Le leadership sino-américain, dans la peau de l’autre

14 avril 2021

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Le leadership sino-américain, dans la peau de l’autre

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Lors de sa prestation de serment «l’Amérique est de retour» Joe Biden entendait avec ce slogan tourner la page du mandat de son prédécesseur tout en justifiant un relatif silence sur la Chine. En date du 27 janvier, Joe Biden avait signé quarante décrets, actions et mémorandums couvrant ce que son chef de cabinet à la Maison-Blanche, Ron Klain, appelle les quatre crises ([1]). Par ce biais d’actions du pouvoir exécutif s’opère le réengagement des États-Unis, en dépit que le monde d’il y a quatre ans n’est plus réellement le même.

 

Le monde a changé et la logique du « Je suis fort, donc j’ai raison », d’un unilatéralisme exécutif au grand dam de Washington représente un vrai test de crédibilité dans la confiance mutuelle et la compréhension implicite avec ses principaux alliés. En un mot, les intérêts des États-Unis ont été écornés sérieusement et si consensus ceci ou consensuel cela, une seule solution avec un front uni face à Xi Jinping. Jamais la puissance américaine n’a été autant mise à rude épreuve sur chacun des enjeux que nous allons brosser au sujet des tensions avec Pékin. Comme l’heure est au réexamen des décisions de la précédente administration, sur la forme, un peu de patience s’impose sur les grands dossiers stratégiques à venir, mais sur le fond, c’est le retour à l’attachement d’un ordre international mis sur pied par les États-Unis après la Seconde Guerre mondiale.

« Paix impossible, guerre improbable », reprenons la célèbre formule de Raymond Aron à propos de la guerre froide en 1948, qui peut servir à résumer qu’après cinq décennies de coopération sino-américaine, la compétition frontale s’intensifie avec pour marqueur fondamental d’une part le respect du futur de l’ordre international fondé sur des règles rule of law et d’autre part, la tendance de voir changer la donne pour un ordre international fondé sur la puissance rule of power. En 2021, la grammaire fondamentale du leadership sino-américain est celui du choix entre deux visions concurrentes de considérer les relations internationales et un langage des valeurs, des intérêts et de la puissance. Dans les discours d’hier oubliés aujourd’hui, Barack Obama rappelait que ce débat est extrêmement sérieux et affirmait dans un plaidoyer pro domo : « nous devons nous assurer que les États-Unis est le pays qui écrit les règles pour le commerce du XXIe siècle, sinon la Chine s’en chargera » ([2]).

Pékin également est restée discrète depuis l’intronisation de Joe Biden et c’est finalement un point de vue partagé parmi les dirigeants chinois sur une forme de consensus ponctuel résumant assez bien leur perception des États-Unis et des faiblesses systémiques de sa puissance. Sans esquiver la question de ce rapport de force, les dirigeants chinois renforcent leur présence économique en Asie et dans le monde avec dans la ligne de mire que l’histoire ne fait que continuer depuis que les États-Unis ont organisé l’économie mondiale voilà plus de soixante-dix ans. Cette fermeté affichée des deux côtés sur leurs relations est au menu du premier échange entre Biden et Xi Jinping. Une relation sans masque et ni l’un ni l’autre n’entendent se laisser faire par les remous dans la relation entre Pékin et Washington, ni charmer par les bons mots en dépit des inconnues qui pèsent sur leur relation, c’est leur rapport de forces futurs dans les affaires du monde qui monopolise cette fois notre attention. Il n’y aura pas de rupture, mais c’est sur un mode en «V» comme «Victory» en anglais, là pour rappeler la victoire et la détermination des deux dirigeants et le pragmatisme mutuel dans leur rivalité consistant à faire monter les enchères pour se donner plus de marge de manœuvre. Politique, géoéconomie, géopolitique. Un triptyque, caractéristique de cette rivalité qui se retrouve exprimée sous son vrai visage, pris dans son élan, telles les paroles prononcées lors de l’entrée en guerre de la Grande-Bretagne au cours de la seconde guerre mondiale par Winston Churchill : «Victory at all costs, victory in spite of fear, victory however long and hard the road may be..» ([3]).

La Chine en a pris acte. Ses dirigeants s’adaptent et par delà les discours nationalistes et son idéologie sur la scène mondiale, c’est par la dynamique de sa propagande et par le contrôle que forme la grande initiative dite des «nouvelles routes de la soie». Nul ne sait si ce changement de ton sera gagnant, Pékin comme Washington ayant tant joué sur la rivalité et les risques de rupture pour tirer parti de leur puissance et de leur unité. En l’état actuel, la corde consensuelle sur laquelle se joue leur volonté de prendre leur destin en main, d’atténuer les vulnérabilités de leur république, irriguent le débat telle une puissance coloniale du XIXe siècle aurait prétendu que Washington comme Pékin devaient rester dans leur sphère d’influence. Les États-Unis auraient-ils besoin d’un ennemi extérieur pour refaire nation ? Ériger la Chine en particulier comme grande menace globale peut-il constituer le sursaut pour les stratèges américains de refaçonner le narratif du modèle économique américain? Là encore, il faut se tourner vers l’histoire pour comprendre les origines de ce dessein. La représentation américaine exige d’un adversaire deux caractéristiques temporelles: disposer d’un vaste marché, d’une influence conquérante et l’incarnation d’une gouvernance idéologiquement opposée. Désormais, la Chine coche les deux cases, car elle est considérée unanimement à Washington comme l’adversaire stratégique numéro un des États-Unis, et pas besoin d’être grand clerc pour comprendre que la pression est forte à Washington pour ne pas renverser cette tendance engagée par Donald Trump. Il existe plusieurs scénarios, mais une seule discussion portant sur deux questions : les difficultés des États-Unis sont-elles réversibles et leur accélération actuelle sur fond de pandémie profite-elle à la Chine ?

La saga Biden-Xi Jinping, personnification de la Realpolitik

Avant toute chose, c’est un rappel de l’histoire de ce que disait John Adams, le deuxième président des États-Unis : « il y a deux manières de conquérir une nation. L’une par l’épée. L’autre par la dette » ([4]). Dans une relecture du XXIe siècle, la force d’un pays dépend en grande partie du contexte considéré. À un moment précis, dans un contexte donné ou dans un domaine particulier, un pays avec un ensemble d’étalons adéquats peut-être le plus puissant du système international. En suivant cette logique, la menace n’est pas la menace en soi, mais intrinsèquement le lien entre les menaces. Par exemple, le discours de George H. W. Bush à la nation sur la fin de la confrontation avec l’Union soviétique, car bien que la menace nucléaire soviétique ait été une partie loin d’être finie, son administration était bien plus inquiète de la menace économique que représentait le défi japonais ([5]).

