<i class='fa fa-lock' aria-hidden='true'></i> La Chine et la révolution des robots : l’usine du monde se réinvente

13 juillet 2026

Temps de lecture : 7 minutes

Photo : HEFEI, CHINA - JUNE 3, 2026 - A staff member was conducting shelf retrieval training for robots at the data collection training ground for embodied intelligent robots in Yaohai District, Hefei City, Anhui Province, China on June 3, 2026. (Photo by CFOTO/Sipa USA)/70774489//2606050352

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La Chine et la révolution des robots : l’usine du monde se réinvente

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En installant 295 000 robots industriels en 2024, soit 54 % des installations mondiales, la Chine a franchi un seuil historique et n’est plus seulement l’atelier du monde : elle ambitionne d’en être le cerveau automatisé.

Portée par le slogan d’État « jiqi huanren » (remplacer les humains par les machines), cette robotisation répond à un vieillissement démographique massif et prépare déjà la prochaine étape, celle du robot humanoïde à bas coût.

Mais la domination chinoise en volume ne se traduit pas en domination financière : les industriels du pays gagnent sur les quantités, perdent sur les prix et les marges, une déflation dont l’Europe est la première bénéficiaire.

Un article à retrouver dans le N°64. Chine : un défi pour l’Europe

Les chiffres donnent le vertige. En 2024, la Chine dispose de plus de deux millions de robots industriels opérationnels dans ses usines, près de la moitié de ceux de la planète. Son parc a doublé en trois ans, dépassant le million d’unités en 2021 pour atteindre les deux millions en 2024. À partir de 2020, la barre des 150 000 robots produits chaque année est franchie sans interruption. En 2024, ce chiffre a atteint 295 000 unités, soit une progression de 7 % sur un an, la plus rapide du monde. À titre de comparaison, le Japon, deuxième mondial, plafonne à 44 000 installations annuelles, les États-Unis à 34 000.

Le monde des robots

Cette domination en volume s’accompagne d’une montée en puissance technologique tout aussi spectaculaire. En 2024, plus de 50 % des robots installés dans les usines chinoises étaient produits localement. La Chine n’est plus seulement le plus grand marché mondial de robots industriels, elle en est désormais le premier fabricant. Elle détient plus de 190 000 brevets valides dans le domaine de la robotique, soit environ deux tiers du total mondial.

La densité robotique, c’est-à-dire le nombre de robots pour 10 000 salariés, reste encore en deçà des leaders mondiaux. Avec 166 robots pour 10 000 employés, la Chine se classe au 22e rang mondial, loin derrière la Corée du Sud (1 220), Singapour (818) ou l’Allemagne (449). Mais ce chiffre masque l’essentiel : la progression est fulgurante. La logique est implacable : dans un pays de 1,4 milliard d’habitants dont la population active est encore immense, la densité reste faible en termes relatifs, mais la masse absolue de robots déployés est sans équivalent.

Lire aussi : Démêler le paradoxe de la productivité en Chine

Jiqi huanren : remplacer les hommes par les machines

Cette révolution n’est pas le fruit du hasard. Elle est le produit d’une politique d’État délibérée, formulée sous le slogan jiqi huanren. Littéralement « remplacer les humains par des machines ». Inscrite dans le cadre du plan « Made in China 2025 », lancé en 2015, cette stratégie visait à automatiser massivement la production pour compenser trois menaces convergentes : la hausse des salaires, le vieillissement démographique et la pénurie croissante de main-d’œuvre.

Le déclencheur démographique est central. En 2035, environ un tiers de la population chinoise aura plus de 60 ans. La cohorte en âge de travailler diminue de cinq millions de personnes par an. La Chine vieillit plus vite qu’elle ne s’enrichit, un défi structurel qui menace directement le modèle économique du pays, fondé depuis quarante ans sur une main-d’œuvre abondante et bon marché. La robotisation est la réponse de Pékin à cette transformation démographique.

Pour accélérer cette transition, l’État a déployé un arsenal de soutien considérable : subventions massives, allègements fiscaux permettant aux entreprises de rembourser jusqu’à 20 % de leurs dépenses en robots industriels, prêts industriels estimés à près de 1 900 milliards de dollars pour la modernisation des usines, fonds d’investissement dédiés. Le plan quinquennal 2026-2030 confirme cette priorité : la science, la technologie et la modernisation industrielle restent les priorités de la planification nationale. Comme l’a analysé Tilly Zhang pour Gavekal Dragonomics, Xi Jinping a décidé que « la promotion de la science et de la technologie et la modernisation de l’industrie » constitueraient les deux axes dominants du prochain plan quinquennal.

