À Mayotte, la tenue traditionnelle est swahilie, le tissu vient de l’océan Indien, et il se porte en agitant le drapeau tricolore.
Le kanga dont dérive le salouva porte une phrase imprimée dans sa bordure : c’est l’un des rares vêtements au monde qui soit rédigé. La fleur jaune qui couvre ces étoffes est l’emblème des femmes qui se sont battues pour que l’île reste française.
Le fil et la carte
Archipel des Comores situé sur les routes des Indes et de l’Afrique, Mayotte ne passionne pas les Français, qui ne découvrent ces îles que lors des catastrophes naturelles et des problèmes migratoires. Le vêtement des femmes y offre pourtant un bel exemple de parole politique et des liens qui unissent le fil de l’aiguille et la carte géopolitique.
Mayotte est la grande passion de Marine Le Pen. C’est le territoire où elle réalise ses meilleurs scores, où on la sent la plus heureuse, la plus à l’aise. À Mayotte, ce sont les femmes qui dirigent et qui tiennent le pouvoir politique ; il est donc logique que ce soit à une femme que les habitants accordent leur scrutin. Si l’archipel devait devenir indépendant, Marine Le Pen pourrait être nommée reine de Mayotte. À défaut du sceptre, elle en porte déjà la robe.
On la voit ici, une pièce de coton nouée à la poitrine, qui tombe jusqu’à la cheville : le salouva. Le châle qui va avec, porté sur l’épaule ou noué dans les cheveux, est le kishali. Quant à la poudre claire que plusieurs femmes portent au visage, tracée en traits et en fleurs sur les joues et le front, c’est du msindzano, du bois de santal broyé et délayé, qui protégeait du soleil avant de devenir un ornement. Ajoutez l’or aux oreilles et aux poignets. Rien là-dedans n’est français et tout est codifié : on ne s’habille pas ainsi au hasard. Tout autour de ce groupe, lors de cette réunion politique, une dizaine de petits drapeaux tricolores sont agités.
Un tissu qui raconte une histoire
Le salouva appartient à une famille d’étoffes qu’on appelle kanga et qui habille toute la côte swahilie, de Mombasa à Zanzibar et de Zanzibar aux Comores. Le tissu s’est diffusé par les commerçants et par les échanges, entre l’Afrique, Oman et les Indes. C’est un espace immense et multiple, un territoire qui oscille entre les mondes africains, arabes et indiens.
Un autre tissu, cette fois trouvé à l’Assemblée nationale, dit beaucoup de l’histoire de Mayotte. C’est un rectangle d’environ cent cinquante centimètres. Sur son origine, les historiens ne sont pas tous d’accord : coton écru venu d’Amérique pour les uns ; pour d’autres, ce sont des carrés de mouchoirs indiens que débarquaient les Portugais et que les élégantes de Zanzibar cousaient six par six pour en faire une pièce à leur taille. Mais la structure, elle, n’a pas bougé depuis un siècle : une large bordure tout autour, le pindo ; un motif au centre, le mji ; et entre les deux, une bande imprimée qui porte une phrase, le jina ou l’ujumbe.

Illustration foulard. Estelle Youssouffa the 2025.//JUSZCZAKOLIVIER_250206_Niche_DR_098/Credit:OLIVIER JUSZCZAK/SIPA/2502061926
Cette phrase est un manifeste politique. Un négociant de Mombasa, Kaderdina Hajee Essak, s’est avisé au début du XXe siècle d’imprimer des proverbes swahilis sur ses tissus pour les distinguer de ceux du voisin ; l’idée a fait fortune, l’usage est devenu la règle, et l’on porte aujourd’hui des sentences. Majivuno hayafai, « l’orgueil ne sert à rien » ; Mkipendana mambo huwa sawa, « si vous vous aimez, tout ira bien ». Une femme qui achète son kanga achète ce qu’elle dira sans ouvrir la bouche, à celles qui savent lire ; et cela sert aussi bien à consoler un deuil qu’à faire savoir à une voisine ce qu’on pense d’elle.
Sur l’étole que porte Estelle Youssouffa, députée de Mayotte, on lit une phrase tronquée : « …AHA YA MAISHA NI », « La joie de vivre est… ». La suite se perd hors du cadre.
L’usage politique provient d’Afrique : on imprime en Afrique de l’Est des kangas de campagne, aux couleurs et aux formules d’un candidat, que les femmes portent le jour de sa venue. Un village mahorais qui reçoit une candidate française vêtue tout entière du même tissu ne fait donc pas uniquement une fête d’accueil : il applique une méthode de Zanzibar, plus vieille que la Ve République.
