégie d’influence que la Russie déploiera ensuite à plus grande échelle et de façon plus virulente dans d’autres pays africains.
Cette approche ne reposait pas initialement sur une attaque frontale contre la France. Elle visait d’abord à construire un récit favorable à la Russie en valorisant son rôle dans la lutte contre Ebola, en réactivant le souvenir de la coopération soviétique et en présentant Moscou comme un partenaire plus fiable, plus efficace et plus respectueux que les puissances occidentales. Une fois cette image positive installée, le discours a progressivement évolué vers une remise en cause plus directe des positions occidentales et de leurs valeurs, en opposant la primauté de la soi-disant volonté du peuple guinéen au respect de la légalité constitutionnelle, notamment à l’occasion du débat sur le troisième mandat d’Alpha Condé.
Le cas guinéen montre également que la guerre informationnelle moderne ne se limite pas à la diffusion de fausses informations. Elle consiste avant tout à façonner les perceptions en sélectionnant certains faits, en en exagérant la portée, en minimisant l’action de ceux qui sont définis unilatéralement comme des adversaires et en exploitant habilement des ressentiments historiques, sociaux ou identitaires déjà existants. Dans ce domaine, la Russie a bénéficié, en Guinée, d’atouts spécifiques : un héritage historique favorable, des relais locaux crédibles, une présence économique solide et un contexte politique propice à la contestation des positions occidentales.
La stratégie d’influence russe a également bénéficié d’un terreau favorable, marqué par la montée d’un ressentiment contre la France dans plusieurs pays d’Afrique francophone. Faute d’avoir suffisamment accompagné et expliqué les transformations de sa relation avec le continent depuis les indépendances, et au moins depuis le discours de La Baule de 1990, la France a laissé prospérer des discours critiques que la Russie a su exploiter à son avantage. Dans ce contexte, Moscou s’est largement appuyée sur des thèmes déjà existants33, reprenant et amplifiant des éléments de langage antifrançais qui avaient notamment été mobilisés par les partisans du président Laurent Gbagbo, en Côte d’Ivoire, dès le déclenchement de la crise de 2002.
Cette séquence révèle également une erreur d’appréciation des acteurs occidentaux, qui ont longtemps considéré la communication comme une fonction secondaire, un simple accompagnement de l’action diplomatique, sanitaire ou militaire. La Russie, au contraire, a démontré qu’à l’ère numérique, la bataille des perceptions peut produire des effets stratégiques comparables, voire parfois supérieurs, à ceux de l’action sur le terrain.
La Guinée constitue le premier théâtre de la guerre informationnelle menée par Moscou contre l’influence française en Afrique francophone, préfigurant les campagnes beaucoup plus offensives qui allaient suivre au Sahel et en Afrique centrale. Il faudra attendre 2022 avant que la France n’agisse de façon proactive contre la Russie, en désignant l’adversaire et en lançant une première contre-attaque informationnelle, au Mali, après « l’affaire du charnier de Gossi34 ».
Notes
1 L’orgueil des deux fortes personnalités ayant conduit à une rupture qui n’était pourtant pas inéluctable.
2 Jeune Afrique, « Guinée : Alexandre Brégadzé, ex-diplomate devenu ambassadeur du géant de l’aluminium Rusal ».
3 Africaguinee.com, « Kindia : Alpha Condé inaugure un centre de recherche en épidémiologie ».
4 En Guinée, Sierra Leone et au Liberia.
5 En mars 2020, pendant l’épidémie de Covid, la Russie tentera la même approche en Europe et singulièrement en Italie, en déployant à la fois des moyens sanitaires et des moyens militaires de décontamination.
6 Africaguinee.com, « Fin d’Ebola : le chef de l’État guinéen rend hommage aux acteurs de tous bords ».
7 Jeune Afrique, tribune « La Russie est de retour en Guinée ».
8 Africaguinee.com, « Fin d’Ebola… ».
9 Opérationnel en 2018 selon Rusal.
10 Communiqué Rusal / ministère de la Santé de la Fédération de Russie.
11 En 2026, faisant le bilan d’Ebola en Guinée, la Russie réitère (guineematin.com, 11 février 2026).
12 Ambassade de Russie en Guinée, allocution de S. E. M. Alexandre Brégadzé.
13 Lignes de défense (Ouest-France), sur le dispositif sanitaire maintenu.
14 Le médecin-chef des services hors classe René Migliani, épidémiologiste français du Service de santé des armées, placé dès octobre 2014 comme conseiller auprès du docteur Sakoba Keita, coordinateur national.
