<i class='fa fa-lock' aria-hidden='true'></i> L’Empire du Milieu. Une carte pour dire la représentation mondiale de la Chine

9 juillet 2026

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L’Empire du Milieu. Une carte pour dire la représentation mondiale de la Chine

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La carte du monde publiée en 2013 par le cartographe chinois Hao Xiaoguang — nord en bas, Europe en périphérie, Himalaya au centre — est un manifeste géopolitique, pas une curiosité académique.

En nommant l’Himalaya « troisième pôle », la Chine s’est construit un argument géographique pour revendiquer un statut de puissance polaire et peser sur la gouvernance arctique.

Adoptée dès 2006 par l’Armée populaire de libération comme carte officielle, cette représentation s’inscrit dans une stratégie d’État cohérente mêlant soft power scientifique et projection de puissance.

En géopolitique, l’étude des représentations est fondamentale. Cette carte de la Chine dit ainsi beaucoup de la façon dont le pays se pense lui-même dans le monde. Le nord en bas, l’Antarctique au centre, l’Asie au sommet, et l’Europe reléguée dans un coin périphérique. Cette carte du monde, publiée en 2013 par le cartographe chinois Hao Xiaoguang, a suscité des réactions vives en Europe et aux États-Unis. Elle mérite mieux qu’une curiosité : c’est un manifeste géopolitique.

Un article à retrouver dans le N°64. Chine : un défi pour l’Europe

L’histoire de cette représentation commence en 2002. Hao Xiaoguang, chercheur à l’Institut de géodésie et géophysique de Wuhan, publie une première carte du monde centrée sur l’Arctique. L’intention est déjà claire : montrer que les routes maritimes arctiques, vues depuis la Chine, sont nettement plus courtes que par Panama ou Suez pour atteindre l’Europe et les États-Unis. La projection choisie accentue cet effet en agrandissant les distances périphériques. Ce que les auteurs Olga V. Alexeeva et Frédéric Lasserre qualifient sobrement de « réalité exagérée par la projection cartographique ».

Un cartographe, deux cartes, vingt ans de stratégie

Cette première carte est adoptée en 2004 par la China State Ocean Administration pour cartographier les voyages arctiques et antarctiques, puis en 2006 par l’Armée populaire de libération comme carte militaire officielle. D’un document académique, la carte devient un outil au service de l’État chinois.

En 2013, Hao publie sa deuxième carte, représentée ici. La projection est verticale, centrée sur l’Himalaya et le plateau tibétain. La Chine apparaît au cœur d’un monde qui gravite autour d’elle, équidistante de l’Arctique au nord et de l’Antarctique au sud, avec entre les deux l’Himalaya, ce que Hao appelle le « troisième pôle ». L’Armée populaire de libération aurait utilisé cette carte pour aider à déterminer l’emplacement des satellites du système de navigation BeiDou-2, le GPS chinois.

Hao Xiaoguang se présente lui-même comme l’auteur d’une « révolution copernicienne de la connaissance », libérant la représentation du monde de la vision eurocentrée des Occidentaux. La projection Mercator, dominante pendant des siècles, déforme effectivement les surfaces au profit des hautes latitudes, rendant le Groenland visuellement plus grand que l’Afrique, alors qu’il est quatorze fois plus petit.

« Ce qui est nouveau avec cette carte, ce n’est pas la projection ; c’est le discours politique qu’elle supporte. »

Mais la prétention à la nouveauté est exagérée. Des cartes du monde centrées sur l’Asie orientale existent depuis des siècles. Le Kunyu wanguo quantu du jésuite Matteo Ricci, réalisé en 1602 en collaboration avec des cartographes chinois, plaçait déjà l’Empire du Milieu au centre du planisphère. Plus récemment, le service géologique américain utilisait une projection transverse cylindrique centrée sur les Amériques. L’Australie a elle aussi publié sa carte centrée sur le pays et les manuels scolaires chinois recouraient déjà à des cartes centrées sur la Chine ou le Pacifique occidental bien avant 2013. La représentation sino-centrée du monde était, selon les deux auteurs, « profondément enracinée » et avait « perduré » dans les pratiques cartographiques chinoises ordinaires. Ce qui est nouveau avec cette carte, ce n’est donc pas la projection ; c’est le discours politique qu’elle supporte.