Le motif de fleur est partout : six pétales étroits, longs, recourbés en hélice, jaunes sur fond noir ou rouge. Sur les salouvas, sur les coiffes, sur les robes des femmes assises par terre au premier rang, sur les nœuds et les cravates que portent les deux hommes en costume clair derrière l’estrade. C’est de l’ylang-ylang : Cananga odorata, la fleur qui a valu à Mayotte son surnom d’île aux parfums, et dont l’essence a fait vivre l’archipel pendant un siècle avant d’entrer dans les flacons français les plus connus. Au premier degré, le motif dit ce que l’île vend au monde.
Si ces tissus partent aujourd’hui par dizaines chaque jour sur les marchés de Mamoudzou, ce n’est pourtant pas pour la parfumerie. C’est parce qu’ils étaient ceux de Zéna M’Déré, et qu’ils portent souvent son visage imprimé au milieu des fleurs.
Les chatouilleuses ont bâti Mayotte
Zéna M’Déré est née à Pamandzi vers 1917. On ne connaît pas l’année exacte de sa naissance, ce qui dit assez le délabrement de l’état civil de l’île à cette date. Elle tenait une école coranique à Antsiranana, dans le nord de Madagascar, quand Tsiranana l’a fait expulser en 1966. Elle rentre à Mayotte et, en quelques mois, elle est à la tête des femmes de l’archipel.
Le mouvement qu’elle conduit s’appelle « les chatouilleuses », et le nom n’est pas une trouvaille de journaliste : c’est la description d’un procédé politique. Les femmes regroupées autour de Zéna M’Déré attrapaient un responsable comorien acquis à l’indépendance, le tenaient à plusieurs et le chatouillaient, jusqu’à ce qu’il cède. Il repartait sans une égratignure et sans autorité, ce qui était exactement le but recherché : un homme qu’on a vu se tordre par terre ne préside plus grand-chose. Elles jetaient aussi des pierres sur les toits de tôle la nuit pour empêcher l’adversaire de dormir. Quand il fallait en mettre un dans l’avion, elles l’y portaient.
Cela ne se faisait pas sans risque : Zakia Madi y est morte. Zéna M’Déré a été arrêtée en février 1967. Une fois l’indépendance des Comores obtenue, mais le rattachement de Mayotte à la France acté, elle est devenue une grande figure politique de l’archipel. Une pièce de dix euros à son effigie a été frappée en 2012.
Pourquoi sont-ce des femmes qui ont conduit le mouvement politique ? Le mot de matriarcat traîne partout à propos de Mayotte, mais les anthropologues n’en veulent pas : il supposerait un pouvoir politique féminin qu’on ne trouve pas dans l’île. Ce qu’on y trouve s’appelle la matrilocalité : le couple s’installe chez les parents de l’épouse, la maison est à elle, c’est elle qui reste quand l’homme s’en va, et elle qui le fait partir si elle veut.
Une île où les femmes tiennent le sol se défend avec des femmes, et ce qu’elles protégeaient n’était pas tant un statut administratif que la maison où elles dormaient. Le tissu qu’elles portent aujourd’hui exprime ce pouvoir politique issu du pouvoir du sol. Le salouva est un vêtement de femme, le kanga un moyen de se dire des choses entre femmes ; et voilà pourquoi la politique mahoraise passe par les étoffes, et par les femmes.
Mayotte a toujours voté pour le rattachement à la France, consciente des intérêts économiques qu’il y avait à dépendre de la République française. Même quand la France a voulu donner l’indépendance à ce territoire d’Empire, Mayotte s’y est refusée, préférant rester dans le giron des aides. Aujourd’hui, c’est essentiellement la droite qui s’oppose à l’indépendance de Mayotte, par nostalgie de l’Empire et par rêve universaliste, même si la France n’y a aucun intérêt. La colonisation, grande idée de la gauche républicaine, termine aujourd’hui sa vie dans le camp de la droite, plus que jamais cimetière des idées de gauche.
L’étole dans l’hémicycle
Estelle Youssouffa est née en 1978 en région parisienne, d’un père mahorais militaire et d’une mère métropolitaine infirmière. Baccalauréat à Mamoudzou, journalisme à Tours, sciences politiques à Montréal, puis une carrière de présentatrice à LCI, à TV5 Monde et à Al Jazeera English avant d’être élue députée de la première circonscription de Mayotte, le 19 juin 2022. Elle siège aujourd’hui au groupe LIOT et à la commission des Affaires étrangères.

