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Après la poudre et le nucléaire, la robotique militaire est la troisième grande rupture de l’histoire de la guerre — et le soldat humanoïde en est la vague la plus puissante.
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Face à l’hyperdomination chinoise (95 % des livraisons mondiales en 2026) et à la course sino-américaine, la France, avec un seul constructeur, risque le déclassement.
La robotique et l’intelligence artificielle produisent des ruptures technologiques à grande échelle dans tous les segments d’activités humaines. Ce duo technologique agit à la fois sur l’espace numérique et sur l’espace physique et impacte désormais l’économie au sens large. Plus aucun domaine n’échappe aux révolutions portées par l’IA et la robotique, y compris l’art de la guerre, qui évolue au rythme de doctrines qui doivent s’adapter à la vitesse du progrès. Les révolutions portées par l’IA et la robotique agissent par vagues successives qui amplifient les précédentes. La robotique humanoïde est sans doute la plus puissante de ces lames de fond, car elle transporte l’IA dans l’espace physique en lui donnant deux jambes, deux bras et une tête pour agir sur le monde. Les robots humanoïdes vont pouvoir réaliser à l’identique, et souvent en mieux, toutes les fonctions réalisées jusqu’à présent par un humain. À moyen terme, plus aucune fonction ou action humaine n’échappera au grand remplacement par la machine, y compris l’art de la guerre.
Trois ruptures technologiques dans l’histoire de la guerre
Les robots aéroterrestres ont profondément transformé le conflit russo-ukrainien en une confrontation de drones ne laissant plus aucune chance aux combattants humains qui s’aventurent dans la Kill Zone, cette bande de territoire large de 50 km centrée sur la ligne de front. La zone mortelle ukrainienne est devenue à la fois transparente pour les belligérants et invivable, au sens strict du terme, pour les soldats humains. Pour survivre aux attaques permanentes des drones FPV et des robots terrestres, les combattants doivent s’enterrer profondément dans des tranchées bunkerisées et ne plus en sortir. Les drones de renseignement et les drones d’attaque assurent une permanence d’observation au-dessus de la Kill Zone en interdisant les relèves et les réapprovisionnements des positions ennemies. Cette zone incompatible avec la vie est devenue le premier territoire terrestre conquis par les machines au détriment des humains. En gagnant de l’autonomie grâce aux progrès de l’IA embarquée, le drone aérien a transformé les tactiques, les cadres d’emploi et les doctrines, en imposant un rythme d’adaptation à l’ensemble de la chaîne de commandement.
La robotique aéroterrestre et navale s’inscrit pleinement dans la catégorie des grandes ruptures technologiques qui ont marqué l’histoire de la guerre. Après l’invention de la poudre à canon au IXe siècle en Chine, sous la dynastie Tang, puis l’invention de la bombe nucléaire par fission de l’atome en 1939, expérimentée en juillet 1945 contre le Japon, la robotique militaire constitue la troisième rupture majeure de l’histoire de la guerre. Elle s’appuie sur les progrès de l’IA, de la mécatronique, de la miniaturisation des composants, sur la diversification des moteurs et des batteries pour produire des drones d’attaque capables de saturer l’espace de combat dans la troisième dimension. L’usage des drones aériens s’impose désormais dans chaque conflit, symétrique ou non, opposant des armées régulières, des groupes terroristes ou des narco-cartels.
Deux dissuasions complémentaires, nucléaire et robotique
La dissuasion nucléaire est née le 6 août 1945 à Hiroshima. Elle s’appuie sur « l’équilibre de la terreur » et sur une doctrine de non-emploi, au regard des dommages irréversibles produits en contre-frappes et de la perte durable des zones de territoire contaminées. Durant huit décennies, la dissuasion nucléaire a su maintenir un équilibre entre les puissances nucléaires tout en maintenant un très faible niveau de dissémination auprès des 193 pays du monde, avec seulement neuf puissances dotées. À cette dissuasion historique s’ajoute désormais la dissuasion robotique, qui s’appuie sur une doctrine d’emploi par seuils, puis de non-emploi face aux potentielles attaques robotisées globales, hyper-saturantes à l’échelle d’un pays. Il s’agit bien d’un nouvel équilibre de dissuasion fondé sur une capacité de production massive d’unités robotisées dans tous les champs du conflit, à un tel niveau qu’en cas d’emploi, l’adversaire verrait ses propres unités robotisées anéanties dès les premières salves, puis ses capacités industrielles anéanties.
Contrairement à la dissuasion nucléaire, le taux de dissémination de la dissuasion robotique est très élevé, car la production de drones armés est ouverte, disponible, quasiment en open source, à la portée des 193 pays du monde, auxquels il faut ajouter les armées irrégulières, les groupes rebelles, les cellules terroristes et les narco-cartels. Les deux dissuasions, nucléaire et robotique, opposent aujourd’hui la Chine aux États-Unis, avec un second cercle de puissances robotiques (Russie, Ukraine, Inde, Iran, Turquie, Pakistan) qui contribuent à la dissémination des arsenaux de drones aéroterrestres. La prochaine contribution à la dissuasion robotique est celle du soldat humanoïde.
