La piraterie somalienne, retour d’une menace que l’on croyait éteinte

5 septembre 2026

Temps de lecture : 4 minutes

Photo : AFP (c) Conflits

Abonnement Conflits

La piraterie somalienne, retour d’une menace que l’on croyait éteinte

par

En juxtaposant 2011, la période 2020-2025 et 2026, l’infographie de l’AFP le montre d’un seul regard : la piraterie somalienne n’a jamais été vaincue, seulement contenue.

Depuis avril 2026, six navires détournés et plus de quatre-vingt-dix marins retenus : l’alerte est repassée de « substantiel » à « sévère ».

Pour l’instant côtière et opportuniste, cette résurgence changerait d’échelle si les pirates retrouvaient leurs « navires-mères ».

En juxtaposant l’état des attaques en 2026, sur la période 2020-2025 et au plus fort de la crise en 2011, l’AFP donne à voir d’un seul regard ce que les rapports peinent à résumer : la piraterie au large de la Corne de l’Afrique n’a jamais été vaincue. Elle avait été contenue, mais ce qui a été contenu peut resurgir.

« La piraterie au large de la Corne de l’Afrique n’a jamais été vaincue. Elle avait été contenue ; ce qui a été contenu peut resurgir. »

Repères

Période État de la menace Chiffres-clés
2011 Apogée 237 attaques ; ~7 milliards de dollars de coût ; projection en haute mer
2020-2025 Quasi-disparition Détournements pratiquement nuls (Atalante, gardes armés, procédures strictes)
2026 Résurgence côtière 6 navires détournés ; 90+ marins otages ; alerte « sévère »

2011 : l’apogée

Une nuée de points saturant le golfe d’Aden, la mer d’Arabie et le large de l’océan Indien, jusqu’à plusieurs centaines de milles des côtes. Cette année-là, les pirates somaliens lancèrent 237 attaques et retinrent des centaines de marins en otage ; leur activité coûta quelque 7 milliards de dollars à l’économie mondiale. Ils opéraient alors très loin au large, à partir de « navires-mères » qui leur permettaient de projeter des embarcations rapides à des distances considérables. La haute mer elle-même n’était plus sûre.

2020-2025 : le désert

Quelques points épars, presque rien. C’est la trace d’un succès rare de la coopération internationale. La mobilisation navale — l’opération européenne Atalante, les forces combinées, la présence de l’OTAN —, l’embarquement de gardes armés à bord des navires et l’adoption de procédures de sécurité strictes avaient, en une décennie, fait pratiquement disparaître les détournements. On avait presque fini par oublier la menace.

2026 : la résurgence

C’est cette accalmie que la carte de 2026 vient rompre. Depuis le mois d’avril, les attaques se multiplient de nouveau : six navires détournés, plus de quatre-vingt-dix marins retenus en otage, selon l’Organisation maritime internationale, qui appelle à une remobilisation ; les centres de sécurité maritime de la zone ont relevé leur niveau d’alerte de « substantiel » à « sévère ». Sur le premier semestre, les pirates somaliens seraient responsables de l’écrasante majorité des équipages pris en otage dans le monde. Le dernier coup de force remonte au 20 août, avec la capture d’un pétrolier à quelque 250 kilomètres à l’est d’Al-Mukalla, au Yémen, aussitôt dérouté vers les côtes somaliennes.

AFP (c) Conflits

Mais, entre 2011 et aujourd’hui, ce n’est plus tout à fait le même type de piraterie. En 2026, les points se concentrent dans le golfe d’Aden et le long des côtes yéménites et somaliennes — près du rivage. Rien de comparable, encore, à la dispersion océanique de 2011. La piraterie qui renaît est pour l’instant côtière et opportuniste ; elle n’a pas retrouvé la capacité de projection en haute mer qui faisait, il y a quinze ans, sa redoutable efficacité. C’est toute la différence entre une résurgence et un retour à l’apogée — et tout l’enjeu des mois à venir, car le franchissement de ce seuil, avec le recours aux « navires-mères », signerait un changement d’échelle.

« C’est toute la différence entre une résurgence et un retour à l’apogée. »

Pourquoi la menace revient : la dispersion

Reste à comprendre pourquoi la menace revient maintenant. La réponse tient en un mot : la dispersion. La sécurité du golfe d’Aden reposait sur une présence navale dense et permanente ; or cette présence s’est diluée. Dès 2024, la campagne des Houthistes en mer Rouge avait détourné l’attention et les moyens vers la protection du trafic contre les missiles et les drones. Puis la confrontation entre les États-Unis, Israël et l’Iran a aspiré les bâtiments occidentaux vers le détroit d’Ormuz et le golfe Persique, réduisant d’autant les moyens de l’opération Atalante. Dans le même temps, les perturbations des routes habituelles ont reporté une partie du trafic — notamment les livraisons des monarchies du Golfe — vers les ports de la mer Rouge. Plus de navires à intercepter, moins de navires pour les protéger : les pirates n’ont eu qu’à occuper le vide.

« Plus de navires à intercepter, moins de navires pour les protéger : les pirates n’ont eu qu’à occuper le vide. »

Une menace d’abord terrestre

À cette conjoncture s’ajoute une donnée structurelle que l’on oublie trop souvent : la piraterie est d’abord un phénomène terrestre. Elle prospère sur la faillite de l’État somalien, la pauvreté des côtes du Puntland — d’où partent les assaillants et vers lesquelles sont déroutés les navires, Bosaso, Qandala — et sur l’économie de la rançon, qui irrigue des réseaux entiers. On ne l’a jamais éradiquée en mer ; on l’y a seulement empêchée, tant que la surveillance tenait. Ses racines, elles, sont restées intactes à terre.

Un nœud stratégique qui se dérègle

L’affaire dépasse le sort, déjà tragique, des marins retenus. Le golfe d’Aden commande l’accès au détroit de Bab-el-Mandeb, donc à la mer Rouge et au canal de Suez : l’une des artères vitales du commerce mondial, par laquelle transite une part majeure des échanges entre l’Asie et l’Europe. Que s’y superposent désormais piraterie, guerre régionale, « flottes fantômes » sous sanctions et trafics en tout genre, et c’est un nœud stratégique entier qui se dérègle.

Lire aussi :

En fuyant Ormuz, les pétroliers retrouvent les pirates somaliens

La Somalie, illustration d’une défaillance internationale

Transport maritime : les gardes armés ont-ils encore de l’avenir ?

Bab el-Mandeb, deuxième branche de la tenaille du Golfe persique

Mots-clefs :

Vous venez de lire un article en accès libre

La Revue Conflits ne vit que par ses lecteurs. Pour nous soutenir, achetez la Revue Conflits en kiosque ou abonnez-vous !

Voir aussi

À propos de l’auteur
Revue Conflits avec AFP

Revue Conflits avec AFP