<i class='fa fa-lock' aria-hidden='true'></i> La rumeur et la peur : le plus vieux média du monde

14 mars 2021

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La rumeur et la peur : le plus vieux média du monde

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La rumeur est à distinguer de la désinformation et du mensonge. Insidieuse, amplifiant des faits réels et détournés, elle crée peur et psychose qui peuvent déstabiliser les sociétés ou servir des propagandes politiques. La rumeur peut surgir de nulle part, comme être l’arme de guerre qui sape la confiance de l’ennemi.

 

En 1987, Jean-Noël Kapferer publiait un ouvrage dont le titre était lui-même inspiré par une célèbre formule de l’écrivain Jean-François Revel : « La rumeur est le plus vieux média du monde[1]. » La rumeur s’associe ainsi au Moyen Âge au colporteur, ce marchand ambulant qui, étymologiquement, transporte (compartare) son lourd fardeau – les épaules protégées par un coltin de cuir (d’où l’expression « se coltiner ») – mais aussi tous les bruits qui courent, de la ville à la campagne, à la vitesse du cheval ou d’une paire de jambes. La rumeur prend toutes les formes et vise toutes les catégories de personnes. Durant l’Antiquité, les adorateurs d’une nouvelle religion, le christianisme, font l’objet de toutes les rumeurs : puisqu’ils se cachent, c’est qu’ils célèbrent des rituels maléfiques dans les catacombes, et puisqu’ils mangent le corps de leur Dieu lors de l’étrange rituel de l’eucharistie, c’est qu’ils sont adeptes du cannibalisme. Et puisque l’on parle de cannibalisme, il faut évoquer la terrible affaire des « pâtés sanguinaires » qui prit naissance, sous le règne de Charles VI Le Fol, à Paris, au croisement des rues des Marmousets et des Deux-Hermites[2]. Le barbier qui y tenait boutique passait pour recevoir dans son échoppe des clients rasés de si près qu’on ne les voyait plus jamais ressortir. Après avoir été proprement égorgés, ils passaient par une trappe conduisant directement à la cave du pâtissier voisin qui les dépeçait, les débitait et les assaisonnait pour en farcir de délicieux pâtés en croûte si connus et appréciés dans la capitale que même le roi Charles VI s’en serait délecté. Découverts et arrêtés, les deux assassins furent brûlés vifs dans des cages de fer en place de Grève. C’est du moins ce que prétend la légende, qui n’est étayée par rien d’autre qu’une chronique et une jolie comptine, composée par un certain Poirier Le Boîteux : « Puis, rue des Deux-Hermites / Proche des Marmousets / Fut deux âmes maudites / Par leurs affreux effets : / L’un barbier sanguinaire, / Pâtissier téméraire, / Découverts par un chien, / Faisant manger au monde, Par cruauté féconde, / De la chair de chrétien. » L’histoire ne dit pas si la légende a contribué à la réputation d’inventivité de la cuisine française qui fait parfois frémir les visiteurs étrangers.

 

La rumeur, d’Orléans à Séoul

 

Même si nous vivons de nos jours à l’heure des fake news, la rumeur se distingue des théories du complot ou des fausses informations par son caractère soudain, sa diffusion massive et sa capacité à disparaître ou réapparaître, quelquefois à des décennies ou des siècles d’intervalle, sans qu’aucune explication ne puisse souvent éclairer les poussées d’hystérie irrationnelle qui s’emparent de populations entières[3]. La rumeur qui a commencé à circuler en mai 1969 dans la ville d’Orléans peut être considérée comme une forme de théorie du complot, sur fond d’antisémitisme, mais sa persistance absurde en fait plus une forme de légende urbaine. À la fin du mois d’avril 1969, la France tourne une page de son histoire avec le départ de De Gaulle. La période d’indécision qui s’ouvre était peut-être propice à faire naître cette folle « rumeur d’Orléans » qui fit courir le bruit que plusieurs magasins de lingerie féminine tenus par des juifs organisaient secrètement le kidnapping de leurs clientes grâce à des trappes dissimulées dans les cabines d’essayage pour les livrer à des réseaux de traite des Blanches, en utilisant même un sous-marin capable de remonter le cours de la Loire avec sa cargaison humaine. Le plus étonnant reste que cette rumeur est réapparue de manière irrégulière et inexplicable dans les décennies qui ont suivi, en France mais aussi de l’autre côté de l’Atlantique et jusqu’en Corée du Sud, répandant la peur à Séoul en 1992, avant de s’éteindre à nouveau.

