<i class='fa fa-lock' aria-hidden='true'></i> Poncifs suprêmes : Francis Fukuyama et la fin de l’histoire

19 septembre 2026

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Photo : Francis Fukuyama

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Poncifs suprêmes : Francis Fukuyama et la fin de l’histoire

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Tout le monde cite Francis Fukuyama et sa thèse de la fin de l’histoire, mais presque personne ne l’a lu. Le titre est devenu un lieu commun très éloigné de ce que l’auteur a réellement écrit.

Rédigé avant la chute du mur de Berlin, ce texte hégélien ne prédit ni la fin des conflits ni le triomphalisme occidental, mais une mélancolie face à la disparition de l’histoire.

Dans une série intitulée « Poncifs suprêmes », Conflits revient sur ces idées reçues qui sont très souvent des idées fausses, du choc des civilisations au piège de Thucydide.

Un article à retrouver dans le N°65. Rome : la permanence de l’Empire

Tout le monde cite Francis Fukuyama (né en 1952) et son fameux livre sur la fin de l’histoire, mais presque personne ne l’a lu. Le titre est devenu un lieu commun, une banalité géopolitique, une évidence que l’on invoque pour signifier la victoire définitive du libéralisme occidental. Puis, avec le 11 septembre 2001, la guerre en Ukraine, la montée de la Chine, beaucoup se gaussent de Fukuyama et de sa thèse qui serait fausse. Fukuyama est ainsi passé du statut de prophète qui a raison à celui d’intellectuel qui s’est trompé. Problème : personne n’a lu son texte. Or, ce qu’il a écrit est très éloigné des idées qu’on lui prête.

Tout part d’une conférence donnée au printemps 1989 à l’Olin center de l’université de Chicago. Conférence qui a donné lieu à un article, publié dans la revue américaine National Interest à l’été 1989, puis traduit en français par la revue Commentaire dans son numéro d’automne de la même année1. La conférence et l’article ont donc été forgés avant la chute du mur de Berlin et la disparition de l’URSS. C’est un texte de philosophe hégélien, pas un manifeste néoconservateur. Ce n’est pas un texte d’un homme qui s’extasie sur la fin de l’histoire, et le titre est une interrogation, pas une affirmation. C’est un texte sombre, presque triste, d’un hégélien qui tente de penser la décennie 1980.

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Ce que Fukuyama ne dit pas

Commençons par ce que la vulgate lui attribue et qu’il ne dit pas.

Il ne dit pas que les conflits vont cesser. Il l’écrit explicitement : « Cela n’implique nullement la fin des conflits internationaux en tant que tels. » Il ne dit pas que toutes les nations vont devenir libérales dans un avenir proche. Il ne dit pas que l’histoire a bien tourné. Et il ne dit pas que le triomphe du libéralisme est une bonne nouvelle sans réserve. Au contraire, il le déplore à demi.

Le point de départ : Hegel et Kojève

Pour comprendre Fukuyama, il faut remonter à ses sources philosophiques, qu’il expose longuement. Sa thèse repose sur la lecture hégélienne de l’histoire développée par Alexandre Kojève dans ses séminaires parisiens des années 1930.

Hegel, explique Fukuyama, croyait que l’histoire culminait dans un moment absolu, un moment où triomphait une forme finale et rationnelle de société et d’État. Kojève, émigré russe qui a dirigé à l’École pratique des Hautes Études une série de séminaires sur la Phénoménologie de l’Esprit, reprenait cette idée et estimait que ce moment s’était produit en 1806, avec la bataille d’Iéna, quand Napoléon avait concrétisé les principes de la Révolution française. Après 1806, il ne restait plus qu’à étendre ce modèle au monde entier.

Ce que Fukuyama propose, c’est de prendre Kojève au sérieux. L’idée centrale est celle de « l’État universel et homogène ». C’est-à-dire un État libéral, dans la mesure où il reconnaît et protège le droit universel de l’homme à la liberté, et démocratique, dans la mesure où il n’existe qu’avec le consentement des gouvernés. Dans un tel État, toutes les contradictions antérieures sont résolues, tous les besoins humains sont satisfaits, et il n’y a plus besoin de généraux ou d’hommes d’État. Ce qui demeure, c’est essentiellement l’activité économique.

« Le triomphe de l’Occident, de l’idée occidentale, éclate d’abord dans le fait que tout système viable qui puisse se substituer au libéralisme occidental a été totalement discrédité. »

Le triomphe de l’idée, pas des armes

La thèse fondamentale de Fukuyama n’est pas géopolitique. Elle est philosophique, et même idéaliste au sens technique du terme. Fukuyama soutient que ce qui a triomphé, ce n’est pas l’Occident comme puissance militaire ou économique, mais l’idée occidentale.