Attendant ensemble avant de se rendre dans Doha un soir de décembre 2019, j’avais la satisfaction d’échanger avec Steve Clemons du journal The Atlantic, il me décrivait la doctrine de Joe Biden et j’en retenais ces deux mots : « personality realism ». Sa description visait à dire que Biden est difficile à enfermer dans des cases. Il vit dans la conception que toute politique étrangère se combine au rapport intuitu personae, à l’aspect relationnel et au respect de l’autre sans préjugés, autant avec ses alliés que ses ennemis. Tout au long de ses sept années et demie de vice-présidence des États-Unis, c’est cette diplomatie morale, fondée sur le respect du droit des gens qui a tordu des barres que beaucoup n’arrivaient pas à plier. Mais il faut être stratégique sans rester figé sur une même menace qui nous dicte le sens du « reset » sachant que les divergences doivent s’accompagner de solutions alternatives et d’un changement de mentalité.

Lors de son discours de politique étrangère au département d’État le 4 février, à Washington, Joe Biden a montré qu’il comptait assortir à ses priorités une stratégie et une gouvernance plus solides eu égard à son discours accompagné d’un hommage appuyé à la diplomatie et à ceux qui œuvrent aux intérêts tangibles de la classe moyenne américaine. Quand on lit le texte de stratégie nationale publié par Joe Biden ([6]), on y trouve bien entendu sur tous les thèmes d’actualités de l’économie mondiale, des passages sur la protection des valeurs, la reprise en main du destin de la classe moyenne américaine et sa prospérité. Ainsi, l’adoption des mots « une politique étrangère pour la classe moyenne » est saillante et marquée au coin du bon sens répondant à ses préoccupations et ses intérêts, mais ce concept ne nous dit rien de trop qui puisse si peu que ce soit donner une vision claire de la façon dont il pense cet espace de concurrence où les règles du jeu sont non faussées.

Selon les chercheurs du Carnegie Endowment for International Peace, l’administration Biden doit briser les silos entre la politique intérieure et la politique étrangère sans négliger le rôle du pays dans ce monde de rapports de force ([7]). Cette nouvelle relation, ce basculement dans la concurrence géopolitique avec la Chine, ne doit pas être subi, sinon le pays verra une montée plus grande des inégalités d’une classe moyenne en crise, qui n’est pas contre l’économie de marché, mais exige à la fois une situation nationale plus favorable et reflétant ses intérêts face au pouvoir économique nationaliste et coercitif. En temps de crise, la classe moyenne à besoin d’histoires fortes pour qu’elle puisse entrer en résonance avec sa volonté sans armée pour s’y connecter.

Pis, Biden, comme Trump précédemment, a le même objectif en tête : recréer de l’emploi, de la valeur ajoutée et de l’innovation aux États-Unis. C’est tout ce qu’indique le plan de relance massif de 1900 milliards de dollars en situation exceptionnelle. Avec la conviction qu’il faut agir vite, car le sens gravitationnel se dirige vers la Chine et de son statut d’autre partenaire majeur. Pour les Américains il ne faut pas laisser de vide en la matière, l’administration Obama avait connu un revers cinglant faute d’accepter la réalité de la rivalité avec la Chine, optant indiscutablement pour un dialogue de partenariat et de confiance qui à l’instar de son plan de relance de 800 milliards en 2009 se révéla insuffisant ([8]).

Cette protection des intérêts de la classe moyenne comme le prisme idéologique par lequel toutes les décisions géo-économiques seront prises se joue aussi sur la réaffirmation du leadership américain à l’étranger. Autre éclaircissement de ce discours, il estime que les 2,4 millions d’emplois détruits aux États-Unis sur la période couvrant les années 1999 à 2011 (l’entrée de la Chine dans l’OMC datant de 2001) aurait cantonné les citoyens de cette classe au rôle de consommateurs ([9]). Banques et multinationales furent les grands gagnants de cette alliance contre productive pour la classe moyenne américaine, alimentée à la baisse des prix des produits, en important massivement, mais en réveillant la sensibilité de cette classe à l’idée que le libre-échange et ce qu’il escompte peut être disruptif, amenant à rompre avec les anciens schémas du diktats, et de trop c’est trop.

Du côté du Secrétaire d’État Blinken, les dossiers de travail sur le défi posé par la Chine s’affirment, qu’il s’agisse de reconnecter la politique étrangère de la vie quotidienne des Américains et de défendre les valeurs, une certaine idée de la géopolitique: « nous gérerons le plus grand test géopolitique du XXIe siècle, notre relation avec la Chine » ([10]). À l’évidence, cette prise de conscience est d’une importance partagée par près de 90% des Américains qui appuient l’approche de l’administration sur le rôle de concurrent plutôt que partenaire de la Chine et implique tous les secteurs de la société. Nous nous référons à la première enquête du Pew research Center sur les relations sino-américaine ([11]).

Les États-Unis sont concurrencés ! On pense, bien sûr, à la Chine et au bras de fer planétaire. Mais il y a aussi une autre concurrence, plus tournée sur les intérêts du big business, puisqu’elle l’oppose à d’autres pays, à ses alliés. Je veux parler de la concurrence des accords commerciaux multilatéraux, limitons-nous à travers les champs de bataille des marchés et des économies du partenariat transpacifique global et progressiste (CPTTP) et le partenariat régional économique global (RCEP) pour l’Asie-Pacifique, mais surtout le FOIP pour l’Indo-Pacifique. Sur ce sujet majeur d’un espace libre, ouvert et inclusif, mettons le lecteur au défi de dire aujourd’hui ce que l’administration Biden pourrait façonner comme matrice de négociations sur les questions traitant du commerce numérique, des normes technologiques et d’autres questions clés, comme les données. On peut mentionner que l’accord de libre-échange nord-américain (ALENA) pourrait essentiellement servir de base pour ce faire. Une piste de réflexion à l’avenir pourrait être lors de négociation d’un accord commercial de ne plus séparer les questions de politiques commerciales et monétaires comme le font traditionnellement les États-Unis. Comme en témoigne la composante monétaire et ses effets sur les flux commerciaux, l’ajout d’un chapitre sur l’engagement des pays à éviter la manipulation ou dépréciation concurrentielle de sa devise conduirait à un mécanisme de règlement des différends en tant que pratique commerciale déloyale. Enfin, l’objectif pour les États-Unis d’avancer avec ses alliés sa vision ambitieuse de son modèle anglo-saxon, fondé sur des règles pour l’avenir économique de l’Indo-Pacifique. Officiellement la Chine ne reconnaît pas encore le concept Indo-Pacifique, relativement jeune, préférant défendre la zone Asie Pacifique.

Outre la priorité nationale des États-Unis, d’une certaine manière comparable à la théorie de Deng Xiaoping, père de l’ouverture économique du pays en 1978, mettant en avant l’esprit d’innovation et soutenant le besoin d’un environnement international stable et en paix pour mener la Chine de la pauvreté jusqu’à un empire économique. Assurément reconnu comme un grand homme, n’oublions pas que Xi Jinping s’en revendique l’héritier et compte bien dominer l’Asie parce quelle dispose du leadership économique. C’est en la matière un empire économique concurrent des États-Unis comme l’Allemagne peut l’être en Europe, mais l’Allemagne ne détruit pas d’emplois aux États-Unis, la Chine, si.