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Les théories du complot s’apparentent certes à la rumeur mais elles élaborent une forme d’explication du monde qui, aussi délirante soit-elle, cherche désespérément à donner du sens au cours effrayant ou trop rapide des événements même si cette explication convoque le satanisme, l’antisémitisme, l’occultisme, le prophétisme transhumaniste ou les extraterrestres pour tenter de trouver une raison à l’injustice qui règne en ce bas monde. La rumeur, elle, ne s’embarrasse pas de logique. Elle traduit de manière brute un fantasme collectif et représente plus un exutoire pour les imaginaires paranoïaques qu’une véritable tentative de trouver un sens caché au cours de l’histoire. L’étymologie même en atteste. Apparu, selon le Dictionnaire de l’Académie française au xie siècle, rumeur du latin rumor désigne un bruit. Ce qui se rapproche, dans le vocabulaire ultracontemporain, du buzz. « Originellement, explique Jean-Noël Kapferer, c’est le bruit des abeilles. Un bruit ambiant qui attire l’attention des internautes. On parle aussi de “marketing viral” sur internet. J’ai trouvé cette expression pour la première fois dans un article aux États-Unis en 1998. C’est l’usage de cette capacité, presque contagieuse et immédiate, de diffuser des rumeurs[4]. » Rien n’illustre mieux la nature particulière de la rumeur que celle du hum, ce bourdonnement insistant et inquiétant, que de nombreux témoins prétendent entendre régulièrement en plusieurs endroits du globe depuis au moins trois décennies, si l’on en croit les témoignages les plus anciens. Aucune explication n’a jamais été associée au mystérieux hum activité tectonique, expériences militaires, perturbations physiologiques ou désordre de l’oreille interne, petits hommes verts (ou gris, selon les goûts) et ce « bruit de moteur lointain » continue à être entendu et rapporté de manière erratique un peu partout sur la planète sans que la rumeur ne s’éteigne jamais, comme le bourdonnement qui en serait l’origine[5].

 

De la rumeur à la désinformation

 

La postvérité[6] pourrait être assimilée à une évolution postmoderne de la rumeur et traduit un fait marquant de nos sociétés qui découle de la sacralisation de l’individu et du moi et de la prééminence accordée au pathos, y compris au détriment des faits établis par des preuves, que les moyens modernes de communication peuvent invalider ou aisément remplacer. Mais la rumeur, mère de toutes les théories du complot et postvérités du monde est d’un autre ordre, plus atavique. Elle se raccorde directement à ce que Cornélius Castoriadis nommait « l’imaginaire radical[7] » des sociétés, dans lequel nos institutions et notre inconscient collectif s’enracinent. La rumeur est le bruit de fond de nos cultures, le bourdonnement sourd qui enfle quelquefois de façon inexplicable pour produire un énoncé qui passe de bouche en bouche, avant de disparaître, comme le mystérieux hum qui parcourt inlassablement la planète.

