<i class='fa fa-lock' aria-hidden='true'></i> Face à l’Ukraine, le pacte d’encre et de sang de la Russie et de la Corée du Nord

18 avril 2026

Temps de lecture : 7 minutes

Photo : NORTH KOREA, PYONGYANG - JANUARY 1, 2026: People attend a flower-laying ceremony at the Mansu Hill Grand Monument in central Pyongyang (Credit Image: © Stanislav Varivoda/TASS via ZUMA Press)/20260101_zaa_t113_107/ZEUS/2601010950

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Face à l’Ukraine, le pacte d’encre et de sang de la Russie et de la Corée du Nord

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Engagés pour la première fois dans un conflit de haute intensité hors de la péninsule coréenne, des soldats nord-coréens ont combattu aux côtés de la Russie dans l’oblast de Koursk. Derrière cet engagement limité mais symbolique se dessine un pacte stratégique russo-nord-coréen, mêlant apprentissage militaire, dissuasion conventionnelle et échanges massifs de munitions, aux conséquences durables pour la guerre en Ukraine et l’équilibre régional.


Un article à retrouver dans le N62. Corée du Nord : La forteresse nucléaire. 


Fin décembre 2024, sur les chaînes Telegram ukrainiennes, paraît un dessin enfantin sur les pages à rayures d’un carnet où figurent trois bonhommes en bâtons. Le jeu du chat et de la souris est un peu particulier. Tel un appât, l’un des trois s’avance jusqu’à sept mètres d’un petit objet vrombissant dans le ciel. Avec ses quatre pales qui tournent sur elles-mêmes, c’est un drone FPV (pour First Person View) lui aussi hâtivement dessiné. Les flèches dessinées dans sa direction montrent que, placés en retrait à 12 mètres de là, les deux autres soldats nord-coréens tentent de l’abattre avec leur AK-47. Ce petit manuel tactique improvisé à l’heure des drones qui saturent le ciel de la guerre d’Ukraine a été retrouvé par des forces spéciales ukrainiennes sur le corps d’un soldat, baptisé Jong Kyong-hong, tué dans la région russe de Koursk, où Kiev a lancé une offensive audacieuse au mois d’août 2024.

La naïveté du croquis, mêlé de grandes envolées patriotiques, a suscité quelques railleries sur le thème de la chair à canon envoyée par Kim Jong-un pour contenter son ami Vladimir Poutine. Il faut dire que les premières vidéos capturées par les drones ukrainiens montraient des détachements de soldats nord-coréens insuffisamment espacés les uns des autres et visiblement inadaptés à l’environnement tactique de ce conflit. Aussi ingénu soit-il, le croquis montrait pourtant en creux que les Nord-Coréens envoyés à 6 700 km de Pyongyang apprenaient comme ils le pouvaient à survivre dans cet environnement hostile auquel ils n’étaient pas préparés. « On a beau avoir plein de capteurs pour faire du retex à distance, rien ne vaut en la matière d’être sur le champ de bataille pour s’adapter à cette nouvelle guerre », précise une source militaire française, qui rappelle qu’il n’y a que trois armées « combat-proven » pour ce type de conflit de haute intensité : l’ukrainienne, la russe… et la nord-coréenne.

La Corée a appris de la guerre

Désormais, les commentaires sud-coréens sont d’ailleurs moins sévères sur les qualités tactiques de leur dangereux voisin du Nord. « Six mois après l’entrée en guerre des forces nord-coréennes, on estime que leur capacité de combat s’est considérablement améliorée, car leur inexpérience initiale a diminué et elles sont devenues plus compétentes dans l’utilisation de nouveaux systèmes d’armes, y compris les drones », déclarait le 30 avril 2025, peu après la fin de la bataille de Koursk, le député sud-coréen Lee Seong-kweun, membre de la commission parlementaire du renseignement. Et le parlementaire de donner quelques chiffres : la Corée du Nord aurait déployé en Russie 18 000 soldats, dont 600 seraient morts (soit 3%). Ce même député a « réactualisé » les pertes à 2 000 morts en septembre 2025 (soit 11%). D’autres sources ukrainiennes, sud-coréennes et américaines ont évoqué le chiffre de 10 000 à 12 000 soldats nord-coréens envoyés au combat. Au tout début de cette année-là, un haut gradé français corroborait d’ailleurs cette estimation en évoquant le déploiement d’« éléments de quatre brigades ». L’on sait dorénavant par la presse sud-coréenne qu’elles appartiennent au 11e corps d’armée de l’Armée populaire de Corée, une large unité de forces spéciales chargée de missions d’infiltration et d’assaut.