Ce point est capital. Il ne dit pas que les démocraties libérales ont gagné la guerre froide par leur supériorité économique ou militaire. Il dit que le marxisme-léninisme a perdu la bataille des idées, qu’il est devenu, pour reprendre son mot, une « incantation magique qui, si absurde et dépourvue de sens qu’elle fût, restait la seule base d’entente sur laquelle l’élite pouvait se mettre d’accord pour gouverner la société soviétique. »

Il consacre plusieurs pages à montrer que le changement en URSS ou en Chine ne résulte pas des conditions matérielles mais de la conscience des élites et des dirigeants. « Le changement n’était nullement inévitable du fait des conditions matérielles dans lesquelles se trouvait l’un ou l’autre pays à la veille des réformes : il a résulté de la victoire d’une idée sur une autre. »

Les deux défis au libéralisme : fascisme et communisme

L’article est structuré autour d’une question précise : le libéralisme a-t-il vraiment vaincu tous ses adversaires ? Fukuyama identifie les deux grands défis idéologiques du XXe siècle, le fascisme et le communisme, et examine leur destin.

Le fascisme, dit-il, a été détruit en tant qu’idéologie vivante par la Seconde Guerre mondiale. Non par la réprobation morale universelle, mais par l’évidence de son caractère autodestructeur : le nationalisme expansionniste conduisait inévitablement à la défaite militaire. Après 1945, plus aucun grand État ne peut sérieusement soutenir une idéologie fasciste.

Le communisme est plus intéressant. Il a représenté un défi sérieux au libéralisme, fondé sur la thèse marxiste d’une contradiction fondamentale entre le capital et le travail irréductible dans le cadre libéral. Mais pour Fukuyama, ce défi est épuisé. Le problème des classes a été résolu avec succès en Occident. Et il ajoute, provocateur : « L’égalitarisme des États-Unis représente au fond la réalisation de la société sans classes envisagée par Marx. »

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La Chine et l’Urss : deux cas distincts

Les pages que Fukuyama consacre à la Chine et à l’URSS sont les plus concrètes de l’article, et les plus prophétiques.

Sur la Chine, il est lucide sur la limite de la réforme de Deng Xiaoping. Il note qu’on ne peut nullement qualifier la Chine de 1989 de démocratie libérale, que son économie n’est soumise aux lois du marché que dans une proportion de 20 %, et que le régime continue d’être dirigé par un parti communiste coopté. Mais ce qui l’intéresse, c’est le mouvement de fond : l’attraction des idées libérales devient de plus en plus forte au fur et à mesure que le pouvoir économique est dévolu à davantage de gens. À noter qu’une note de bas de page signale, au moment de l’impression, que l’article a été « écrit avant la sanglante répression du mouvement étudiant début juin 1989 », soit la répression de la place Tiananmen.

Sur l’URSS, Fukuyama est plus prudent mais pas plus pessimiste. Il observe que depuis au moins une génération, les émigrés soviétiques rapportent que pratiquement plus personne en URSS ne croit vraiment au marxisme-léninisme. La perestroïka n’est pas le socialisme mais sa négation : les principes de décentralisation et de marché libre énoncés par les réformateurs autour de Gorbatchev sont, sur le fond, ceux du libéralisme. Cela n’en fait pas un pays libéral pour autant. Mais le marxisme-léninisme y est mort en tant qu’idéologie mobilisatrice.

Les deux vrais adversaires : la religion et le nationalisme

La partie la plus subtile de l’article, et la plus ignorée, est celle où Fukuyama examine les contradictions qui pourraient, selon lui, remettre en cause le triomphe libéral. Il en identifie deux : la religion et le nationalisme.

Sur la religion, il est prudent. Il reconnaît que seul l’islam a proposé un État théocratique comme solution de rechange au libéralisme. Mais il estime que cette doctrine présente peu d’attrait pour les non-musulmans, et que le libéralisme moderne a été lui-même une conséquence historique de la faiblesse des sociétés fondées sur la religion, incapables de créer les conditions de la paix et de la stabilité.

Sur le nationalisme, il est plus grave. Il reconnaît que depuis la bataille d’Iéna, les conflits ont largement tiré leur origine du nationalisme. Mais il distingue les nationalismes systématiques, susceptibles d’être comparés, en tant qu’idéologies globales, au libéralisme ou au communisme, de la grande majorité des mouvements nationalistes, qui n’ont pas de programme politique au-delà d’un désir négatif d’indépendance. Ces derniers sont compatibles avec le libéralisme.