Ultime parallèle, ces deux pays sont excédentaires tandis que les États-Unis mécaniquement déficitaires, et la contrepartie ce sont des déficits commerciaux avec l’usine du monde, et un cycle économique qui apparaît en bout de course. La paupérisation des classes moyennes obligées de s’arc-bouter sur un modèle perdant-gagnant, esquinté par l’addiction des importations massives chinoises à bas coûts. D’une classe moyenne à l’autre, celle de Chine est à la fois nationaliste et difficile à satisfaire, n’hésitant pas à se montrer de plus en plus exigeante envers le pouvoir dont la méthode est le maintien du taux de croissance et l’apprentissage de cette classe au statut de grande puissance du pays. Mais Xi Jinping aussi fait face à un défi temporel: passer d’un modèle économique mercantiliste tourné à l’export à un modèle de consommation intérieure prêt à prendre le relais.

Vantant l’importance de conclure le Lianghui, Xi peut s’appuyer sur l’adoption des grandes lignes du 14e plan par les deux sessions du Congrès national du peuple et de la Conférence consultative politique du peuple chinois sur les objectifs de modernisation de base à moyen terme ([12]). C’est en 1952 que la Chine a adopté son premier plan de développement sur cinq ans et tout son concept culmine sur les ambitions de « prochaine superpuissance » ainsi que le consacre la modernisation complète de la Chine d’ici 2050. Quand on lit le document du 14e Plan de développement économique et social, l’année 2021 est placée sous le signe d’une première année historique qui s’est ouverte avec les efforts tournés vers la construction d’un nouveau modèle de développement, qui dépend des réformes pour pérenniser le modèle et éviter la fuite des capitaux de cette classe moyenne.

Il en va de la trajectoire de la Chine qui, pour 2021, table sur un taux de croissance de 6%, mais les États-Unis ne sont pas en reste. Pour rappel l’indice des prix à la production (IPP) chinois a connu un rebond robuste de l’ordre de 1,7% pour le premier trimestre en cours, signifiant que les exportations chinoises ont atteint un niveau record depuis le quasi-arrêt des suites de la pandémie. Quant au taux de croissance des États-Unis porté par le soutien budgétaire cette année, selon les données de l’OCDE, il pourrait égaler ou même dépasser celui de la Chine, ce qui du point de vue macro-économique ne s’est pas produit depuis 1976 ([13]). Tout en accélérant la stratégie nationale de vaccination de la Covid, la Chine reste attentive à ce rebond économique des États-Unis d’autant que c’est à un jeu géopolitique vaccinal plus subtil que se livrent les deux pays.

Tout commence avec l’ordre présidentiel de renforcé le Buy American Act dès son arrivée à la Maison-Blanche ([14]), sur l’indépendance technologique, et cette décision éclaire, s’il en était encore besoin, les velléités géostratégiques de Washington. Plusieurs thèmes clés de sécurité nationale se détachent : les trois premiers, qui cristallisent les tensions concurrentielles sino-américaine, portent sur la stratégie nationale afin d’endiguer la Chine, quant au quatrième, il porte sur le pivot commercial des États-Unis, et à noter que cette guerre géopolitique entre les États-Unis et la Chine a des variants sur les fronts financiers et les sanctions à ce titre. La guerre froide se caractérisait par la course aux armements nucléaires alors que la rivalité entre les États-Unis et la Chine se joue sur la course et au contrôle des rule-setting dans les industries technologiques de demain. Au point culminant de la relation sino-américaine moribonde des quatre dernières années, l’exigence du fameux « level playing field », métaphore désignant des règles du jeu international équivalent, provoqua le terme de découplage économique formulé par Donald Trump. En considérant qu’il fallait isoler les forces du mal qui n’acceptent pas de jouer le jeu du néolibéralisme incarné par le consensus de Washington, qui domine la pensée économique depuis les années 1980, et en opérant ce tournant stratégique ([15]), il visait évidemment les pays idéocratiques ou autoritaires en pleine ascension, Donald Trump avait bien compris que c’est d’abord sur les forces des États-Unis qu’il fallait compter et que toute la raison d’être de son action extérieure consistait à gérer les rapports de force au mieux des intérêts des États-Unis. Pour résumer la position de son administration, ce tournant a indiqué qu’il faut donc qu’on arrive un jour à se mettre autour d’une table, car l’ordre économique mondialisé se fragmentant en « un monde, deux systèmes » ne permet plus de continuer comme avant. On ne peut pas en vouloir à Trump de défendre les intérêts des Américains, comme on ne peut pas en vouloir à Xi Jinping de défendre ceux des Chinois.

Jamais autant qu’aujourd’hui dans ce monde de rapports de force, le hard power n’a été autant essentiel. Il y a un enjeu symbolique, car les États-Unis et l’American way of life sont le symbole de ces valeurs en quête de réinvention et face à la Chine, notamment, ce n’est pas en paroles qu’il faut agir, mais en actes. Et l’incarnation des normes occidentales que les États-Unis portent avec leur rôle spécial dans cette communauté à la seule remarque que leur suprématie de 75 ans montre des signes de déclin. En gros, ils prennent acte que dans ce monde de rapports de force, l’accumulation d’enjeux cruciaux ramène à l’évidence qu’à l’avenir aucune nation ne peut prétendre les défendre unilatéralement, ce monde est bien trop grand, et requiert une réponse collective qui fera la différence dans un paroxysme pas encore atteint. Dans ce monde ou États-Unis et Chine « sont en communication » parallèlement aux nominations de sa dream team sur un autre terrain, la nomination du prochain ambassadeur à Pékin tarde et prouve une fois de plus la nécessité d’apaiser les tensions, de trouver ce faisant une oreille différente aujourd’hui par rapport à hier. Une femme ou un homme de tête, à la posture diplomatique tenant compte de la réalité difficile d’agir, à l’écoute de tous et de tous les sujets comme un pont entre les deux puissances à un moment charnière où elles s’entre-déchirent à tous propos, divisées par la suspicion, l’hostilité simple. Pendant la guerre froide, Henry Kissinger, le conseiller au cent voyages en Chine en 50 ans a été l’un des conseillers les plus fiables de l’administration américaine, de même le leadership soviétique pouvait compter sur l’un de ses chefs du Kremlin, Georgi Arbatov dont la connaissance de l’Occident lui aura permis de jouer un rôle déterminant dans la politique étrangère soviétique ([16]).