Mais la rumeur peut bien sûr être instrumentalisée pour devenir ce que l’on nommera plutôt des fausses nouvelles, ou de la désinformation. Dès le vie siècle avant notre ère, le stratège chinois Sun Tzu explique dans L’ Art de la guerre toute l’importance de la tromperie et de la duperie dans la conduite d’un conflit. Il insiste notamment sur le fait de fonder la rumeur sur un substrat de vérité afin de la rendre plus crédible et de pouvoir ainsi en faire une arme de déstabilisation contre l’ennemi. Une leçon que, dans les années 1980, le KGB avait parfaitement retenue dans sa guerre contre l’Occident. La dezinformatsiya n’est en effet pas une affaire neuve en Russie, le pays de Raspoutine a littéralement inventé le concept. Un bureau de la désinformation avait déjà été créé en 1923 par le NKVD et le terme fut intégré en 1952 dans la Grande Encyclopédie Soviétique publiée en URSS entre 1926 et 1990[8]. En 1983, au moment où le virus du sida semble se répandre de manière incontrôlable en Amérique du Nord et bientôt en Europe, l’opération Infektion est lancée conjointement par le KGB et la Stasi est-allemande pour répandre la rumeur que le département de la défense des États-Unis a créé le virus du sida. La rumeur se répand à partir d’un journal indien nommé Patriot dans lequel un scientifique bien connu, mais non nommé, explique que le virus aurait été développé dans un laboratoire contrôlé par l’armée américaine. En 1987, le généticien est-allemand Jakob Segal publie une thèse où il accuse le chercheur Robert Gallo d’avoir créé le virus du sida à Fort Detrick, le principal laboratoire du United States Army Medical Research Institute of Infectious Diseases[9]. Formés à l’école de la guerre froide, les services russes restent aujourd’hui maîtres dans le domaine de la déstabilisation par la rumeur, en tirant profit des outils numériques et des réseaux sociaux. Au point que cette nouvelle guerre de la désinformation, utilisant cette fois internet, a été théorisée par la doctrine Gerasimov, du nom de Valery Gerasimov, haut gradé de l’armée russe, qui considère que le pouvoir de ce type d’instruments « excède désormais le pouvoir des armes en termes d’efficacité[10] ».

 

La rumeur et la peur : armes de guerre

 

Le problème de la rumeur est qu’elle engendre des effets à long terme imprévisibles et qu’elle peut parfois se retourner contre ceux qui tentent d’en tirer profit. Si la rumeur est ancienne, ses effets sont aujourd’hui démultipliés par les logiques de la société de communication. La civilisation du tout numérique autorise, à un degré jamais atteint auparavant, les distorsions, les demi-vérités, la désinformation, la manipulation et la multiplication des théories du complot, ce que la fondation RAND a nommé le « déclin de la vérité [11] » et caractérise par quatre traits essentiels : 1) les désaccords constants sur la manière d’interpréter les faits, 2) la disparition de la frontière entre fait et opinion, 3) la prédominance croissante de l’opinion et de l’expérience personnelle sur les faits et l’analyse des faits, 4) la déligitimisation des sources d’information traditionnellement considérées comme fiables dans l’opinion publique. Ces conséquences étant largement aggravées par l’influence prise par les réseaux sociaux dans nos sociétés. Selon une étude publiée en mars 2018 par Sinan Aral, économiste et expert du marketing viral au Massachusetts Institute of Technology, pour la revue Science[12], les fausses informations engendrent des cascades pouvant impliquer jusqu’à 100 000 individus, tandis que les vraies peinent à dépasser les 1 000 personnes. En fin de compte, l’étude conclut que la vérification des sources et des faits n’est plus un critère de discernement : les fausses informations se propagent environ six fois plus rapidement que les vraies sur Twitter, devenu une implacable machine à fabriquer de la rumeur, avec des conséquences globales et immédiates.

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Comme le démontre de manière implacable une autre étude publiée, elle, il y a un demi-siècle par Gordon Allport et Leo Postman[13], la propagation de la rumeur répond au besoin humain de résumer l’information ou d’exagérer certains détails frappants, afin de fixer dans la mémoire et d’appréhender une situation complexe. Elle répond aussi au désir de pouvoir expliquer l’inexplicable à l’aide de critères personnels, voire d’une grille de lecture affective. Enfin, la rumeur a aussi un rôle de valorisation sociale : celui ou celle qui la transmet se veut détenteur d’un secret bien gardé, ce qui désigne son propagateur comme appartenant à une forme d’élite éclairée, ceux qui savent, contre la majorité, ceux qui croient tout ce qu’on leur raconte. Ce narcissisme est devenu un fléau postmoderne, autant qu’une source de revenus et une arme géopolitique. Comme le remarquait Marc Cherki dans Le Figaro en 2018[14] « le mécanisme de la rémunération, notamment à travers l’outil Google AdSens […] dépend du nombre de visites […]. D’où l’intérêt de propager des rumeurs pour attirer le chaland ». Le politologue François-Bernard Huyghes note, quant à lui, que « le média et le milieu de diffusion comptent autant que le message quand la fonction de la fausse nouvelle est moins de convaincre d’un énoncé imaginaire que de générer des flux d’attention et le partage[15] ». La société de communication qui flatte et rémunère l’ultranarcissisme contemporain contribue ainsi à forger des armes de déstabilisation massive de plus en plus efficaces en faisant de la rumeur une hydre plus incontrôlable que jamais et une véritable arme géopolitique.

