<i class='fa fa-lock' aria-hidden='true'></i> La Chine, ennemie hier, partenaire aujourd’hui ?

1 août 2020

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Photo : La grande muraille de Chine
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La Chine, ennemie hier, partenaire aujourd’hui ?

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La Chine n’a pas toujours été l’amie de la France ou plutôt la France n’a pas toujours été celle de la Chine si l’on se réfère au sac du Palais d’Été en 1860 qui reste un souvenir vivace dans l’imaginaire de ce pays. Les choses ont cependant changé depuis la reconnaissance de la République populaire de Chine par le général de Gaulle en 1964. Ce réchauffement permet-il pour autant d’idéaliser une relation franco-chinoise dans laquelle chacun serait fasciné par l’autre ?

Les Lumières (Voltaire, François Quesnay…) ont créé au XVIIIe siècle une représentation idéalisée de la Chine en en faisant un pays guidé par la raison naturelle et dirigé par un archétype de despote éclairé. Cette image s’est ensuite beaucoup dégradée au XIXe siècle, la Chine devenant dans l’imaginaire occidental une nation arriérée incapable de tenir sa place dans le commerce mondial et, à ce titre, un champ ouvert aux appétits économiques des puissances européennes… alors qu’ironie de l’histoire, le « Siècle de la honte » incitait la Chine, du Mouvement du 4 mai 1919 à Deng Xiaoping, à remettre en question ses traditions et à promouvoir des réformes inspirées d’un Occident dans lesquelles la France conservait une place d’autant plus privilégiée qu’elle fut fréquentée par nombre de révolutionnaires chinois dans les années 1920, à commencer par Zhou Enlai.

Un siècle de confrontations 1860-1964

La France a participé avec le Royaume-Uni au saccage du Palais d’Été à Pékin (1860) afin d’accélérer l’ouverture commerciale de la Chine et d’aggraver les conditions déjà draconiennes du traité de Tianjin de 1858. Le souvenir de cette période reste cuisant puisque les Chinois, qui demandent toujours à recouvrer les trésors alors pillés, ont créé en 2009 une équipe d’experts afin d’effectuer un recensement des œuvres volées, dont certaines sont regroupées au musée chinois du château de Fontainebleau.

Outre la guerre franco-chinoise de 1881-1885, les Chinois nous reprochent notre participation à l’expédition internationale de 1900-1901 (Les 55 jours de Pékin), notre participation au dépècement de leur pays au début du xxe siècle ou la participation d’un bataillon de volontaires français pendant la guerre de Corée (1950-1953). Ne nous trompons pas, pour la Chine, l’ennemi, cela a longtemps été nous, avec l’ensemble des Occidentaux, à l’instar des Japonais ou même des Russes. Tous ont fait de la Chine « l’esclave de toutes les nations » selon la formule de Sun Yat-sen.

Ce n’est qu’après la fin de la guerre d’Indochine, à l’occasion de la conférence de Genève en 1954 (1) et surtout la fin de la guerre d’Algérie (la Chine a soutenu le GPRA indépendantiste) que les deux pays vont se rapprocher sur des bases antihégémoniques. La reconnaissance de la Chine et l’établissement de relations diplomatiques en 1964 s’expliquait pour la France par une volonté de s’émanciper de la tutelle américaine mais aussi, selon le Général lui-même, parce qu’il n’était pas exclu que « la Chine redevienne au siècle prochain ce qu’elle fut pendant des siècles, la plus grande puissance de l’univers ! ». Pékin voyait alors dans l’Europe et la France un allié naturel face aux États-Unis et à l’URSS. L’alignement de Bruxelles sur Washington conduisit les Chinois à se tourner directement vers la seconde.

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La Chine, un partenaire susceptible

Les sujets de fâcheries avec la Chine n’ont pas manqué dans les trois dernières décennies, que ce soit à propos des sanctions prises par l’Union européenne en 1989 à la suite de la répression de la place Tian’anmen, de la vente d’armes à Taïwan par la France en 1999, ou lors d’un mandat de Nicolas Sarkozy perturbé par des incidents lors du passage de la flamme olympique ou lors de la réception du dalaï lama par son épouse et Bernard Kouchner…

