<i class='fa fa-lock' aria-hidden='true'></i> Alphabet latin : l’écriture de la mondialisation

8 juin 2020

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Alphabet latin : l’écriture de la mondialisation

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L’anglais est aujourd’hui reconnu comme étant la langue de la mondialisation. Mais une hégémonie peut en cacher une autre, et l’alphabet qui sert à transcrire l’anglais est plus répandu encore. Comment ce vulgaire « sous-produit » de l’alphabet grec a-t-il connu un tel succès ?

L’écriture a été inventée au Moyen-Orient au ive millénaire avant notre ère. Les premiers systèmes connus, cunéiformes et hiéroglyphiques, sont progressivement supplantés par l’alphabet phénicien (1) un millier d’années avant Jésus-Christ. Les Grecs vont l’emprunter en modifiant le tracé des lettres et en l’écrivant de gauche à droite.

De la Grèce à Rome

L’alphabet grec essaime à son tour et les Étrusques le prennent comme base pour créer le leur, repris par les Romains. L’expansion de la petite cité de la péninsule italienne le répand à travers l’ensemble du bassin méditerranéen. Au demeurant, l’alphabet grec ne prend pas trop ombrage de la domination romaine, dans la mesure où la langue hellénique conserve une fonction véhiculaire dans la partie orientale de l’empire.

La première grande rupture pour l’alphabet latin est la christianisation de l’empire et la fixation du Saint-Siège à Rome. Ainsi, lorsque l’Empire romain s’effondre, le latin reste la langue de la chrétienté occidentale.

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En revanche, au sud de l’ancien Empire romain, l’expansion musulmane fait émerger un autre alphabet, également emprunté au modèle sémitique originel. Si la conquête arabo-musulmane se réalise d’abord sans acculturation de la population, la rupture est marquée par la décision du calife omeyyade Abd-el-Malik, en l’an 700, de supprimer la langue grecque des actes de l’administration. La conquête de la Perse et d’une partie des Indes contribue à l’extension de l’alphabet arabe. Au ixe siècle, apparaît l’alphabet cyrillique qui devient l’outil de l’évangélisation de la plupart des peuples slaves.

 

En l’an mil, on constate qu’en Europe et au Moyen-Orient, les alphabets sont souvent consubstantiels à la religion. Ainsi, au catholicisme correspond l’alphabet latin, à l’orthodoxie les alphabets grec et cyrillique, à l’islam l’alphabet arabe, au judaïsme l’alphabet hébreu, aux Arméniens l’alphabet éponyme… La raison en est assez simple : les religieux sont souvent les seuls lettrés de la société hormis les aristocrates laïcs.

La Renaissance : le moment où tout a basculé

Côté oriental, la prise de Constantinople par les Turcs en 1453 profite à l’alphabet arabe, utilisé par cet empire musulman, et marginalise l’alphabet grec en limitant son usage aux seuls hellénophones. En Occident, ce sont bien sûr les grandes découvertes qui vont générer l’expansion de l’alphabet latin à travers le monde.

 

La diffusion la plus large de ce dernier a eu lieu sur le continent américain. À l’heure actuelle, il reste le seul alphabet utilisé par les administrations de l’ensemble des pays, d’autres alphabets ayant cours de façon marginale, notamment pour transcrire des langues autochtones. Cette caractéristique est à rapprocher du fait que ce continent est le seul où la quasi-totalité de la population est chrétienne, bien que la pratique s’érode, notamment en Amérique du Nord.

En Afrique, l’alphabet latin s’est diffusé dans l’ensemble de la zone subsaharienne, y compris dans les régions où la religion musulmane est prédominante. Ici, l’alphabet latin est sorti de son cadre originel de la chrétienté occidentale.

 

En Asie également, l’alphabet latin a réussi à se diffuser, quoique le phénomène ne soit pas aussi net en raison de la concurrence d’alphabets locaux. Même en Inde, où les alphabets brahmiques (2) étaient préexistants, le développement de l’anglais comme langue véhiculaire implante l’alphabet latin. En Asie du Sud, plusieurs langues naissent avec la décolonisation, le malais, l’indonésien et le tagalog (ou philippin) qui s’écrivent dès leur naissance avec l’alphabet latin. Le cas le plus original est celui du Vietnam où les caractères latins arrivent grâce aux missionnaires portugais au xvie siècle et survivent à leur expulsion et à la persécution du christianisme dans le pays. L’écriture actuelle, le quốc ngữ, a été inventée par le jésuite Alexandre de Rhodes et est devenue officielle en 1918 par décision des autorités coloniales françaises. La facilité d’apprentissage par rapport aux idéogrammes et le caractère unificateur entre les composantes culturelles du pays lui permettront de survivre à l’indépendance en 1954.