Le plan porte aussi une ambition géographique précise. Pékin concentre désormais ses ressources dans les régions les plus développées : le triangle Beijing-Tianjin-Hebei, le delta du Yangzi centré sur Shanghai, et la Grande Baie centrée sur Shenzhen et Guangzhou, désignées « moteurs du développement de haute qualité » et « centres internationaux de technologie et d’innovation ». Comme le souligne Tilly Zhang, « le pendule oscille vers l’efficacité » : Xi Jinping assume désormais ouvertement la concentration des ressources dans les régions les plus compétitives, au détriment d’une redistribution égalitaire entre les provinces. C’est un tournant majeur dans la doctrine économique chinoise, qui privilégiait jusqu’ici une forme de péréquation territoriale.

Les dark factories : l’usine sans lumière ni ouvrier

L’expression la plus spectaculaire de cette révolution est l’émergence des dark factories, les usines obscures, sans lumière, sans chauffage, sans ouvriers. Les robots n’ont pas besoin de voir avec le spectre de lumière visible : ils utilisent des capteurs, des lasers, des données.

« Ils n’ont pas froid, ils ne fatiguent pas, ils ne font pas grève. »

L’usine Xiaomi de Changping, près de Pékin, est devenue l’emblème de ce modèle. Sur 80 000 mètres carrés, onze lignes de production fabriquent un smartphone toutes les trois secondes, sans qu’une seule main humaine ne touche l’appareil avant sa mise en boîte. Une poignée de techniciens surveille l’ensemble depuis une salle de commandement derrière des écrans. Chez Zeekr, fabricant de véhicules électriques, 885 robots et seulement une centaine d’ouvriers produisent jusqu’à 1 200 voitures par jour. Gree, premier fabricant mondial de systèmes de climatisation, et BYD dans les batteries et les véhicules électriques, ont adopté des modèles similaires. Foxconn, le sous-traitant d’Apple, a remplacé 60 000 emplois par des robots dès 2016 dans le cadre d’un objectif de 30 % d’automatisation de ses usines.

La dark factory de Changying Precision Technology, spécialisée dans la production de composants de téléphones mobiles, illustre les gains de productivité en jeu : depuis la transition vers l’automatisation, le nombre de pièces produites par personne par mois est passé de 8 000 à 21 000, soit une augmentation de 160 %. Dans le même temps, le taux de produits défectueux est passé de 25 % à 5 %. La machine ne fatigue pas. Elle ne se trompe pas.

Selon McKinsey, 30 à 35 % des usines chinoises pourraient être entièrement automatisées d’ici 2030. L’objectif gouvernemental est d’automatiser 70 % des tâches industrielles clés à cette même échéance. Ces chiffres, s’ils se réalisent, représentent une mutation sans précédent dans l’histoire industrielle mondiale.

Lire aussi : Robotisation du champ de bataille : défis, enjeux et risques

La prochaine frontière : le robot humanoïde

La robotique industrielle classique, bras articulés, AGV, robots de soudure, n’est que la première vague. La Chine prépare déjà la deuxième : le robot humanoïde. Pékin a alloué plus de 10 milliards de dollars pour développer des lignes d’humanoïdes domestiques, et six entreprises chinoises ciblent chacune plus de 1 000 unités produites en 2025. En 2025, la Chine représentait plus de 80 % des déploiements mondiaux de robots humanoïdes, les entreprises Agibot et Unitree ayant à elles seules livré plus de 70 % de tous les humanoïdes commerciaux de l’année.

L’avantage compétitif chinois dans ce domaine repose sur les coûts. Les analystes de Bank of America estiment le coût de fabrication d’un humanoïde en Chine à 35 000 dollars en 2025, un chiffre qui devrait tomber sous 17 000 dollars en 2030, pour atteindre environ 13 000 dollars en 2035. À titre de comparaison, un humanoïde développé dans les pays occidentaux coûte actuellement entre 90 000 et 100 000 dollars.