Tant à la Maison-Blanche, qu’au Pentagone, la nouvelle croisade qui s’annonce sera de se mêler des affaires du monde et en particulier sur les questions des valeurs et des droits de l’homme « numérique ». Autour de ces notions, apparaissent des thématiques qui structurent le mano à mano qui se joue entre Biden et Xi Jinping, qu’il s’agisse de la souveraineté technologique ou économique et surtout des secteurs stratégiques à protéger qui sont au cœur des ambitions et des réalités, non les troupes de l’US army. La Chine aspire également à défaire les normes occidentales afin qu’elles servent ses intérêts et embrassent un acte II du « Consensus de Pékin », idée de Joshua Cooper Ramo émise en 2004, qui argumentait qu’un marché sain repose sur une classe moyenne importante et non pas seulement une poignée de consommateurs fortunés (la Chine trône au premier des rangs des milliardaires dans le monde en 2021)[17]. En réalité, la Chine a repris de nombreux éléments de réformes orientées vers le marché que prônait le Consensus de Washington, songeons au processus de libéralisation du marché chinois s’apparentant au modèle adopté et véhiculé par le département du Trésor américain, mais que dans cette diplomatie de développement proposée auprès des pays en voie de développement, les membres du Parti communiste n’avaient aucune intention d’abandonner leur pouvoir et que, surtout, la Chine restait nationaliste. En d’autres termes, c’est à l’échelle du monde que ce projet se déploie, mais c’est cette dernière qui en détiendrait les règles du jeu.

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Les défis de l’indépendance nationale

Les réflexions de l’administration Biden s’inscrivent à la confluence d’un clash entre deux modèles de société et d’une certitude. Joe Biden préfère parler de coopération et de concurrence avec la Chine, à la fois compte tenu des défis posés autant sur leurs plans nationaux que sur leurs conceptions de l’ordre international qu’ils conçoivent différemment. Mais aussi un cadre stratégique qui ne se détermine plus seulement en fonction du découplage économique de la présidence Trump. Mais qui consiste à se revêtir d’une posture un peu plus conciliante alors que le fond idéologique n’a pas changé. Peut-être une des erreurs de prise de l’administration Trump qui fut le premier de cordée de la mise en œuvre du découplage économique, mais dont l’administration Biden gère ses différences. Reprenons et après quarante-cinq jours, le premier pied de cette révision stratégique sur la politique à mener vis-à-vis de la Chine selon une approche de haut en bas est la fiche d’information du Pentagone. D’après le site de la Maison-Blanche, cette initiative donnera une évaluation de base des politiques, des processus sur les questions liées à la Chine. Dans ce document de 24 pages ([18]), le rapport fournira des recommandations sur les priorités clés et décisionnelles par rapport aux nouvelles priorités de politique nationale, étrangère et de défense des États-Unis. Si l’on postule, que le groupe de travail alignera ses recommandations avec les autres acteurs du dispositif institutionnel de Washington, comme l’indique le deuxième rapport en date du National Security Council, qui constitue un audit de la chaîne de valeurs des semi-conducteurs, pour libérer les États-Unis et ses partenaires des entraves chinoises, car c’est tout le concept de Biden de redéfinir la place du pays dans le monde. Dernier pied de la révision stratégique en cours avec plus généralement comment relever le défi de la Chine dans une ère post-pandémie et justifié par la détermination que pour un horizon plus ouvert il faut être en sécurité.

Washington et la brouille multilatérale

Conçu par les stratèges américains comme le pacte commercial du XXIe siècle à son origine en 2005, le partenariat transatlantique aurait certainement été ratifié par le Sénat américain si l’élection présidentielle de 2017 avait connu un sort différent. Mais l’histoire ne repasse pas les plats ce faisant figé par le refus du président Trump d’aller de l’avant, stratégiquement parlant une immense erreur géopolitique après quatre années de recul, d’autant que la donne commerciale actuelle en Asie-Pacifique a évolué en privant les États-Unis d’un levier de négociation puissant afin de contenir l’influence de la Chine. La question de l’ancien pacte de libre-échange transpacifique (TPP) a eu le mérite de raviver le débat du plan bilatéral ou multilatéral des États-Unis visant à intensifier leur engagement, leur impact sur les questions économiques, diplomatiques et stratégiques dans la région. C’est pourquoi dans le contexte actuel, cette question est redevenue si cruciale. Mais quelle décision peut changer la donne ? Voilà la question économique, aussi fondamentale aujourd’hui que jamais. Lorsque le président Trump en 2017 a décidé unilatéralement de se retirer du traité de libre-échange, ce choix lui-même s’apparentait à un acte de souveraineté de sécurité nationale. Cependant, la véritable question était moins celle du meilleur choix sur comment faire front à la Chine que de se dire qu’au sein du CPTPP les États-Unis auraient certainement eu plus de profondeur stratégique afin d’infléchir la position chinoise ou de faire en sorte que les droits du libre-échange soient respectés à défaut d’être appliqués par un équilibre de coopération et de compétition. Pareillement, les signaux envoyés aux alliés auraient donné des gages pour pressuriser davantage la Chine qui a bien compris que le champ économique constitue aussi un champ d’affrontement et de concurrence. Ce retrait laissera également une autre question sans réponse, l’opportunité qu’aurait constituée l’approche régionale pour les États-Unis de faire de cet espace économique un point d’ancrage afin de soumettre la Chine au respect des pratiques du libre-échange et dissuader les contrevenants à cet engagement sous peine de sanctions efficaces sur les avantages commerciaux octroyés en vertu des dispositions négociées. Cette bifurcation stratégique de Washington est moins viable dans le contexte actuel, qui laisse la voie à la Chine d’étendre son influence sur la région, et son regard est tourné vers une adhésion à la nouvelle version de l’accord CPTPP, un vaste ensemble de près de 500 millions de consommateurs dans la région Asie-Pacifique. S’exprimant lors de la 27e réunion des dirigeants économiques de l’APEC en ligne, Xi Jinping déclarait que la Chine envisageait favorablement de se joindre au CPTTP et se félicitait de la signature du Partenariat régional économique global (RCEP) qui crée la plus grande zone de libre-échange au monde ([19]). Pour l’instant Pékin mène le jeu, mais rien n’est irréversible ni définitif dans l’acte II de cet accord, en cours de ratification par chaque pays, passons à l’entracte le temps de rappeler que c’est bien l’Asean qui en est à l’origine.