Ensuite, si les relations entre la France et la Chine ont été plutôt bonnes lors de la présidence Hollande, les autorités chinoises se sont montrées encore récemment préoccupées des conditions de sécurité de leurs ressortissants dans l’hexagone. À chaque fois pourtant, les réconciliations ont été spectaculaires et ont donné lieu à de grandes tournées diplomatiques presque toujours conclues par des contrats importants… Même s’il faut bien reconnaître aussi que Paris a successivement promis de ne plus livrer d’armes à Taipeh, s’est déclarée favorable à la levée de l’embargo européen sur les armes à destination de la Chine, a reconnu de façon récurrente que Taïwan et le Tibet étaient partie intégrante de la Chine… et que le Quai d’Orsay a dû préciser, en 2017 encore, que la sécurité des ressortissants chinois était « une priorité des autorités françaises… »

La relation franco-chinoise, qualifiée de « partenariat global » dans le cadre de la déclaration conjointe de 1997 qui a été élevée au niveau de « partenariat stratégique global » en 2004, a été effectivement nourrie par un flux intense de visites bilatérales de haut niveau, des concertations sur les grands dossiers internationaux, une coopération scientifique, culturelle, universitaire… Sans même évoquer les convergences récentes sur un certain nombre de grands dossiers comme celui du réchauffement climatique, les relations économiques sont devenues intenses puisque les investissements chinois représentent environ 5 milliards d’euros et 45 000 emplois et que 1 600 entreprises françaises sont présentes en Chine, dont Alstom, Citroën, Lafarge, Michelin… alors que les grands contrats représentent une place importante dans les domaines du nucléaire et de l’aéronautique.

Les opportunités pour l’avenir, économiques et stratégiques, sont encore plus prometteuses. Les États-Unis en retrait, la Chine constitue avec l’Europe et la Russie le triangle qui peut assurer une certaine stabilité et un développement économique, avec les routes de la soie qui intéressent toute l’Eurasie avec en particulier des possibilités de partenariat sino-français dans le monde arabe ainsi qu’en Afrique…

Pourtant Pékin reste suspecte pour les Français et les Occidentaux en général : achat d’entreprises stratégiques, dumping et subventions aux exportations, bas salaires (ce qui est moins vrai aujourd’hui) et menaces sur nos industries… La liste des contentieux reste importante.

La relation exceptionnelle et privilégiée entre la France et la Chine : mythe ou réalité en devenir ?

Si Sylvie Bermann (2) évoque, à juste titre, les « affinités électives » entre la France et la Chine, il faut bien convenir a contrario que l’image de la France, romantique, est aussi passéiste et que nos relations économiques avec la Chine sont déséquilibrées : la Chine, qui est notre 2e fournisseur, n’est que notre 8e client et représente aussi notre 1er déficit commercial bilatéral (30,4 milliards d’euros en 2016) ; par ailleurs, les touristes chinois ont tendance à bouder l’hexagone en raison de ses problèmes de sécurité (25 % en moins en 2016).

Pourtant, les hypothèques coloniales levées, il n’y a plus guère de contentieux entre la Chine et la France qui présente l’avantage d’occuper une situation géographique stratégique en Europe tout en étant suffisamment éloignée de la Chine pour éviter les frictions de puissance. De plus, les deux pays ont des convergences très claires en matière d’antihégémonisme, de priorité donnée à la stabilité et à la prospérité du continent…

Encore faut-il sans doute que chacun intègre mieux les lignes rouges de la diplomatie de l’autre : la non-ingérence dans les affaires intérieures et la sécurité de leurs ressortissants pour les uns, une certaine sensibilité (3) au respect de valeurs considérées comme universelles pour les autres.

Pour profiter enfin des réelles opportunités qui s’offrent dans sa relation avec une Chine dans l’obligation de changer de modèle économique, la France doit aussi être en capacité de se montrer plus performante et innovante dans un cadre européen rénové pour participer à la construction de la « nouvelle route de la soie digitale alliant technologie européenne et effet d’échelle du marché chinois » (4).

 

  1. Cf. François Joyaux, La Chine et le règlement du premier conflit d’Indochine, Genève 1954, 1979.
  2. Sylvie Bermann, La Chine en eaux profondes, Stock, 2017.
  3. Sans verser obligatoirement dans le droit-de-l’hommisme dénoncé par Hubert Védrine.
  4. David Baverez, Paris Pékin Express, Éditions François Bourin, 2017.
À propos de l’auteur
Michel Nazet

Michel Nazet

Diplômé en histoire-géographie, droit et sciences politiques (Sciences-Po Paris), Michel Nazet est professeur de géopolitique. Dernier ouvrage paru : Comprendre l’actualité. Géopolitique et relations internationales, éditions Ellipses, 2013.
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