• Face au désengagement américain et au chantage nucléaire russe, la France propose une « dissuasion avancée » : disséminer ses forces stratégiques en Europe pour offrir une garantie crédible là où Washington se dérobe.
• L’unicité de décision reste entre les mains du seul président français, mais les pays hôtes participent aux exercices nucléaires — une solidarité stratégique européenne sans précédent depuis la création de l’OTAN.
• Une opportunité historique s’ouvre : Paris cesse d’être un trublion isolé pour devenir la puissance structurante d’une Europe enfin actrice de sa propre sécurité. De Gaulle peut presque reposer en paix.
On ne répond pas aux périls du jour avec les doctrines et les armes du passé. Les menaces atomiques russes, le désengagement américain ou la boulimie nucléaire chinoise ont jeté à terre l’ancien système international. La nouvelle doctrine française rompt avec une certaine frilosité conceptuelle hors d’âge.
La question du « partage nucléaire »
La question d’un « partage nucléaire » éventuellement proposé par la France a donné lieu à quelques débats indigents. Il n’a évidemment jamais été question que dans l’esprit de quelques commentateurs incompétents ou malintentionnés d’une quelconque collégialité nucléaire. L’unité de décision est consubstantielle à la dissuasion, c’est pourquoi elle est et demeure en dernier ressort entre les seules mains du président de la République.
Pour dissiper les fantasmes, il est important de rappeler que le partage nucléaire désigne un concept précis appliqué dans le cadre de l’OTAN. Il consiste à équiper des avions de combat de cinq pays membres de l’Alliance (l’Allemagne, la Belgique, les Pays-Bas, l’Italie et la Turquie) de bombes atomiques américaines à double-clefs.
L’intérêt du dispositif n’est pas opérationnel. Washington conserve sa dissuasion propre. Dans le cas d’une riposte nucléaire, les Américains ne s’embarrasseraient pas de leurs alliés, dont la contribution s’apparente à du transport de matière dangereuse. Il s’agit en revanche d’un signalement stratégique fort. En confiant ses armes les plus redoutables à certains de ses alliés, L’Amérique a manifesté sa volonté d’engager toutes ses forces à leur côté en cas de besoin.
Les bénéficiaires du partage y ont gagné une garantie de sécurité forte et un statut privilégié de puissances associées
Les bénéficiaires du partage y ont gagné une garantie de sécurité forte et un statut privilégié de puissances associées. Le dispositif a même suscité l’intérêt du Japon, malgré le poids de l’histoire, où certains y verraient une réponse adaptée aux menaces chinoises.
Ce système ne laissait guère à Paris, seule puissance européenne dotée avec le Royaume-Uni (mais la dissuasion de ce dernier est structurellement liée à celle des USA), d’autre option qu’un « splendide isolement nucléaire », irritant aussi bien Washington que ses partenaires européens qui y voyaient la marque d’une arrogance toute française plus qu’un impératif stratégique. Et en France même, l’idée s’est ancrée que la bombe servait avant tout à se différencier et qu’elle n’était pas un tant outil stratégique qu’un bijou de famille.
L’invasion russe de l’Ukraine, le chantage nucléaire du Kremlin et le désengagement américain ont changé la donne. Alors que les menaces atteignent un niveau inconnu depuis les pires moments de la Guerre froide, le président Trump a publiquement manifesté son désintérêt pour l’Europe, d’où il retire des troupes. Même les Atlantistes les plus optimistes font leur deuil des garanties de sécurité américaines. Personne n’imagine plus désormais que Washington risquerait une riposte atomique sur ses propres villes pour les beaux yeux des Européens s’ils étaient attaqués. La confiance est brisée.
La « dissuasion avancée »
Les capacités stratégiques françaises en sont valorisées par contrecoup. Si Paris évoque la dimension européenne de sa dissuasion depuis les années 1990, elle n’avait à dire vrai jamais été prise au sérieux. L’évolution du contexte stratégique et la nature de l’offre française changent la donne.
La France propose un complément au partage nucléaire américain, désormais sujet à caution. « La dissuasion avancée » présentée par le président Macron permettrait aux forces aériennes stratégiques françaises de « se disséminer dans la profondeur du continent européen » pour constituer « un archipel de forces ».
Le Royaume-Uni, l’Allemagne, la Pologne, les Pays-Bas, la Belgique, la Suède, la Grèce, la Suède et le Danemark ont d’ores et déjà manifesté leur intérêt.
La dissuasion nucléaire n’a de sens que dans une perspective globale qui inclut les forces conventionnelles. Cet « archipel stratégique » s’appuierait sur celles des pays hôtes et sur le développement de capacités communes dans différents domaines, comme celui des frappes en profondeur. C’est ce que le président appelle « l’épaulement ». La décision et la planification nucléaires ne se mettent pas en commun, mais l’environnement général de la dissuasion avancée impliquera directement chacun des participants qui bénéficieront directement des effets dissuasifs des déploiements stratégiques français.
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La dissuasion avancée permettra aux pays hôtes de participer aux exercices nucléaires français, dans des domaines aussi essentiels que la détection et la protection, par exemple. Ils revêtiront dès lors un caractère européen manifestant la solidarité et l’intimité stratégique des alliés.
La mise en œuvre d’une telle doctrine serait un bouleversement stratégique sans précédent en Europe depuis la création de l’OTAN. Pour la première fois, le continent bénéficierait de garanties stratégiques propres en plus de ses alliances extérieures.