La conclusion sur ce point est cependant nuancée : Fukuyama admet que le nationalisme constitue une source potentielle de conflits pour les sociétés libérales, mais soutient que ces conflits proviennent non du libéralisme lui-même mais du fait que le libéralisme en question est incomplet. Il y aura toujours un niveau élevé de violence ethnique et nationaliste dans certaines parties du monde « post-historique ». Il cite, et la liste mérite d’être lue trente-cinq ans plus tard : les Palestiniens et les Kurdes, les Sikhs et les Tamouls, les catholiques irlandais, les Wallons, les Arméniens, les Azéris. Autant de peuples qui ont bien connu des conflits dans les années qui ont suivi.

La conclusion : une tristesse sans triomphalisme

C’est dans sa conclusion que Fukuyama est le plus surprenant et le plus mal compris et cité. On attend un triomphalisme néoconservateur ; on trouve une mélancolie hégélienne.

Il divise le monde en deux parties : une partie encore plongée dans l’histoire, le tiers-monde, théâtre de conflits pour de longues années, et une partie parvenue à la « fin de l’histoire », les grandes démocraties développées. Et il décrit cette seconde condition non comme un accomplissement mais comme une perte.

« Je ressens moi-même, et je vois autour de moi d’autres ressentir, une nostalgie puissante de l’époque où l’histoire existait. »

« La fin de l’histoire sera une période fort triste. La lutte pour la reconnaissance, la disposition à risquer sa vie pour une cause purement abstraite, le combat idéologique mondial qui faisait appel à l’audace, au courage et à l’imagination, tout cela sera remplacé par le calcul économique, la quête indéfinie de solutions techniques, les préoccupations relatives à l’environnement et la satisfaction des exigences de consommateurs sophistiqués. Dans l’ère post-historique, il n’y aura plus que l’entretien perpétuel du musée de l’histoire de l’humanité. » Ce n’est pas un cri de victoire ; c’est la manifestation d’un deuil.

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Fukuyama après Fukuyama

La chute du mur de Berlin en novembre 1989 puis la disparition de l’URSS en 1991 ont donné une victoire médiatique à l’article de Fukuyama. Sans l’avoir lu, beaucoup ont vu dans l’auteur américain un prophète, qui avait prévu les événements. Avec les attentats du 11 septembre 2001, c’est au contraire le retour de l’histoire qui était manifeste. Le prophète est devenu un paria. Mais on a attribué à Fukuyama des idées qu’il n’a pas défendues.

Lire Francis Fukuyama aujourd’hui, c’est découvrir un texte à la fois plus juste et plus limité qu’on ne le dit.

Plus juste sur l’essentiel : le marxisme-léninisme est bien mort en tant qu’idéologie mondiale. Aucun grand État ne propose aujourd’hui le marxisme comme modèle. Sur ce point précis, et c’est le seul point que Fukuyama défend réellement, il avait raison.

Plus limité sur ce qu’il ne voyait pas : il n’avait pas anticipé que la victoire de l’idée libérale ne signifiait pas la victoire des institutions libérales ; que des régimes pouvaient adopter le capitalisme de marché sans la démocratie (la Chine de Xi Jinping) ; que le nationalisme n’était pas une contradiction résiduelle du libéralisme mais une force autonome capable de le subvertir de l’intérieur.

Mais surtout, il n’avait pas prévu que la « fin de l’histoire » pourrait engendrer ses propres adversaires. Que la tristesse qu’il pressentait pourrait nourrir des révoltes. Que le musée perpétuel de l’humanité libérale, avec sa quête indéfinie de solutions techniques et ses consommateurs sophistiqués, créerait ses propres nihilismes.

La dernière phrase de l’article mérite d’être citée, car elle est d’une lucidité que trente-sept ans de bruit médiatique ont entièrement obscurcie : « Peut-être la perspective même des siècles d’ennui qui nous attendent après la fin de l’histoire va-t-elle servir à remettre l’histoire en marche… »

Cette interrogation, qui clôt un article qui s’ouvre sur un point d’interrogation, dit quelque chose d’essentiel : Fukuyama n’était pas certain d’avoir raison. Son titre était une question et ses commentateurs en ont fait une réponse. C’est leur erreur, pas la sienne.


1 Francis Fukuyama, « La fin de l’histoire ? », Commentaire, n°47, 1989. Et, Francis Fukuyama, « Retour sur La fin de l’histoire ? », Commentaire, 2018/1 et « Entretien sur la fin de l’histoire, trente ans après », Commentaire, 2022/3.

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À propos de l’auteur
Jean-Baptiste Noé

Jean-Baptiste Noé

Docteur en histoire économique (Sorbonne-Université), professeur de géopolitique et d'économie politique à l'Ircom. Rédacteur en chef de Conflits.