Être ou ne pas être un humanoïde ? La question de la morphologie et du format minimal
Par définition, la morphologie d’un robot humanoïde doit être celle d’un humain, homme ou femme. Les trois premières caractéristiques nécessaires à la qualification d’humanoïde sont :
- C1 — La maîtrise de la marche bipédique humaine. Un robot doté de fausses jambes à roulettes n’est pas un humanoïde : c’est un robot à roulettes, au même titre qu’un UGV à chenilles ou à roues. L’humanoïde possède par construction deux jambes, deux pieds et le système de contrôle et de commande de la marche humaine embarqué dans son ordinateur de bord. Cette première caractéristique éliminatoire permet de rejeter tous les constructeurs qui ont essayé de développer des humanoïdes sans y parvenir, en échouant sur la maîtrise de la marche. Par ailleurs, un robot humanoïde maîtrisant la marche que l’on modifie en lui retirant les jambes ou en l’équipant de roulettes reste un humanoïde. Cette précision typologique est importante pour l’adaptation des humanoïdes aux environnements qui n’imposent pas la présence de jambes.
- C2 — La taille humaine. Une fois la caractéristique C1 acquise, il faut nécessairement que le robot ait une taille similaire à la taille moyenne des humains, c’est-à-dire environ 170 cm pour un individu masculin et 160 cm pour une femme. Les petits robots de moins d’un mètre sont des maquettes à l’échelle un demi qui peuvent être utiles, mais qui sortent du standard humanoïde attendu dans le cadre d’applications militaires.
- C3 — Deux bras, deux mains, un tronc portant une tête. Une fois C1 et C2 acquises, le robot doit être doté d’un tronc portant deux bras terminés par deux mains et une tête (ou pseudo-tête) qui contient différents capteurs, caméras et boules optiques. Le composant fournissant l’énergie (bloc batteries) est le plus souvent intégré au tronc du robot. L’ordinateur de bord peut également se situer dans le torse. Le robot doit maîtriser l’usage de ses bras et de ses mains et être capable d’attraper, de maintenir et de déplacer des objets.
Il aura fallu 6 à 7 millions d’années d’évolution darwinienne, de sélection naturelle, de mutations génétiques pour forger la lignée des hominidés et la morphologie d’Homo sapiens depuis 300 000 ans. Le format humain a été optimisé par la nature pour s’adapter au mieux à notre environnement et à ses contraintes. Cet argument, à lui seul, valide le format humanoïde pour toutes les fonctions exécutées par les humains depuis 300 000 ans. L’avènement de l’humanoïde au bon format nous apporte l’assurance d’une substitution optimale des fonctions accessibles aux humains par les fonctions accessibles aux humanoïdes.
Le niveau d’autonomie de l’humanoïde dépend ensuite du software autopilote embarqué, qui demeure complexe puisqu’il agit aussi comme le cerveau connecté au système nerveux central. Les progrès conjugués en apprentissage par renforcement, apprentissage par imitation, en IA physique et World Models dédiés à la robotique convergent vers des modèles de très haut niveau fournissant un niveau d’autonomie très prometteur. On peut parier que, dans moins de trois ans, les software autopilotes embarqués seront pleinement opérationnels sur une majorité de tâches humaines.
Puissance et utilité du soldat humanoïde
Les apports et avantages opérationnels du soldat humanoïde au combat sont multiples. Par exemple, un capteur détecte une menace, puis alerte un humanoïde qui entre dans la zone pour évaluer le danger sans exposer la vie d’un soldat humain. Il peut ensuite évacuer des blessés, livrer des munitions, poser des mines ou déminer un terrain miné. L’humanoïde peut réaliser des manœuvres de reconnaissance, défendre des positions, frapper des cibles durant un assaut en étant le premier à entrer dans un bâtiment tenu par l’ennemi.
Plus généralement, l’humanoïde va remplacer le soldat humain dans la Kill Zone et contribue à diminuer l’attrition en économisant le sang humain. L’humanoïde, en tant que copie de l’opérateur humain, ne nécessite pas d’adaptation particulière des engins militaires, des camions et de tous les systèmes initialement conçus pour des pilotes humains. Il agit comme l’humain à l’aide de ses pieds, ses jambes, ses bras, ses mains, ses yeux, son cerveau. Il permet d’économiser des coûts d’adaptation des systèmes et des matériels en se substituant naturellement à l’humain.
Surperformances de l’humanoïde face au soldat humain
Les performances d’un robot humanoïde dépassent celles des combattants humains, en particulier sur la vitesse maximale de déplacement dans la marche, la course, l’accélération, la capacité de saut en hauteur et de franchissement, la rapidité des gestes et des mouvements en latence faible.
D’autres capacités vont surperformer les capacités humaines au combat : la capacité d’encaisser les coups (résilience mécanique), les capacités d’emport et de traction, l’absence de peur, d’hésitation, de fatigue, de douleur, de besoins physiologiques en dehors du besoin d’énergie, la constance dans la mission, les capacités de tir de précision, de visées multiples, de combats multitâches, les capacités d’interopérabilité entre humanoïdes, avec les drones aéroterrestres et le centre de commandement et de contrôle (C2).