C’est en juillet 2024 que les premières rumeurs témoignent de l’envoi de troupes nord-coréennes en Russie

En octobre, il devient incontestable que des Nord-Coréens combattent dans l’oblast russe de Koursk. Et, en avril, à l’issue de cette bataille remportée par Moscou, la Corée du Nord a officiellement reconnu cet engagement. Dans une lettre adressée au dictateur nord-coréen, Vladimir Poutine a salué en août 2025 leur « participation héroïque à la libération du territoire de la région de Koursk ». « Le peuple russe gardera à jamais le souvenir de leur bravoure et de leur sacrifice », a ajouté le président russe, cité par l’agence de presse nord-coréenne KCNA.

Un traité stratégique

Pour comprendre ce qui semble être, pour l’instant, une parenthèse d’un peu plus de six mois dans la guerre d’Ukraine, il faut remonter au 18 juin 2024 à la signature à Moscou du « Traité de partenariat stratégique global » entre les deux pays, qui contient en son article 4 une clause de défense mutuelle prévoyant une « assistance militaire sans délai » en cas d’agression armée. Relever la concomitance entre ce processus diplomatique et la bataille de Koursk est cruciale, puisque les Ukrainiens lancent leur assaut contre l’oblast russe le 6 août 2024 et parviennent rapidement à occuper un saillant d’environ 1 000 km² autour de la sous-préfecture de Soudja. C’est à partir de l’automne, et surtout de l’hiver, que les Russes commencent à regagner du terrain. Le saillant ukrainien s’effondre au mois de mars 2025 après avoir été « tenaillé » par les Russes. Dans la dernière ligne droite, « les forces nord-coréennes lancent des opérations sur la pince au sud-est de Soudja, preuve qu’elles avaient encore du ressort ».

Ainsi, la Russie a veillé à ce que ce corps d’armée d’environ 10 000 hommes n’intervienne que sur le territoire russe internationalement reconnu. Il s’agissait, au fond, de crédibiliser par le sang leur article 4 dont l’encre venait à peine de sécher. « Pour Moscou comme pour Kiev, l’enjeu premier est la cobelligérance et le parallélisme des formes », expliquait au Figaro le général (2S) Olivier Kempf dès octobre 2024. « Les Russes ont fait attention à ne pas internationaliser le conflit », abonde un haut gradé français. Mais, en se limitant à l’oblast de Koursk sans engager de forces nord-coréennes dans les oblasts annexés de Donetsk, Lougansk, Zaporijjia et Kherson, ils admettent que ces territoires « novorusses » sont un peu moins russes que les autres…

Une stratégie russe

Malgré tout, il faut replacer cet engagement nord-coréen sur l’échelle de la dissuasion conventionnelle russe. « D’un côté, les Russes ont reconnu une forme de vulnérabilité : à Koursk, ils ont bien été déséquilibrés par les Ukrainiens et ont dû trouver une réponse excentrée à un besoin tactique. De l’autre, ils ont envoyé un message fort aux Ukrainiens : à l’avenir, rien ne sert de nous attaquer sur des points inactifs du front. À ce jeu, nous avons notre article 4 et nous gagnerons toujours, car nous aurons, si besoin, des moyens supplémentaires », résume un officier supérieur.

Ces 10 000 hommes représentent aujourd’hui « une larme » dans le dispositif global des deux protagonistes : la Russie engage dans son opération en Ukraine 33 divisions et 65 brigades — soit de 650 000 à 700 000 hommes. Mais que se passerait-il si, cette fois, 100 000 Nord-Coréens étaient jetés dans la bataille ? Rien ne dit que les Russes le feront, puisque cela reviendrait à tordre l’article 4, mais la menace, encore virtuelle, existe.