 

Notes

[1] Jean-Noël Kapferer. La rumeur, le plus vieux média du monde, « Points », Seuil, 2010 (édition originale 1987).

[2] Deux voies urbaines supprimées en 1866 avec la construction de l’Hôtel-Dieu.

[3] Le premier à avoir tenté de théoriser le phénomène dans les études sociologiques est Clifford Kirkpatrick. Chercheur américain né à Fitchburg (Massachusetts) le 22 octobre 1898 et mort à Bloomington (Indiana) le 11 janvier 1971. Voir « A Tentative Study in Experimental Social Psychology », American Journal of Sociology, vol. 38, no 2,‎ septembre 1932, p. 194-206.

[4] Jean-Noël Kapferer, propos recueillis pour le JDN par Philippe Guerrier le 26 février 2001.

[5] Christian Cavaillé, « La rumeur du hum », Médium, 2018/4 (no 57), p. 45-52.

[6] Concept forgé à partir du néologisme truthiness inventé par le caricaturiste Stephen Colbert en 2005 et que le Oxford Dictionnary traduit de la manière suivante : « Qui fait référence à des circonstances dans lesquelles les faits objectifs ont moins d’influence pour modeler l’opinion publique que les appels à l’émotion et aux opinions personnelles. »

[7] Cornélius Castoriadis, L’institution imaginaire de la société, « Points Essais », Seuil, 1999 (édition originale 1975).

[8] Richard H. Schultz et Roy Godson, Dezinformatsiya: Active Measures in Soviet Strategy, University of Nebraska Press, 1st edition March 1, 1984.

[9] Thomas Boghardt, « Operation Infektion – Soviet Bloc Intelligence and Its AIDS Disinformation Campaign », Studies in Intelligence, vol. 53, no 4,‎ décembre 2009.

[10] Voir Thibault Fouillet, avec le concours du général (2S) Bruno Lassalle, « Le concept russe de “guerre nouvelle génération” du général Gerasimov : quelle exploitation pour l’armée de terre ? », Observatoire de l’armée de terre 2035, année 3, note n1, Fondation pour la recherche stratégique. En partenariat avec Eurocrise, Agence d’intelligence stratégique, 2020.

 

Notes

[11] Jennifer Kavannagh, Michael D. Rich, Truth Decay. An initial exploration on the diminishing role of facts and analysis in American public life, RAND Corporation, 2018, p. 326.

[12] Soroush Vosoughi, Deb Roy, Sinan Aral. « The spread of true and false news online », Science, 9 mars 2018, vol. 359, n6380, p. 1146-1151. Aral et son équipe ont analysé un échantillon de 126 000 rumeurs et informations propagées sur Twitter entre 2006 et 2017 par environ 3 millions de personnes de langue anglaise.

[13] Gordon Allport, Leo Postman, « Les bases psychologiques des rumeurs », in André Lévy (sous la direction de), Psychologie sociale, textes fondamentaux, Dunod, 1965, p. 170-185.

[14] « Une fabrique de fake news aux portes de l’Europe », Marc Cherki, Le Figaro, 8 mars 2018.

[15] François-Bernard Huyghes, Fake news – La grande peur, VA éditions, 2018, p. 46.

À propos de l’auteur
Laurent Gayard

Laurent Gayard

Docteur en études politiques du centre Raymond Aron de l’EHESS. Professeur à l’Institut Catholique de Paris.
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