Le système de calcul embarqué de l’humanoïde doit permettre d’apprendre et d’améliorer les performances du robot par apprentissage par imitation et simulation, par apprentissage par renforcement (RL) et par les World Models, avec l’objectif de surpasser les performances humaines sur les mêmes fonctions. L’IA embarquée doit engendrer la coopération multiagent entre humanoïdes, la polyvalence des missions avec l’émergence de stratégies optimales pour les unités de combat robotisées. Les unités de production chinoises d’humanoïdes sont elles-mêmes robotisées et compatibles avec une production massive à bas coût, puisque les robots construisent des robots dans des dark factories. La robotique humanoïde va bénéficier des progrès de l’IA physique et de l’émergence de la future IA générale.
Les risques de dépassement européen
La course à l’innovation robotique oppose la Chine aux États-Unis et laisse très peu de place aux autres nations, en particulier en Europe, qui accuse un important retard de développement. On peut parler d’une hyperdomination de la robotique humanoïde chinoise, avec 95 % des livraisons mondiales de robots chinois durant l’année 2026.
| La robotique humanoïde : état des forces | |
|---|---|
| Chine | Hyperdomination : ≈ 95 % des livraisons mondiales (2026) ; production robotisée (dark factories) |
| États-Unis | Rival de tête ; robotique intégrée à la stratégie de puissance |
| Ukraine | ≈ 700 constructeurs de drones ; une quinzaine réorientés vers l’humanoïde combattant |
| Allemagne | 5 nouveaux constructeurs, importantes levées de fonds |
| France | 1 seul constructeur (Wandercraft, avec Renault ; robot Calvin-40) |
En dehors des constructeurs chinois et américains, l’Ukraine vient de lancer un vaste programme de diversification de la production des robots militaires auprès de ses 700 constructeurs de drones. L’objectif est d’orienter une quinzaine de constructeurs vers la production immédiate d’humanoïdes combattants.
En Europe, l’Allemagne compte cinq nouveaux constructeurs d’humanoïdes qui ont réalisé d’importantes levées de fonds pour financer leur croissance. En France, malheureusement, nous ne comptons qu’un seul constructeur d’humanoïde, la société Wandercraft, associée à Renault, qui développe depuis quelques mois le robot Calvin-40. Il manque à la France au moins cinq constructeurs d’humanoïdes pour constituer un début de filière industrielle capable de fournir des robots à vocation militaire. Hors d’Europe, c’est la robotique humanoïde open source qui connaît une forte croissance, notamment diffusée par plusieurs grands laboratoires d’universités américaines qui fournissent gratuitement les plans de construction détaillés, la liste des composants et le software embarqué. Cette robotique open source de haut niveau est désormais accessible à tous les acteurs, étatiques et non étatiques.
La robotique open source rebat les cartes de l’innovation en rééquilibrant l’hyperdomination Chine-États-Unis dans le segment. Elle augmente fortement le risque de dissémination de soldats humanoïdes, notamment au profit de groupes terroristes, de narco-cartels et de groupes criminels.
Combler le retard industriel français
Le retard industriel français est aussi important que préoccupant. Il trouve son origine dans le refus de fonds d’investissement français de s’engager sur des dossiers de robotique et dans le manque d’anticipation de structures comme le Haut-Commissariat au Plan, qui n’a « rien vu venir »… Pour réduire ce retard pris sur le reste du monde, il ne faut surtout pas chercher à « réinventer la roue » et préférer les raccourcis d’innovation en misant sur l’open source existant et sur l’excellence chinoise. Il faut acheter des humanoïdes chinois et américains, comprendre leur fonctionnement, les analyser, les démonter, les étudier et s’en inspirer pour construire des prototypes français en réduisant le plus possible les dépendances internes et le recours aux composants étrangers. Contrairement à la France, l’Allemagne et l’Ukraine ont parfaitement mesuré le caractère stratégique du segment humanoïde dans la construction d’une dissuasion robotique.
Enfin, nous devons lutter contre les potentielles réticences psychologiques des chefs militaires français face à l’émergence du soldat humanoïde, qui peut être perçu comme un remplaçant illégitime. Ce rejet psychologique s’incarne dans le rejet du format bipédique. Les robots à roues, à chenilles ou quadrupèdes sont acceptés ; en revanche, le blocage cognitif intervient dès que le robot marche sur ses deux jambes. C’est le syndrome du grand remplacement du combattant humain par son double robotique, et c’est globalement inacceptable pour le chef militaire, qui fonde son engagement sur la possibilité du sacrifice ultime. On a connu le même rejet il y a une quinzaine d’années chez les aviateurs, qui refusaient l’arrivée des drones aériens et les considéraient comme ce qui allait leur voler leur métier ! Il faut convaincre les chefs militaires de l’intérêt du format humanoïde au combat pour éviter l’effet Maginot.
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Figure 03 : l’humanoïde industriel qui veut changer la robotique