Reste à mentionner que cet effet de levier aurait certainement été d’un bon recours dans les négociations avec l’Union européenne portant sur les enjeux technologiques de l’accord commercial, car dans le même temps, la Chine ne mégote pas sur les moyens et les résultats. Voici soudain la signature de l’accord global sur l’investissement (IIAC) entre l’Union européenne et la Chine de janvier 2021, un accord qui démontre donc bien qu’il peut être utilisé en tant qu’outil et comme moyen de pression ([20]). Un outil pratique, car on sait justement que la Chine ne respecte pas souvent les grands accords internationaux et ça ne date pas d’hier, mais depuis son adhésion à l’OMC de 2001. Si l’Europe croit vraiment au jeu « gagnant-gagnant » il va vite falloir reprendre le dialogue avec la Chine sur de nouvelles bases et trouver de nouveaux alliés, car mise à part l’Allemagne qui peut se targuer d’une balance commerciale équilibrée avec la Chine, la tendance est de voir les 27 jouer les uns contre les autres pour faire passer leurs intérêts. Autre moyen de pression et la liste est longue avec en dernière date le risque de confrontation avec Pékin si les ministres des Affaires étrangères de l’Union européenne donnent leur approbation a un paquet de sanctions sur les problèmes de la violation par Pékin du système électoral à Hong Kong qui constitue un blasphème à la démocratie et la question des droits de l’homme au sujet des Ouïghours. La mise en garde a jailli le 16 mars 2021 lors d’une discussion qui s’est déroulée au European Policy Center à Bruxelles ([21]). Effet inattendu de la crise de la Covid-19, la reprise économique chinoise est soutenue, et la place en premier partenaire commercial du bloc de l’EU, devançant les États-Unis. Nul doute que l’UE va opter pour un réalisme prudent face à l’impérialisme autoritaire de Xi Jinping, mais alors que le monde s’engage dans des séries d’accords de libre-échange commerciaux, il n’existe de souveraineté économique sans souveraineté politique nationale.

La diplomatie de réseau

Jour J pour l’administration Biden empreinte d’une stratégie globale enracinée dans une longue histoire, où il faut que les États-Unis restent une force motrice capable de discuter et trouver des compromis avec ses alliés pour contribuer à écrire les nouvelles règles de la mondialisation, avec le fait contraire qu’ils acceptent une relation de moindre dépendance en dépit de l’interconnexion économique, mettant le multilatéralisme en crise et le respect de ses principes de bases en cause. Nous sommes en train de retrouver toutes les règles de bases de la grammaire de la puissance avec les notions de renforcement des alliances, du rapport de force et indéniablement le principe de base qui est de respecter sa parole et son engagement.

Premier axe de communication le 19 février, depuis son discours très remarqué lors du sommet virtuel de la Conférence sur la sécurité de Munich, le président Biden plaidait en faveur du réengagement au sein de l’alliance transatlantique, et que Washington renoue avec ses alliés traditionnels ([22]). Dans ce même discours, Biden rassurait le Japon sur les garanties militaires au titre du traité de sécurité avec Tokyo. En dépit d’une détermination à poursuivre le dialogue avec Pékin lorsque les intérêts des États-Unis sont en jeu prévaut la concurrence stratégique pratiquée par l’ancienne administration. Cette attitude encourageante n’a toutefois rien d’une certitude sur l’équilibre du dialogue stratégique régional et dans les prochains mois, cette détermination sera certainement testée, notamment en mer de Chine ([23]).

Comme tant attendu, à son tour Antony Blinken réitérait ce credo devant le Congrès américain le 9 mars, ce que Joe Biden avait dit avant sur ce cycle de restructurer la gestion des alliances et la crédibilité à long terme des États-Unis. Cette compréhension implicite et engagement à travailler avec les alliés, mentionnant de nouveau le Japon et la Corée du Sud, mais refusant un bilatéralisme à somme nulle qui risquerait de les voir s’entre-déchirer de par leur faute. Sans un leadership américain solide et ferme sur les nombreux défis communs auxquels ils sont confrontés, Pékin se montrerait plus déterminée ([24]).

L’appel de Joe Biden au leadership américain sur la scène mondiale a été énoncé le 4 février par le Secrétaire à la Défense, Lloyd Austin, avec le dispositif militaire américain à travers le monde comme pierre angulaire du système d’alliance de sécurité collective. Prochaine étape avec le réexamen de cette posture militaire, de ses missions et de sa stratégie en étroite consultation avec les alliés ([25]). Après le cycle des années Trump et d’une vision très personnelle de la diplomatie, puis sur fond de la visite de Joe Biden au siège du Département d’État, la diplomatie est de retour et comme le président John Kennedy l’avait déjà fait remarquer : « la diplomatie et la défense ne s’excluent pas mutuellement, ils se complètent » ([26]).

Une autre action de potentialité se manifeste avec l’initiative de Joe Biden de recevoir comme premier chef d’État étranger à la Maison-Blanche, le Premier ministre japonais Suga début avril. Avec à la clé, la nécessité de s’appuyer sur le leadership du Japon au sein de la région de l’Asie du Sud-Est afin de muscler leur jeu économique pour convaincre et mieux comprendre les réalités de ce nouveau centre du monde.

Dans le Fact sheet de la Maison-Blanche publié à l’issue du premier sommet virtuel du Dialogue quadrilatéral pour la sécurité (Quad), regroupant les chefs d’État des quatre pays membres (États-Unis, Japon, Australie, Inde) le 12 mars. Ensemble, les pays du G7 et du Quad représentent 60% de l’économie mondiale, regroupent bon nombre de puissances militaires et chefs de file technologique derrière la bannière américaine ([27]). Attardons-nous sur le contenu du communiqué conjoint qui dans un esprit de « famille » selon le président Indien Modi ([28]) constitue une étape majeure vers un partenariat stratégique mobilisé, entre autres, par les problèmes de la planète. Premièrement, l’intensification des relations sur des sujets de bien commun, puis la conception habile de Joe Biden, d’une diplomatie qui renoue avec les membres avec à la clé leur détermination commune. Deuxièmement, la convergence technico-commerciale des membres ouvrant une arène d’opportunités qui se structure autour des trois groupes de travail de la Quad : sur les questions climatiques, sur les chaînes d’approvisionnement de semi-conducteurs et ressources stratégiques, sur la lutte contre la pandémie ([29]).

 

Officiellement, la Chine regarde l’évolution de la Quad avec dédain, mais à bien des égards, elle observe qu’après 50 jours seulement les États-Unis agissent la carte de la Quad de manière multilatérale pour contrer la Chine sans y faire implicite référence, l’administration Biden balaie les incertitudes qui pouvait naître sur sa capacité à cimenter une coalition stratégique des principales démocraties de la région Indo-Pacifique. Amenée à étendre ses missions de manière plus résilientes à l’avenir, il va sans dire que la Quad œuvre à renforcer la connectivité et la bonne gouvernance de ses membres pour répondre aux urgences de crises humanitaires et économiques. En s’accordant à organiser la diplomatie vaccinale à hauteur de 1 milliard de doses à l’échelle de la région de l’Anase, de l’Indo-Pacifique d’ici fin 2022. La déclaration stipule une allocation des ressources conjointement menées entre chaque membre avec l’expansion de la capacité productive des vaccins par l’Inde, qui possède la plus grande capacité de fabrication de vaccins au monde, puis de l’approvisionnement et de la logistique par l’Australie, reste les investissements et le financement auquel vont s’atteler le Japon et les États-Unis. Pour y parvenir, l’administration Biden a invoqué la Loi sur la production de défense ([30]).