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Le « troisième pôle » : un concept géopolitique

Le concept de « troisième pôle » a une histoire distincte de la carte. L’expression est forgée en 1952 par l’alpiniste suisse-allemand Dyhrenfurth pour désigner l’Everest, le plus haut sommet de la Terre, zone englacée, soumise à des conditions proches des pôles. Elle est ensuite étendue par des auteurs chinois et indiens à l’ensemble de la région himalayenne et du plateau tibétain, traçant des parallèles environnementaux entre l’Arctique, l’Antarctique et ces hautes terres d’Asie centrale.

Ce glissement sémantique est décisif. Car si l’Himalaya est un « pôle » à part entière, et si la Chine en contrôle la majeure partie, alors la Chine est une puissance polaire. Ce raisonnement, apparemment géographique, est en réalité politique. Il vise à légitimer la participation chinoise à la gouvernance des régions polaires — Arctique en premier lieu — au même titre que les États riverains. La Chine n’est pas un État arctique. Le pôle Nord se trouve à plus de 4 000 kilomètres de son extrême nord. Elle a pourtant déposé une demande d’admission comme observateur au Conseil de l’Arctique dès 2007, ajournée en 2009 puis finalement acceptée en 2013. En 2018, elle a publié sa politique arctique officielle, affirmant sa vocation de « pays du proche Arctique », notion qu’elle a elle-même inventée pour justifier son intérêt géographique. Les États-Unis ont explicitement refusé de reconnaître cette catégorie.

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Ce que la carte dit de la vision chinoise du monde

Cette carte n’est pas une fantaisie cartographique ; c’est un manifeste de politique étrangère mis en images.

Elle dit d’abord que la Chine se perçoit comme le centre naturel du monde, non pas par arrogance, mais par restitution d’une vérité géographique déformée par des siècles de domination européenne. Ce narratif de la rectification est central dans la rhétorique du siècle des humiliations et du grand renouveau de la nation chinoise promu par Xi Jinping.

Elle dit ensuite que la Chine entend jouer un rôle dans la gouvernance des espaces polaires. L’Arctique recèle des ressources considérables et la fonte des glaces ouvre de nouvelles routes maritimes. La route de la soie polaire, annoncée dans le Livre blanc arctique de 2018, est la traduction concrète de cet intérêt. La carte de Hao Xiaoguang la visualise avant qu’elle n’existe.

Elle dit enfin que la Chine conteste l’ordre cartographique, et donc symbolique, hérité de l’Occident. Mettre le nord en bas et placer l’Europe en périphérie n’est pas anodin. C’est retourner contre l’Occident son propre outil de domination symbolique : la carte.

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Une carte adoptée par l’armée, pas seulement par les géographes

Le fait que l’Armée populaire de libération ait adopté cette représentation dès 2006 comme carte officielle, et s’en soit servi pour positionner les satellites du système BeiDou, dit quelque chose d’essentiel : cette carte n’est pas l’œuvre d’un géographe isolé, elle s’inscrit dans une stratégie d’État cohérente, mêlant soft power scientifique, revendication d’un statut de puissance polaire, et projection de puissance dans les espaces en dehors de toute souveraineté nationale établie.

« La prochaine frontière des grandes puissances n’est pas en mer de Chine méridionale, elle est au pôle Nord, au pôle Sud, et dans les hautes terres tibétaines. La carte de Hao Xiaoguang le dit depuis 2002. »

La prochaine frontière des grandes puissances n’est pas en mer de Chine méridionale, elle est au pôle Nord, au pôle Sud, et dans les hautes terres tibétaines. La carte de Hao Xiaoguang le dit depuis 2002. Et désormais, le gouvernement chinois veut mettre cette carte en mouvement pour une action politique mondiale.

Lire aussi : Les enjeux des pôles

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À propos de l’auteur
Jean-Baptiste Noé

Jean-Baptiste Noé

Docteur en histoire économique (Sorbonne-Université), professeur de géopolitique et d'économie politique à l'Ircom. Rédacteur en chef de Conflits.