Il y a un domaine, cependant, où l’engagement nord-coréen ne se limite pas à une « larme » — et il est étonnant qu’il attise moins l’intérêt du public

Il s’agit des munitions. Selon les différents services de renseignement, le royaume ermite a livré à Moscou de 6 à 9 millions d’obus, principalement du 122 et du 152 mm, depuis 2023. Les Russes utiliseraient 50 à 70 % d’obus nord-coréens sur le front, sachant qu’ils en tirent en moyenne plus de 20 000 chaque jour. À titre de comparaison, l’Union européenne devrait atteindre début 2026 son objectif de production annuelle de 2 millions d’obus. Mais dans une guerre d’usure et de haute intensité, « la quantité a une qualité en soi », pour reprendre une phrase souvent attribuée à Staline. À ces millions d’obus s’ajoutent l’envoi de dizaines de missiles balistiques (KN-23 et KN-24), de lance-roquettes multiples de 240 mm (M-1991), de canons automoteurs de 170 mm (Koksan) ou de blindés équipés de missiles anti-chars (Bulsae-4).

Les gains de la Corée du Nord

Une dernière question se pose alors : « À qui le crime profite-t-il ? » Il va de soi que les Russes avaient un besoin tactique — en hommes, certes, mais surtout en munitions. Néanmoins, le gain stratégique pour la Corée du Nord ne doit pas être sous-estimé, à plusieurs titres. La mort de quelques milliers de soldats — même des forces spéciales — ne saurait ni émouvoir longtemps le « cher camarade » Kim Jong-un ni déstabiliser l’armée populaire de Corée, qui compte 1,3 million de soldats d’active. « L’appropriation des tactiques de combat à Koursk est cruciale pour Pyongyang. Parions que ceux qui sont revenus sont déjà instructeurs et essaiment. Y être allé, même de façon échantillonnaire, est la meilleure façon de passer à l’échelle. Et l’on parle d’une armée de masse qui était surannée il y a encore quelques années. En termes de transfert de technologie et de livraisons de systèmes d’armes modernes, les Russes pourraient aussi être généreux… C’est une réelle source d’inquiétude pour les Sud-Coréens », conclut un officier français.

D’autant que Kim Jong-un peut s’enorgueillir de son coup : il a montré aujourd’hui qu’il était un allié fiable et pourra demain en attendre autant de son allié russe ; il a révélé que son pays, naguère ermite, pouvait se projeter à l’autre bout du continent eurasiatique, protégé par sa propre dissuasion nucléaire ; il a pu, dans le sillage de ce rapprochement russo-nord-coréen, s’émanciper (un peu) de son puissant voisin chinois ; il a pu, par un jeu de miroirs déformants, observer que l’Iran, au seuil de la bombe mais seulement au seuil, n’avait pas négocié d’article 4 dans le cadre de son accord stratégique avec Moscou et que sa politique étrangère de projection tous azimuts se voyait, elle, sévèrement contrecarrée.

Et que dire, enfin, de cette gifle cinglante qu’il envoie aux Européens : depuis les invasions mongoles du XIIIe siècle et si l’on exclut les engagements de troupes coloniales, jamais des soldats asiatiques n’avaient attaqué le sol européen. Voici qu’une nouvelle horde rappelle cruellement au vieux continent, trop habitué depuis la chute de l’URSS à être spectateur de l’histoire mondiale, qu’il pouvait en devenir l’objet, à ses dépens. Dans les chancelleries occidentales, qui aurait pu imaginer cela en 2006, lorsque le premier essai nucléaire souterrain a sourdement résonné dans les montagnes de la péninsule coréenne ?

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À propos de l’auteur
Alexis Feertchak

Alexis Feertchak

Journaliste, diplômé de Sciences Po Paris, Alexis Feertchak est chef de service au Figaro et créateur du journal iPhilo.ff