<i class='fa fa-lock' aria-hidden='true'></i> « On peut commencer la guerre quand on veut, mais on ne la finit pas de même. »

21 juillet 2022

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Photo : Vladimir Poutine écoute le rapport du ministre russe de la Défense Sergei Shoigu lors de leur rencontre au Kremlin à Moscou, Russie, lundi 4 juillet 2022. Crédits: Mikhail Klimentyev, Sputnik, Kremlin Pool Photo
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« On peut commencer la guerre quand on veut, mais on ne la finit pas de même. »

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On entend souvent une formulation modernisée ou plus explicite de cette phrase de Nicolas Machiavel (1469-1527), avec altération de la deuxième partie : « […] On la finit quand on peut. » Elle s’accompagne généralement d’une attribution paresseuse à l’œuvre la plus célèbre de l’humaniste florentin : le Prince, écrit en 1513 par l’ancien serviteur de la République essayant de rentrer en grâce auprès des Médicis, nouveaux maîtres de Florence – il faut bien vivre ! En fait, cette phrase ouvre le chapitre X du livre II des Discours sur la première décade de Tite-Live, composés au cours de la décennie 1510[1], chapitre intitulé : « Que l’argent n’est pas le nerf de la guerre, quoique ce soit l’opinion générale ».

S’il l’avait lue, cette formule aurait peut-être dissuadé Vladimir Poutine d’attaquer l’Ukraine, car elle illustre à merveille la situation où il se retrouve. Passé le temps de l’incrédulité, voire de la sidération, l’immense majorité des commentaires « autorisés », c’est-à-dire aussi bien informés qu’on peut l’être dans un contexte de verrouillage poussé de l’information, estime que le déroulement des opérations militaires n’obéit pas au scénario premier de l’invasion tel qu’imaginé par le président russe, décision caractérisée par une certaine légèreté, pour ne pas parler d’un aveuglement coupable. Il ne s’attendait manifestement pas à des opérations prolongées, dures et coûteuses à tout point de vue : lui et son entourage ont suffisamment conscience des réalités militaires pour savoir qu’on n’envahit pas un territoire de près de 580 000 km² avec 200 000 hommes, à plus forte raison pour assurer une occupation durable ! Plutôt que l’Afghanistan, leur erreur rappelle celle des États-Unis en Irak : compter être accueillis en libérateurs et pouvoir imposer un gouvernement « importé » dans les fourgons d’une armée étrangère.

Pour sortir de cette impasse, le maître du Kremlin, qui n’a écouté que lui-même jusqu’au 23 février, doit maintenant tenir compte de multiples paramètres : la situation militaire reste la donnée fondamentale, mais l’attitude du partenaire / adversaire ukrainien, celle de la communauté internationale, en particulier de l’OTAN et de la Chine, et l’effet des sanctions économiques ou des fournitures d’armement occidental à Kiev pèseront de plus en plus à mesure que le conflit s’éternisera. Il n’en sortira donc pas strictement quand il le « voudra ». Pour apprécier à quel point il aura dû faire des concessions, il faudrait connaître ses intentions initiales : a minima, le renversement du gouvernement Zelensky et une officialisation du rattachement de la Crimée, voire du Donbass, à la Russie ; or si l’Ukraine envisage désormais des concessions sur le statut de ces territoires et de leurs populations, leur rattachement intégral à la Russie paraît peu envisageable et l’installation d’un gouvernement « ami » à Kiev serait vouée à l’échec, car n’éteindrait sans doute pas la résistance d’une population dont le nationalisme a été chauffé à blanc par l’agression du « grand frère » moscovite.

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Quelle qu’en soit l’issue, l’« opération spéciale » en Ukraine – terme originellement utilisé par les nazis pour dissimuler leur politique d’extermination, renvoyant ainsi en boomerang l’accusation de néonazisme agitée par le Kremlin – est et sera un fiasco, car si elle ne débouche pas sur un échec total, les éventuelles avancées obtenues par la Russie se paieront d’un prix manifestement excessif à moyen et long terme. Comment expliquer alors que Poutine l’ait déclenchée ? La réponse est peut-être, encore, chez Machiavel, et vraiment dans le Prince cette fois (chap. III) : « On n’évite jamais [une guerre], on la retarde à son désavantage. » Convaincu d’avoir un avantage stratégique sur l’Occident avec ses armes hypersoniques, il a voulu en tirer profit avant que la « fenêtre » ne se referme par la mise au point de contre-mesures efficaces. Mais parfois, les armes tactiques (missiles antichars) sont plus décisives que les stratégiques.

[1] Contrairement à l’Art de la guerre, écrit et publié en 1521, les œuvres majeures de Machiavel ont été éditées après sa mort : les Discours en 1531, le Prince  et les Histoires florentines en 1532.

À propos de l’auteur
Pierre Royer

Pierre Royer

Agrégé d’histoire et diplômé de Sciences-Po Paris, Pierre Royer, 53 ans, enseigne au lycée Claude Monet et en classes préparatoires privées dans le groupe Ipesup-Prepasup à Paris. Ses centres d’intérêt sont l’histoire des conflits, en particulier au xxe siècle, et la géopolitique des océans. Dernier ouvrage paru : Dicoatlas de la Grande Guerre, Belin, 2013.
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