<i class='fa fa-lock' aria-hidden='true'></i> « Parle doucement et porte un gros bâton »

19 décembre 2020

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« Parle doucement et porte un gros bâton »

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« Parle doucement et porte un gros bâton ». Voilà sans doute un des adages les plus connus de la géopolitique, car cette formule du président américain Theodore Roosevelt résume l’évolution vers l’interventionnisme de la politique étrangère américaine à la fin du xixe siècle. À trop se concentrer sur le « gros bâton », on risque toutefois le contresens.

 

C’est en janvier 1900 que Roosevelt, alors gouverneur de l’État de New York, emploie pour la première fois la formule dans une lettre adressée à Henry L. Sprague en la présentant comme un proverbe africain : « Speak softly and carry a big stick ; you will go far (1) ». Élu vice-président des États-Unis en novembre, il la reprend dans un discours le 2 septembre 1901… douze jours avant de devenir président à la suite de l’assassinat du président McKinley. Il semble toutefois que, comme de nombreux aphorismes chinois, la phrase n’ait jamais été proverbiale en Afrique de l’Ouest et pourrait bien avoir été forgée par Roosevelt lui-même, lui conférant l’autorité du sens commun en décourageant toute recherche de paternité par cette attribution fantaisiste – à moins qu’il ne se soit abusé lui-même en croyant avoir entendu la formule lors de ses safaris.

 

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Si la phrase ne change pas d’une utilisation à l’autre, le contexte peut varier. La lettre de 1900 fait référence à une affaire interne au parti républicain ; dans le discours de 1901, Roosevelt précise que le « gros bâton » serait pour lui une Marine pleinement opérationnelle pour que « the Monroe Doctrine will go far ». Passionné par les questions navales dès ses études à Harvard, il fut en effet conquis par les analyses de l’amiral Mahan (The Influence Of Sea Power Upon History, 1890) qu’il s’efforcera d’appliquer en tant que vice-secrétaire à la Marine en 1897-98 et, bien sûr, comme président. Grâce à lui – entre autres –, l’US Navy se hissa au 3e rang mondial au début du xxe siècle, avant de devenir la « n° 1 bis » (avec la flotte britannique) après le traité de Washington signé en 1922.

Roosevelt ajouta à la « doctrine Monroe », formulée en 1823, qui tendait déjà à faire des États-Unis les défenseurs de l’« hémisphère occidental » (le continent américain) contre les appétits européens, un « corollaire » qui leur attribuait un « pouvoir de police international » (discours devant le Congrès, décembre 1904). C’était une forme de justification a posteriori de ses actions précédentes : l’amendement Platt (1901), instaurant un protectorat de fait des États-Unis sur Cuba ; la condamnation du blocus anglo-allemand contre le Venezuela en 1902-1903 ; le soutien à la sécession de la République du Panama en 1903, qui permit la reprise des travaux du canal.

Il ne faudrait pourtant pas limiter la phrase à son aspect coercitif : son sens global est plutôt celui de la dissuasion ou de l’influence : être prêt à agir pour ne pas avoir à le faire. Du reste, la présidence Roosevelt fut aussi marquée de nombreuses interventions diplomatiques et apaisantes : ses médiations dans la guerre russo-japonaise et dans la crise franco-marocaine lui valurent le prix Nobel de la Paix en 1906 ; résumant l’esprit de la doctrine du « big stick », Roosevelt envoya 16 navires de guerre modernes, surnommés « The Great White Fleet », dans une croisière pacifique… et démonstrative autour du monde de plus d’un an (décembre 1907–février 1909). Ses commentaires sur sa politique étrangère montraient qu’il voulait surtout anticiper et prévenir les crises plutôt que d’avoir à les résoudre « à chaud » ; le retour à l’isolationnisme de la première moitié du xxe siècle, qui facilita indirectement l’avènement des deux guerres mondiales, ne fut pas forcément plus convaincant.

 

 

 

  1. « Parle doucement et porte un gros bâton ; tu iras loin».

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À propos de l’auteur
Pierre Royer

Pierre Royer

Agrégé d’histoire et diplômé de Sciences-Po Paris, Pierre Royer, 53 ans, enseigne au lycée Claude Monet et en classes préparatoires privées dans le groupe Ipesup-Prepasup à Paris. Ses centres d’intérêt sont l’histoire des conflits, en particulier au xxe siècle, et la géopolitique des océans. Dernier ouvrage paru : Dicoatlas de la Grande Guerre, Belin, 2013.

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