15 Ambassade de Russie en Guinée, même allocution.
16 2e régiment de dragons : spécialisée dans les risques biologiques, l’unité apporte son expertise au Centre de traitement pour les soignants (CTS) de Gbessia (mission Tamarin).
17 En septembre 2014, à Womey, en Guinée forestière, une délégation officielle mène une campagne de sensibilisation contre Ebola ; la population, très hostile, considérant que les autorités et les équipes sanitaires propagent en fait la maladie, attaque la délégation et tue 8 personnes.
18 BBC Afrique, sur l’origine de l’épidémie.
19 Même s’il faut relativiser : l’hôpital de campagne installé à Kindia n’a jamais été pleinement opérationnel mais a servi de support à une action de communication massive.
20 Libération, 12 avril 2017, « Alpha Condé : “Nous ne voulons plus que l’Occident nous dicte ce que nous devons faire” ».
21 Mediaguinee.com, janvier 2019.
22 Mosaiqueguinee.com, avril 2019.
23 TV5 Monde Info, « En Guinée, débat autour d’un 3e mandat pour Alpha Condé ».
24 Voxmeteore.info, sur un éventuel troisième mandat.
25 RFI, 14 octobre 2020, sur les pages Facebook pro-Condé.
26 Guineematin.com, 29 janvier 2020, « Grève des communicants du RPG-AEC ».
27 Rassemblement du peuple guinéen.
28 La formule fera florès : récemment encore, en 2026, le régime d’Ibrahim Traoré au Burkina Faso lancera les « bataillons d’intervention rapide de la communication » (analogie évidente avec les BIR, unités militaires mobiles particulièrement engagées).
29 Facebook : « Soutien à la Russie en RCA », « Bangui 24 News », etc., qui se copient les uns les autres.
30 « Urgence Panafricanistes », « Aimons Notre Afrique »…
31 Radio Ndeke Luka, « RCA : outre la formation des FACA, les Russes lancent une radio à Bangui ».
32 Alpha Condé sera finalement renversé en septembre 2021 lors d’un coup d’État mené par le colonel Mamadi Doumbouya, ce qui n’affaiblira pas pour autant la position de la Russie : celle-ci utilise par exemple la Guinée pour y faire passer des convois de matériel militaire à destination de l’AES ; quant à Rusal, la société minière poursuit son développement dans le pays.
33 Neuf thèmes apparus en Côte d’Ivoire et systématiquement amplifiés par les réseaux russes : les présidents français s’impliquent personnellement pour nuire aux pays africains ; la France veut conserver son « pré carré » à tout prix ; la France du « deux poids, deux mesures » (qui aide ses « valets » et punit ceux qui résistent) ; la France manipule les « bandes armées » ou les terroristes et utilise des « agents » pour déstabiliser les pays africains ; la France abuse de sa position au Conseil de sécurité ; la France entretient et fait durer les crises pour favoriser ses intérêts ; la France tient les leviers des institutions qui influent sur les politiques africaines ; la France est déloyale, complote et veut nuire à l’image internationale des pays africains ; la France tient l’économie et veut s’accaparer les richesses africaines indispensables à la survie de son économie.
34 Le 19 avril 2022, les militaires français rétrocèdent la base de Gossi aux autorités maliennes et quittent le secteur ; le 20, des mercenaires du groupe russe Wagner enterrent des corps à proximité du camp et tentent d’accuser la France d’un massacre. Filmés par des drones français alors qu’ils acheminent et enterrent les corps, les crimes et mensonges des mercenaires russes sont exposés aux yeux du monde.
Lire aussi :
La stratégie de communication russe en Centrafrique
Aux origines de la construction d’un discours antifrançais en Afrique