 

Invité à Anchorage pour avoir un dialogue format « 2 plus 2 » par les États-Unis, Yang Jiechi, responsable du Parti communiste pour la diplomatie et Wang Yi, ministre des Affaires étrangères, sont arrivés côte-à-côte, fait rare qui mérite d’être souligné, pour se joindre à ce que la Chine décrit comme un dialogue stratégique dans une ambiance glaciale. Il faut dire qu’ils ont rencontré le secrétaire d’État américain, Antony Blinken et le conseiller à la sécurité nationale Jake Sullivan avec à l’arrière-plan de nouvelles sanctions par rapport à la Loi sur l’autonomie de Hong Kong la veille du début des pourparlers du 18 mars ([31]). Les Chinois savaient pourtant à quoi s’attendre de la pratique américaine des relations internationales et de son indépendance à garder une position de force avant cet engagement ès diplomatique. Ce n’est pas un hasard et ces mesures ont un précédent. Tandis que Donald Trump accueillait Xi Jinping le 6 avril 2017 pour leur première rencontre, l’essentiel du lien personnel avait été éclipsé par les frappes de missiles Tomahawk visant la base militaire syrienne de Shayrat, sur ordre du président Trump. Informée peu de temps avant leur premier dîner de cette action militaire unilatérale des États-Unis, la délégation chinoise quittait Mar-à-Lago avant 21h.

 

Le mot de rapports de force est désormais sur toutes les lèvres ([32]). Exceptionnellement peu diplomatique, ce face-à-face a été marqué par les nombreuses divergences et saillies de ce qui les oppose (ingérence américaine versus coercition chinoise pour simplifier) dans leur rapport des deux grands pouvoirs du monde. Le concept de ligne rouge n’est pas très utile en la circonstance, car il est plutôt question de conserver un fil rouge de dialogue, mais une des annonces les plus spectaculaires, et pas la plus attendue, est la décision de former un groupe de travail conjoint sur la lutte face à la pandémie et le climat. En allant au contact avec la Chine tout en assumant un discours ferme et direct, les États-Unis réitèrent leur engagement de coopérer aux conditions qui leur seront avantageuses. Cette profession de foi stratégique des États-Unis qui plaide la cause de l’unité de ses alliés, marque des atouts et démontre une mentalité de réalisme diplomatique constant à inclure la Chine dans des pourparlers de l’échiquier géopolitique. Reste à Washington de transformer les paroles en résultats, de ne pas trébucher dans son diagnostic d’aplanir les divergences des uns et des autres, à l’instar de Joe Biden, qui montant à bord d’Air Force One se rattrapait in extremis grâce à sa main droite, cette rencontre n’est qu’un point de départ, car quoi qu’il arrive, les deux chefs d’État devront se rencontrer à un moment ou à un autre.

Le Pivot géoéconomique

« L’impérialisme américain est très puissant » ([33]) disait Mao Zedong en 1956, et cette puissance a besoin d’un espace pour conforter sa prospérité : l’Indo-Pacifique ! Du continent asiatique à l’Afrique et de l’océan Pacifique à l’océan Indien sur le fondement de règles de libre-échange et de projet d’infrastructure de qualité. Un nouveau théâtre des flux mondiaux sur lequel les deux premiers actes ont commencé avec les partenariats économiques à grande échelle, propose dans le cadre de négociations entre les économies de l’Anase et six pays dont le Japon, acteur majeur au sein des deux accords : en mars 2010 pour le partenariat transpacifique global et progressiste (CPTPP) et en novembre 2012 pour le partenariat économique global (RCEP)[34].

 

Pas de temps à perdre, car l’année 2021 historiquement marque une redistribution de puissance en termes de géoéconomie, désormais cinquante pour cent des échanges économiques mondiaux sont dans la région d’Asie. Cet enchevêtrement économique balbutiant, car son concept est récent, représente la voie pour établir de nouvelles règles internationales et assurer une souveraineté géoéconomique en Asie. Cette ambition marque un nouvel acte d’importance pour l’Empire commerçant américain de conceptualiser un espace qui permette de promouvoir le modèle d’un ordre libre et ouvert basé sur l’État de droit et non la force ou la coercition, afin d’apporter la paix et la prospérité à cet espace au monde. Il n’est plus question de battre la monnaie, mais de faire face à la disruption technologique du secteur des services et du digital. Les échanges transfrontaliers dans le numérique croissent de manière exponentielle doublant en l’espace d’une décennie (2010 à 2019) de 321 milliards à 678 milliards de dollars et la pandémie accélère cette tendance qui appelle à être renforcée davantage au niveau de la gouvernance ([35]). Repenser ces règles face aux enjeux du XXIe siècle met en perspective le potentiel du concept FOIP tout en soulignant les limites des autres grands accords. Les États-Unis et le Japon ont marqué un point non négligeable dans cette logique d’intégration multilatérale de leur puissance économique, en signant en octobre 2019, un pacte bilatéral fixant les règles commerciales numériques, le premier d’une telle ampleur et entré en vigueur début janvier 2020 ([36]). ll faut regarder de près la nature de ces deux accords et évaluer leur profondeur réelle visant à promouvoir une libéralisation des échanges entre les deux économies, mais il va beaucoup plus loin que le CPTTP sur la gouvernance du numérique, car si l’on en croit le texte, il préconise une meilleure coopération et harmonisation à l’échelle européenne. Cette signature est apparue comme une bonne nouvelle pour les États-Unis. Sur le plan diplomatique, le gain est plus contrasté, mais nul doute que cela renforce la position de Washington, l’ensemble des échanges avec le Japon représente environ 30 pour cent du produit intérieur brut mondial alors que les tensions avec Pékin sont montées d’un cran avec l’irritation de son projet des routes de la soie.

 Vu du Japon, dont les pays d’Asie du Sud-Est captent 46% de son commerce extérieur, il s’agit bel et bien d’un processus gagnant où la réalisation d’un ordre économique de libre-échange, inféodé à la Chine, renforce davantage son poids de diplomatie moyenne, et qui dépasse le seul cadre diplomatique. En matière purement économique, la doctrine Fukuda de 1977 avait constitué une tentative infructueuse d’intégration économique tout comme celle de la Chine proposant aux pays de l’Anase un accord de libre-échange au début de l’année 2001. Autre remarque d’importance, l’Allemagne qui connaît bien le Japon peaufine minutieusement ses lignes directrices sur sa vision indopacifique et le nouvel axe Tokyo-Canberra-Delhi-Berlin ouvre à cette idée. La diplomatie exige un délicat équilibre et l’Allemagne n’a pas accumulé l’expérience en Asie qu’elle a ailleurs, car longtemps Berlin a été plus à l’aise avec Pékin. Rappelons la conférence de presse de Wolfgang Schaeuble, ministre allemand des Finances à Tokyo en 2012 citant quelques lignes du livre de 600 pages d’Henry Kissinger « On China » à l’occasion de son voyage ! ([37]). Belle occasion pour l’Allemagne de discuter avec le Japon ([38]) s’il veut renforcer son influence en Asie.

