<i class='fa fa-lock' aria-hidden='true'></i> Chine/Etats-Unis : le piège de Thucydide

5 juillet 2020

Temps de lecture : 4 minutes
Photo : La statue du philosophe Thucydide devant le parlement autrichien, à Vienne. REX40192837_000001 Photo : Eye Ubiquitous / Rex Fe/REX/SIPA
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Chine/Etats-Unis : le piège de Thucydide

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Dans un avenir plus ou moins proche, paraphrasant Thucydide sur l’origine des guerres du Péloponnèse au ve siècle avant Jésus-Christ entre Athènes et Sparte, pourra-t-on dire : « Ce fut la montée en puissance de la Chine et la crainte qu’elle inspirait aux États-Unis qui rendit la guerre inévitable » ?


 

Alors que le changement en cours de l’ordre du monde est marqué par la rivalité sino-américaine, Graham Allison (1) rappelle que les leçons de l’histoire méritent toute notre attention. Dans seize exemples d’antagonismes, dominés par les intérêts, la peur et l’honneur, causes de conflits majeurs, initialement voulus de personne et pour autant rarement évités, l’auteur et historien relève les situations pouvant déboucher sur l’affrontement militaire. Bien des similitudes avec l’actualité sont à retenir.

 

La Chine et les États-Unis tomberont-ils dans le « piège de Thucydide » ?

 

Ce n’est pas la première fois dans l’histoire mondiale qu’un pays, aujourd’hui la Chine, accompagne son développement économique rapide d’une ouverture sur le monde maritime et la complète par une montée en puissance spectaculaire de sa flotte militaire. Après avoir analysé les débuts de la rivalité entre Athènes et Sparte, Graham Allison poursuit en rappelant plusieurs précédents quand une nation (Espagne, Grande-Bretagne, France, États-Unis, Allemagne, Russie… selon les époques) voulait imposer un nouvel ordre du monde et inquiétait la puissance dominante.

À certains égards, Graham Allison s’inscrit dans la thèse du « Choc des civilisations » de Samuel Huntington. Avec des cultures et des modèles très différents, Chine et États-Unis ont en commun un fort sentiment de supériorité et, dès lors, peu d’aptitude au partage ou aux compromis, ce qui rend difficile si ce n’est illusoire toute tentative ou espoir de cohabitation. À la liberté des Américains, les dirigeants chinois préfèrent l’ordre et la stabilité et un système autoritaire à un régime démocratique. La civilisation chinoise, modèle qui se veut exemplaire, unique et inimitable, n’a nul besoin de prosélytisme politique. Plutôt qu’insérés parmi les autres nations, les Chinois se voient à la première place d’une hiérarchie décrétée harmonieuse.

De nos jours, les États-Unis et la Chine se situent sur des trajectoires conflictuelles, bien que liés par des intérêts communs, économiques notamment, ou retenus par la crainte du déclenchement d’un cataclysme nucléaire sans précédent. Dans le passé, même s’ils étaient hostiles à une solution militaire et favorables à des compromis, ou encore conscients des conséquences dramatiques d’un conflit armé et de la gravité de leurs décisions, bien des dirigeants furent pourtant entraînés contre leur volonté par des élans nationalistes, des situations fortuites, des incidents provoqués par des tiers ou des alliances. Ce fut le cas des États-Unis lancés dans la guerre du Vietnam. Que peut-il en être, par exemple, avec un régime doté de l’arme nucléaire comme celui de la Corée du Nord ?

 

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Un conflit inévitable ?

 

Invoquer comme obstacle à toute velléité de conflit l’étroite dépendance économique et financière entre États-Unis et Chine ne peut faire oublier aux Américains que les Chinois peuvent non seulement atteindre un niveau de puissance qui un jour menacera la leur et leur sécurité, mais également effacer leur rôle de gardien de la civilisation occidentale étendu au monde entier tel que Theodore Roosevelt l’avait projeté et ses continuateurs en partie réalisé.

À l’inverse, le « rêve chinois » de Xi Jinping ne repose pas seulement sur sa réinvention du PCC en tant que « successeur au xxie siècle des mandarins impériaux, ou de gardien d’une civilisation chargée d’un mandat historique ». Sa volonté est de faire de la Chine avant 2021 un pays riche, puissant, fier, mené par un parti communiste qui imposera son modèle au monde et évitera le destin du PC soviétique, obsession des dirigeants chinois.

L’histoire a pourtant montré qu’un conflit entre deux puissances, l’une établie et l’autre montante, n’est pas inévitable. Au fil des siècles, certains facteurs ont permis d’éviter une guerre : l’intervention d’une haute autorité, une implication commune dans des institutions économiques, politiques ou de sécurité, le poids des réalités, une opportunité d’accord, des affinités culturelles, la crainte de l’engrenage d’une guerre conventionnelle à une guerre nucléaire (la gestion de la « crise des missiles » de Cuba par John Kennedy et Nikita Khrouchtchev étant citée en exemple), une interdépendance économique, des alliances qui se nouent et s’opposent à un conflit.

 

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Les États-Unis-Frankenstein

 

Le président Nixon, se rappelant à la fin de sa vie l’une de ses principales décisions d’homme politique – le rapprochement avec la Chine – se demandait s’il n’avait pas « créé un [monstre de] Frankenstein ». Graham Allison estime que la stratégie américaine de l’après-guerre froide, dans la mesure où il y en a une, repose fondamentalement sur des contradictions. Le « pivot vers l’Asie » de Barak Obama serait une simple remise à neuf de la stratégie de ses prédécesseurs démocrates et républicains, d’engagement et de défense (« engage but edge »), quand tout est permis et rien n’est interdit, allusion aux mesures, actions ou attitudes manifestement contradictoires si ce n’est incohérentes adoptées par le Trésor, le Secrétariat d’État et le Pentagone. Le tout avec pour résultats d’une part d’immenses profits pour les entreprises américaines et pour les consommateurs qui ont bénéficié de produits à bon marché et de l’autre des budgets militaires annuels qui sont montés jusqu’à 600 milliards de dollars et qui ont permis au Pentagone de doter les forces américaines de systèmes d’armes toujours plus performants. Pour autant, les États-Unis auraient perdu ou risqueraient de perdre leur rôle dissuasif et la confiance de leurs alliés de la région, car ils se montrent incapables de s’imposer sur la question des mers de Chine ou dans la péninsule coréenne, face à une stratégie chinoise subtile utilisant les failles de rivaux occidentaux sans stratégie.

Graham Allison se garde bien de trancher entre l’impossible, l’invraisemblable et l’inévitable. Mais il recommande fortement de tenir compte des leçons de l’histoire, une gestion attentive de leurs relations par les plus hauts dirigeants des deux puissances rivales, jusqu’à penser l’impensable et à imaginer l’inimaginable.

 

  1. Directeur du Belfer Center pour les Affaires scientifiques et internationales de la Harvard Kennedy School.
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Michel Jan

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