« L’architecture de sécurité européenne », déplore le président, reposait sur « des accords datant de la période de Guerre froide négociés par d’autres que nous, y compris quand ils nous concernaient et qui ont été dénoncés par ceux-là mêmes qui les avaient signés sans aucune concertation, quand bien même ces derniers étaient nos alliés. »
La guerre en Ukraine s’arrêtera un jour. Il faudra alors bien négocier et formaliser une nouvelle architecture sécuritaire et trouver de nouveaux équilibres nucléaires. La dispersion des forces aériennes stratégiques françaises sur le continent représentera une force décisive qui devra être prise en compte. Paris et chaque pays hôte auront désormais leur mot à dire. Il ne sera plus possible de traiter des questions de sécurité par-dessus la tête des Européens, comme Moscou et Washington l’ont fait par le passé.
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D’autant plus que le président français a annoncé la poursuite de la modernisation et l’accroissement de l’arsenal nucléaire français. L’effet psychologique est d’autant plus fort que l’annonce s’est accompagnée d’un rappel décomplexé de la nature des forces stratégiques nationales : « un seul de nos sous-marins […] emporte avec lui une puissance de frappe qui équivaut à la somme de toutes les bombes tombées en Europe pendant la Seconde Guerre mondiale. » À bon entendeur. Le vieux Continent ne sera plus un enjeu, mais un acteur à part entière.
L’apothéose stratégique française
L’exception stratégique française tient historiquement à sa capacité de refus. Elle peut dire « non » et fédérer des oppositions, comme l’a fait le président Chirac lors de la deuxième guerre du Golfe, parce qu’elle est parvenue à demeurer une puissance autonome.
La France a aujourd’hui l’opportunité de devenir une puissance structurante. Pour la première fois, depuis Waterloo et le déclassement dû à ses propres excès, elle voit se dessiner un rôle à son exacte mesure. Son leadership n’est plus une prétention, mais une nécessité collective d’autant mieux acceptée qu’elle prend garde à le modérer en mettant l’accent sur « l’épaulement » et sur la complémentarité organique des capacités militaires européennes.
La dissuasion avancée donnerait une profondeur stratégique nouvelle à l’Europe. Divine surprise, l’Amérique elle-même, préoccupée de sa rivalité avec la Chine et soucieuse de réserver sa liberté d’action à ses zones d’intérêt prioritaires, exige des Européens qu’ils prennent en charge leur Défense. Le trublion français est devenu une puissance responsable aux yeux de Washington, ce qui lève bien des réticences en Europe-même. L’Amérique va pouvoir retrouver sa fonction d’alliée au sein de l’OTAN et non plus de protectrice. Paris est ainsi sur le point d’atteindre le Graal stratégique gaullien : devenir le pivot de la sécurité collective d’une Europe des nations redevenue indépendante.
La dissuasion avancée présente également d’autres avantages. La technologie nucléaire militaire est ancienne. À peu près tous les pays développés sont potentiellement capables de l’acquérir. La mise en retrait américaine et les menaces russes laissaient planer un risque de prolifération en Europe qui aurait fait éclater tous les cadres régulateurs.
De surcroît, la France impose sa doctrine comme référence sur le continent : le refus de la riposte graduée qui risquerait de déboucher sur des batailles nucléaires tactiques, que l’on trouve dans les doctrines russe et américaine, dont l’Europe ferait les frais. Elle consolide ainsi la notion même de dissuasion en rappelant que la bombe n’est pas une arme d’emploi comme une autre, mais un outil de terreur dévastateur. Elle rétablit des lignes rouges et repousse les seuils possibles d’engagement que certains de ses alliés et compétiteurs avaient potentiellement abaissés. Forte, la France rappelle qu’elle aussi est une puissance responsable. Sa modération renforce son influence et sa crédibilité autant que ses capacités stratégiques elles-mêmes.
D’autre part, les réalités économiques et industrielles étant ce qu’elles sont, il est impossible pour la France de maintenir durablement ne serait-ce qu’une parité militaire avec l’Allemagne depuis qu’elle a décidé de se réarmer. Il n’est plus question pour celle-ci de se brider alors que le péril croît.
Or, la réconciliation initiale et, désormais, l’entente franco-allemande reposent sur un accord tacite. À la primauté économique et démographique allemande répond celle de la France sur les plans militaire et stratégique. Briser cet équilibre, c’est remettre en cause la construction européenne en réactivant le spectre inacceptable d’une puissance hégémonique.
C’est pourquoi la participation allemande au projet français a été soulignée avant tant d’insistance par le président Macron. Un des avantages de la dissuasion avancée est de préserver l’exception stratégique française, de lui reconnaître un statut spécifique et une influence réelle, qui est le seul moyen de lui faire digérer l’inévitable réarmement allemand. Une relative parité stratégique est maintenue, impérative pour pérenniser la coopération entre les deux voisins.
Si le projet de dissuasion avancée est effectivement mis en œuvre, restons prudents, la France confortera son statut et sa crédibilité de puissance régulatrice. En occupant toute sa place dans l’architecture de Défense de l’Europe, elle légitimera ses ambitions globales.
La remarquable continuité stratégique française, en dépit des différentes alternances politiques, pourrait trouver aujourd’hui sa récompense. Une opportunité s’est présentée. Elle a été saisie. Le général de Gaulle va-t-il enfin pouvoir reposer en paix ?
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