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L’ordre présidentiel et sa place dans le monde

Simon Leys avait écrit en 1971 dans son livre ([39]), Les habits neufs du président Mao, ouvrage prophétique sur comment penser la Chine. Difficile de ne pas trouver de compte rendu plus explicite de la perception et fascination de l’Occident sur la Chine. Qu’il soit essentiel de rappeler que « les hommes exceptionnels ont besoin de circonstances exceptionnelles pour donner leur pleine mesure » ([40]). En soulignant ce seul aspect, c’est là un avantage du système démocratique dont l’Histoire reste juge du monde, qui a pour premier devoir de remiser les grands hommes une fois leur mission accomplie. Ainsi se profile le 101e jour de la présidence Biden et sans aucune crise diplomatique immédiate particulièrement grave, bien que la situation du Myanmar attire notre attention, le monde reste en attente d’une première décision forte. Joe Biden a le devoir de corriger le cours tumultueux de la superpuissance qui plus que jamais est « aux commandes » et du point de vue de son propre projet national, une partie de cette réponse devrait être lisible et rendue concrète dans ses contours lors du prochain sommet de l’APEC de novembre prochain à Auckland.

Pris au milieu du champ de tir diplomatique de Joe Biden et de Xi Jinping, les membres de l’APEC savent par ailleurs que leurs trajectoires à l’un et à l’autre seront liées, pour le meilleur comme pour le pire et ça, Pékin sait que son adhésion au Partenariat transpacifique dépend du soutien du pays hôte, le Premier ministre néo-zélandais Jacinda Arden. Mais ce qui est en revanche certain, sur fond de détérioration rapide des relations de Pékin avec Londres, c’est que la demande des Anglais d’adhérer au Partenariat transpacifique, soutenu favorablement par le Japon, marque des points. S’ils étaient admis, est-ce que cela pourrait entraver la stratégie Asie-Pacifique de Pékin ?

Il y a un livre très connu de George Orwell, qui s’appelle 1984 dans lequel il avertit des prémisses du totalitarisme à leur fin de domination sur les autres d’un État en surveillance perpétuelle dont certains mots inventés sont d’actualités. Les mots Big Brother qui comptent déjà leur part d’ombre. Plusieurs États dont la Chine s’arroge bien d’en être la fidèle représentation. La situation dans laquelle nous vivons fait craindre à Pékin que le dessein gaullien des brexiters rêve depuis le départ de l’Angleterre de l’Union européenne et son pivot vers l’Asie complique la donne. Je veux parler du rapprochement des liens sécuritaires entre l’Angleterre et le Japon, y compris la façon dont leurs relations offrent des synergies mutuellement. Par exemple, sur le réseau de renseignement Five Eyes, l’Otan dont Londres est membre, et surtout que leur bonne relation ne date pas d’hier. Mais du point de vue chinois, cette alliance anglo-japonaise rappelle de mauvais souvenirs du temps où au XXe, elle visait non seulement à contrer l’expansionnisme de la Russie, mais aussi à contenir la Chine. Lors de la dernière vidéoconférence dans un format « 2 plus 2 », le 3 février dernier entre les ministres des Affaires étrangères et de la Défense du Japon et de l’Angleterre, leur réunion rehausse une vision de l’alliance plus large et constitue un risque pour la Chine. Bienvenue dans ce monde d’Orwell et de son Comité Les Orwelliens, lequel organisait en signe prémonitoire voilà quelques années un colloque autour des traités de libre-échange dont la nouvelle alliance anglo-japonaise pourrait constituer une mauvaise affaire pour les plans de l’adhésion chinoise au CPTPP. Les Anglais comme les Chinois se concurrencent depuis l’entrée en vigueur fin 2018 de l’accord commercial avec ces onze pays membres qui restent à l’affût d’ouvrir leurs portes à un nouveau. Pour les Anglais les comptes sont bien faits et l’adhésion au partenariat équivaut à l’accès à un marché de 9000 milliards de livres sterling ([41]).

 

Au vu de tels enjeux, la vraie question de ce premier rendez-vous qui dépasse bien le cadre de la rivalité sino-américaine, où une logique des blocs dans leurs rapports de force à venir en sommant les pays de choisir un camp, réside dans l’intérêt pour le Japon, les pays et alliés de l’Asie-Pacifique, de l’Europe et du reste du monde dans leur vision de l’ordre mondial dans lequel ils se projettent : celui d’un ordre fondé sur des valeurs et des normes qui assurent de faire valoir leurs propres intérêts sur le plan domestique comme à l’international ou bien un ordre avec en son cœur l’empire du milieu ? À propos des tensions sur cette domination du monde entre les États-Unis et la Chine, elles ne disparaîtront pas pour une simple raison : aucun des deux pays n’est en mesure aujourd’hui d’assurer seul le leadership mondial. Or, le retour de leadership des États-Unis signale la détermination du Président Biden de placer ces derniers face au choix cornélien de prendre position en lançant un appel post-crise à ceux qui veulent reconstruire le multilatéralisme des démocraties. Reprendre le train du leadership mondial et pour l’heure c’est Washington qui mène la danse avec les thématiques actuelles, en faveur des intérêts américains et de ses alliés naturellement. J’y reviendrai dans ma prochaine analyse.

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Titre en anglais : Sino-American leadership in the other’s shoes

Notes

[1]Hervé Couraye est administrateur du think tank SGS, docteur en Science Politique de l’université Paris I – Sorbonne.

1 « White House Chief of Staff Defends Biden’s Record Executive Order », Breitbart, 28 janvier 2021. Disponible en ligne : https://t.co/BUHLWRaYcp (page consultée le 4 mars 2021).  John Adams | The White House.

[2] « Writing the Rules for 21st Century Trade », Cité dans « Transcript : Read full Text of President Obama, message to the White House list », le 18 février 2015. Disponible en ligne : President Obama: « Writing the Rules for 21st Century Trade » | whitehouse.gov (archives.gov).

[3] Discours de Winston Churchill à la Chambre des communes, le 13 mai 1940. Disponible en ligne : The History Place – Great Speeches Collection: Winston Churchill Speech – Blood, Sweat and Tears (page consultée le 23 mars 2021).

[4] Sur les écrits de John Adams, voir Maison Blanche, disponible à  John Adams | The White House.

[5] Texte du discours de Bush à la nation sur la démission de Gorbatchev, le 26 décembre 1991. Disponible en ligne : END OF THE SOVIET UNION; Text of Bush’s Address to Nation on Gorbachev’s Resignation – The New York Times (nytimes.com)

[6] Joe Biden, « Remarks by President Biden on America’s in the World », le 4 février 2021. Disponible en ligne : Remarks by President Biden on America’s Place in the World | The White House.

[7] Sur les interactions réciproques des objectifs de politique intérieure et étrangère, voir le rapport du 23 septembre 2020. Disponible en ligne : Making U.S. Foreign Policy Work Better for the Middle Class – Carnegie Endowment for International Peace.

[8] Sur le plan de relance, American Recovery and Reinvestment Act of 2009. Disponible en ligne : https://www.congress.gov/bill/111th-congress/house-bill/1/text.