Volume contre profitabilité : le paradoxe chinois

Pourtant, la domination chinoise en volume ne se traduit pas nécessairement en domination financière. C’est l’un des enseignements les plus frappants de l’analyse de Thomas Gatley et Cédric Gemehl pour Gavekal Dragonomics : les entreprises industrielles chinoises gagnent sur les volumes, mais perdent sur les prix et les marges.

Depuis 2022, l’indice MSCI China Industrials n’a progressé que de 8 %, quand l’indice MSCI Europe Industrials affichait une progression de 70 %. Ce n’est pas un artefact boursier : les données macroéconomiques confirment la divergence. Les bénéfices totaux du secteur industriel chinois sont tombés à 7 400 milliards de yuans en 2025, contre un pic de 8 100 milliards en 2021, et les marges ont reculé de 6,4 % à 5,3 % sur la même période. En Europe, les bénéfices industriels sont passés de 628 à 758 milliards d’euros entre 2021 et 2024, avec des marges stables autour de 7,5 %.

L’explication est structurelle : en Chine, la hausse des volumes est plus qu’annulée par la chute des prix. Le prix des produits industriels a reculé de 2,5 à 7,5 % depuis 2022, et l’indice des prix à l’exportation a plongé de près de 20 %. Cette déflation industrielle persistante tient à deux facteurs : l’effondrement de la demande intérieure lié à la crise immobilière et la faiblesse du marché du travail d’une part ; la formidable expansion des capacités de production poussée par la politique industrielle de l’État et les exportations d’autre part. Le résultat est une forme d’involution, terme désormais utilisé par Xi Jinping lui-même pour dénoncer la concurrence destructrice entre producteurs chinois qui s’entre-tuent sur les prix.

Comme le soulignent Gatley et Gemehl, la Chine exporte principalement des biens intermédiaires vers l’Europe, à savoir les intrants industriels et les composants pour fabriquer des biens d’équipement. Les entreprises européennes qui achètent ces intrants pour produire des biens finaux bénéficient ainsi de la déflation chinoise pour améliorer leurs propres marges. La Chine produit le volume, l’Europe capte la valeur ajoutée. C’est un partage du travail industriel mondial qui, pour l’instant, est loin de tourner à l’avantage exclusif de Pékin.

Lire aussi : La réémergence de la Chine : un miracle dans l’histoire humaine

Une compétition mondiale qui s’accélère

La robotisation de l’industrie chinoise n’est pas un phénomène isolé : elle s’inscrit dans une compétition mondiale qui s’accélère. Mais la Chine y joue un rôle d’une nature différente des autres grandes puissances industrielles. La Corée du Sud, l’Allemagne et le Japon sont plus denses en robots mais ils ne produisent pas les robots en masse pour le reste du monde. La Chine, elle, est en train de devenir à la fois le plus grand utilisateur et le plus grand producteur de robots industriels de la planète.

Avec ses robots bon marché, la Chine est en passe de démocratiser l’accès à l’automatisation pour les petites et moyennes entreprises, y compris dans les pays en développement. C’est une disruption d’une portée considérable : si jusqu’ici l’automatisation était l’apanage des pays riches, la Chine est en train de la rendre accessible à tous. Les conséquences pour les économies émergentes, qui comptaient sur leur avantage en main-d’œuvre bon marché pour attirer les délocalisations, pourraient être dévastatrices.

Cette révolution robotique est une formidable opportunité pour la France et pour l’Europe. En effet, l’un des grands avantages de la Chine était le coût de sa main-d’œuvre, face à laquelle les ouvriers français ne pouvaient pas tenir la concurrence. Mais si les ouvriers sont désormais remplacés par des robots, alors l’avantage concurrentiel chinois disparaît. La robotisation devient ainsi une solution à la réindustrialisation française ainsi qu’au problème migratoire : plus besoin d’importer de la main-d’œuvre puisque les robots vont se charger des tâches ingrates. Malheureusement, la réponse française est pour l’instant la frilosité et la digue normative alors qu’il faudrait au contraire ouvrir largement l’économie à ces nouvelles machines. Le robot, déployé et développé en Chine, peut ainsi devenir une arme au service de l’industrie française contre l’hégémonie chinoise.

Lire aussi : Réindustrialisation : un impératif stratégique pour la France et l’Europe

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À propos de l’auteur
Jean-Baptiste Noé

Jean-Baptiste Noé

Docteur en histoire économique (Sorbonne-Université), professeur de géopolitique et d'économie politique à l'Ircom. Rédacteur en chef de Conflits.