Estelle Youssouffa, deputee groupe Util de la 1ere circonscription de Mayotte, elue aux elections legislatives, a l Assemblee Nationale le 22 juin 2022, a Paris. Paris, FRANCE – 22/06/2022 Estelle Youssouffa, deputee group Util of the 1st constituency of Mayotte, elected at the legislative elections, at the National Assembly on June 22, 2022, in Paris. Paris, FRANCE – 22/06/2022//04HARSIN_NOUVEAUXDEPUTESASSEMBLEENATIONALE083/2206222251/Credit:ISA HARSIN/SIPA/2206222308
Une femme de ce parcours aurait toutes les raisons de s’habiller comme le reste de l’hémicycle, et c’est d’ailleurs ce qu’elle fait pour l’essentiel : robe noire, sobre, l’uniforme parlementaire de fait. Mais elle y ajoute le kishali, en travers de l’épaule, comme une écharpe — non pas l’écharpe tricolore, mais le rappel de son lien avec l’archipel.
Ce vêtement-là n’a rien à voir avec la philosophie de l’abacost, promue par Mobutu. Là où le dictateur du Zaïre voulait retrancher, en allant chercher son inspiration en Chine, la députée de Mayotte, elle, veut ajouter, en la puisant dans la culture de son île. La robe est bien française, peut-être achetée à Paris : elle dit la modernité et l’élégance d’une femme. Et, sur cette robe française, s’ajoute une étole de Mayotte, comme pour mieux signifier le lien entre les deux territoires. Pourtant, le règlement de l’Assemblée nationale impose aux députés une tenue neutre, sans slogan ni signe ostensible. Or ici, c’est bien un manifeste politique qui est porté : celui du rattachement de Mayotte à la France. Ou, pour le dire avec un vocabulaire vestimentaire, un layering qui est une parole politique.
Une candidate en salouva
Reste l’image la plus commentée. Marine Le Pen, en 2024, en tenue complète — salouva, kishali, coiffe assortie —, portée par une foule habillée du même tissu.
On y voit d’abord une contradiction : voilà une candidate dont le parti défend l’assimilation et se méfie des particularismes, qui endosse le costume d’un territoire et se fait acclamer pour cela. Mais le salouva d’ylang n’est pas, dans cette île, une revendication contre la République ; c’est au contraire le vêtement de celles qui se sont battues pour y rester. L’endosser n’engage donc à rien sur le multiculturalisme. C’est l’une des tenues les plus explicitement françaises de tout l’océan Indien.
Le calcul est payant. Au second tour de la présidentielle de 2022, Marine Le Pen a recueilli à Mayotte 59,10 % des suffrages exprimés contre 40,90 % à Emmanuel Macron, avec une abstention de 54,51 %. Dans les urnes, Marine Le Pen est bien la reine de Mayotte.
De Venise
À Venise, où j’écris, la République possède des îles qui ne lui ressemblent pas.
J’ai gravé pour mon livre les habits des femmes de Candie, de Chypre, de Corfou, de Négrepont, et j’y ai passé plus de temps qu’à n’importe quelle autre planche, parce qu’elles posaient un problème que je n’ai jamais su résoudre au dessin. Ces femmes vivaient sous notre souveraineté, payaient nos impôts, voyaient nos galères mouiller dans leurs ports. Elles parlaient grec et priaient dans le rite grec. Mais rien dans leur mise ne rappelait le lion de Saint-Marc, et un voyageur débarqué sans rien savoir aurait pu vivre un mois parmi elles sans deviner de qui ces îles relevaient.
Un habit dit d’où l’on vient, mieux que n’importe quel registre paroissial. Mais il dit aussi avec qui l’on veut rester.
Sur ces étoffes-là, à Mayotte, la fleur, le visage imprimé et la phrase courant dans la bordure disent ensemble ce qu’aucune de mes planches n’a jamais su dire : non pas d’où viennent ces femmes, mais à quel pays elles ont choisi d’être rattachées, et contre qui. Cette étole sur l’épaule est autant une parole de rattachement à la France qu’un signe de défiance à l’égard des Comores.
Un tissu de Zanzibar peut ainsi être particulièrement éloquent.
Cesare Vecellio
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