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Au sortir de la Première Guerre mondiale, l’Empire ottoman s’effondre et la Turquie passe du côté de l’alphabet latin sous l’impulsion de Mustafa Kemal Atatürk. Malgré l’effondrement de l’Empire russe, l’URSS fait perdurer la diffusion de l’alphabet cyrillique que vont utiliser de nombreux peuples de sa sphère d’influence, que ce soient les Turcs musulmans d’Asie centrale, ou même les Mongols.

Après 1945, l’accélération au lieu du déclin

À partir de la fin de la Seconde Guerre mondiale, la décolonisation ne remet pas en cause la suprématie de l’alphabet latin. Même si les pays décolonisés cherchent à s’éloigner de l’orbite des pays occidentaux, il n’y a pas d’alphabet alternatif susceptible de créer une véritable « contre-écriture ». Souvent, en particulier en Afrique, la langue de l’ancien colonisateur survit car plusieurs langues autochtones cohabitent et il est difficile d’en faire prévaloir une ou même plusieurs sans exacerber les rivalités ethniques. En revanche, la chute de l’URSS au début des années 1990 provoque un recul de l’alphabet cyrillique dans les anciennes républiques soviétiques devenues indépendantes (3).

Au cours du xxe siècle, la domination des États-Unis conforte la diffusion de l’anglais effectuée par l’Empire britannique. En étant à l’origine de la révolution de l’informatique et de l’Internet, ils permettent à l’alphabet latin d’effectuer une ultime percée qui le rend aujourd’hui incontournable. Les claviers d’ordinateurs sont ainsi conçus autour de l’alphabet latin et les écritures utilisant d’autres logiques, syllabaires ou en idéogrammes, sont nettement moins commodes à utiliser. D’ailleurs, pour écrire des caractères chinois sur ordinateur, la solution la plus courante consiste à écrire le mot en caractères latins (4), un logiciel faisant la conversion.

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Au xxie siècle, les évolutions géopolitiques ne semblent pas infléchir la donne. L’expansion de l’islam hors de ses bases, notamment en Europe, ne s’accompagne pas d’une diffusion de l’alphabet arabe. Les puissances émergentes utilisant d’autres alphabets ne semblent pas en mesure de renverser la tendance. Probablement pas l’Inde, où les alphabets brahmiques, en plus d’être divers, sont largement concurrencés par l’usage de l’anglais. Mais pas la Chine non plus, où les idéogrammes sont difficiles d’apprentissage et peu adaptés à la transcription d’autres langues.

 

Ainsi, l’alphabet latin aura connu une réussite insolente et toutes les ruptures de l’histoire qui auraient pu remettre en cause son statut l’ont au contraire renforcé dans sa domination. Aujourd’hui, il est le seul alphabet répandu sur les cinq continents habités, le seul à sortir aussi aisément de sa base religieuse du catholicisme occidental, le seul dans lequel toutes les langues importantes disposent d’une transcription. Cela est certainement dû au caractère pratique du système « un son, une lettre » qui lui permet de s’adapter à toutes les langues.

Ainsi Rome survit dans la mondialisation moderne.

 

 

  1. Le terme exact pour l’écriture phénicienne n’est pas « alphabet », mais « abjad », dans la mesure où les voyelles ne sont pas écrites.
  2. Le système d’écriture brahmique descend probablement, tout comme l’alphabet latin, de l’alphabet sémitique, même si cette hypothèse est contestée, notamment dans les milieux nationalistes hindous.
  3. Il a ainsi été abandonné au profit de l’alphabet latin en Azerbaïdjan, au Kazakhstan (bien qu’il y garde son statut officiel), au Turkménistan, en Ouzbékistan et en Moldavie.
  4. Le chinois dispose d’une transcription officielle en caractères latins, dénommée pinyin.
À propos de l’auteur
Jean-Yves Bouffet

Jean-Yves Bouffet

Officier de la marine marchande. Doctorant en criminologie.
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