[9] Robert E. Scott, « The China toll », Briefing Paper, publié le 20 septembre 2011, Think tank Economic Policy Institut, disponible en ligne : Growing U.S. trade deficit with China cost 2.8 million jobs between 2001 and 2010 | Economic Policy Institute (epi.org)

[10] Antony Blinken, « A Foreign Policy for the American People », témoignage du Secrétaire d’État, Washington, DC, 3 mars 2021. Disponible en ligne : A Foreign Policy for the American People – United States Department of State.

[11] Voir l’enquête du Pew Research Center (mars 2021) consacré à l’image de la Chine aux États-Unis. Disponible en ligne : Most Americans Support Tough Stance Toward China on Human Rights, Economic Issues | Pew Research Center.

[12] Voir le rapport de Li Keqiang, Premier of the State Council, remis lors de la quatrième session du Congrès national, 5 mars 2021 et disponible en ligne : CN-GOVT-REPORT-20210305.pdf – Google ドライブ.

[13] Perspectives économiques de l’OCDE, rapport intérimaire de mars 2021, OECD Economic Outlook.

[14] Executive Order on America’s Supply chains, Presidential Actions, White House, février 2021. Executive Order on America’s Supply Chains | The White House.

[15] Voir le discours de Donald Trump au sommet annuel du World Economic Forum de Davos en intégralité, le 26 janvier 2018. Disponible en ligne : President Donald Trump’s Davos address in full | World Economic Forum (weforum.org).

 

[16] Georgi Arbatov, « An Insider’s Life in Soviet Politics : The System », New York, Times Books, a division of Random House , Inc, 1992.

[17] Sur ce point, voir : « Global Rich List 2020 », Hurun Research Institute, en date du 26 février 2020.

[18] « Renewing America’s Advantages », Interim national Security Strategic Guidances, Maison-Blanche, mars 2021, p. 20 et disponible en ligne : NSC-1v2.pdf (whitehouse.gov).

[19]  Voir le texte disponible sur le site du Global Times : China to ‘favorably consider’ joining CPTPP – Global Times.

[20] Pour les détails de l’accord, voir le rapport en ligne : EU–China Comprehensive Agreement on Investment (CAI): China’s schedule of commitments and reservations (europa.eu).

[21] Sur les propos tenus de mise en garde, voir Zhang Ming, Ambassadeur de la Chine auprès de l’Union européenne, le 16 mars 2021. Disponible en ligne : https://www.epc.eu/en/events/EU-China-relations-after-the-Two-Sessions~3c7684.

[22] Discours de Joe Biden sur sa vision de la politique étrangère des États-Unis, le 19 février 2021. Disponible en ligne : Remarks by President Biden at the 2021 Virtual Munich Security Conference | The White House.

[23] Voir Hervé Couraye, « Le dynamisme géopolitique japonais », revue Conflits, 6 mars 2021, disponible en ligne : https://www.revueconflits.com/shinzo-abe-japon-etats-unis-chine-herve-couraye/.

[24] Department of Defense, DoD China Task Force Announcement, 10 février 2021, disponible en ligne : DoD-Fact-Sheet-China-Task-Force-10-FEB-2021.pdf (airforcemag.com).

[25] Lloyd J. Austin, déclaration du secrétaire à la Défense au DoD, 4 février 2021. Disponible en ligne : Statement by Secretary of Defense Lloyd J. Austin III on the Initiation of a Global Force Posture Review > U.S. DEPARTMENT OF DEFENSE > Release.

[26] John Kennedy, « An Investment for Peace », 29 février 1960, disponibles en ligne : Remarks of Senator John F. Kennedy in the United States Senate, National Defense, Monday, February 29, 1960 | JFK Library

[27] Sur les données PIB/ macro-économiques des membres, voir le rapport du Fonds Monétaire International (FMI), octobre 2020. Disponible en ligne : World Economic Outlook (October 2020) – GDP, current prices (imf.org).

[28] Narendra Modi, mars 2021, lien : https:://t.co/Ypom6buHxS ; ou Narendra Modi: « Speaking at the First Quad Leaders’ Virtual Summit. » (pscp.tv).

[29] Voir les sessions 4 et 5, Maison-Blanche, 12 mars 2021, disponible en ligne : Quad Leaders’ Joint Statement: “The Spirit of the Quad” | The White House.

[30] Le regard américain sur l’interaction entre le décret [DPA] et la pandémie de la Covid-19, rapport publié au Congrès américain, 18 mars 2020, disponible en ligne : The Defense Production Act (DPA) and COVID-19: Key Authorities and Policy Considerations (congress.gov).

[31] Publication consacrée à la crise de Hong Kong et à la mise à jour du rapport de la Loi sur l’autonomie de Hong Kong, le 17 mars 2021 à Tokyo. Disponible en ligne : Hong Kong Autonomy Act Update – United States Department of State.

[32] Yang Jiechi, Ambassador Deng XijunさんはTwitterを使っています 「#China & #US agreed to set up a joint #climate working group &conduct consultation on diplomats’ activities &issue of journalists on basis of reciprocity. The latest #ChinaUS high-level dialogue proves that communication w/ mutual respect helps bring divergences under control. https://t.co/AdznPoigGg」 / Twitter.

[33] Mao Zedong, Pékin, 1956, voir en ligne : HD 毛泽东 主席 1956 Beijing 英语 English – YouTube.

[34] Sur les aspects d’ordre général sur le traité, voir en ligne : Regional Comprehensive Economic Partnership | Australian Government Department of Foreign Affairs and Trade (dfat.gov.au).

[35] Données disponibles sur le site du Congrès américain : Digital Trade and U.S. Trade Policy (fas.org)

[36] Texte de l’accord commercial numérique entre les Etats-Unis et le Japon, 2019, source américaine en ligne : U.S.-Japan Digital Trade Agreement Text | United States Trade Representative (ustr.gov) ou source japonaise en ligne : Japan – Trade Agreements.

[37] Pour approfondir voir le contenu de la déclaration des ministres du G7, 11 octobre 2012, Tokyo, disponible sur le site du centre d’information du G7 de l’université de Toronto: More What’s New in the G7 (utoronto.ca).

[38]  Inagaki Manjiro, « Japan and the Pacific, and a Japanese view of the Eastern question », London : T. Fisher Unwin, 1890. Disponible en ligne : Japan and the Pacific, and a Japanese view of the Eastern question : Inagaki, Manjiro : Free Download, Borrow, and Streaming : Internet Archive.

[39] Simon Leys, « Les habits neufs du président Mao », Bibliothèque Asiatique, Éditions Champ Libre, 1971.

[40] Ibid, pp. 255-256.

[41] Chiffres cités en ligne : UK applies to join huge Pacific free trade area CPTPP – GOV.UK (www.gov.uk).

À propos de l’auteur
Hervé Couraye

Hervé Couraye

Hervé Couraye est docteur en science politique. Il vit et travaille au Japon depuis de nombreuses années.
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