Quarante kilomètres de tissu urbain, douze ans de fortifications : Sloviansk, Kramatorsk, Druzhkivka et Kostiantynivka forment le dernier verrou du Donbass ukrainien. Moscou y intensifie son effort. Leur chute ouvrirait les plaines de l’est et la route de Kharkiv. Reportage dans une ville sous les bombes planantes et les drones.
Les sirènes ont hurlé toutes les demi-heures de la nuit, suivies d’explosions, parfois lointaines, parfois à moins de deux kilomètres. Des bombes planantes, des Shahed, des FPV (drones guidés par ondes radio ou par fibre optique) ont attaqué sans relâche la ville de Kramatorsk où nous étions installés. Le jour, les déflagrations ont un peu diminué mais la menace des drones s’est faite plus pressante. La veille, nous avions appris que le pont soutenant l’axe principal à l’entrée de la ville avait été détruit, rendant les routes secondaires moins sûres et isolant un peu plus les positions avancées situées à quelques kilomètres au sud et à l’est.
L’effort russe pour s’emparer de la « forteresse du Donbass », composée des villes de Sloviansk, Kramatorsk, Druzhkivka et Kostiantynivka s’intensifie.
Et pour cause, elle est la pièce manquante qui permettrait à la Russie de contrôler stratégiquement le Donbass puis de diriger ses forces vers Kharkiv, deuxième ville d’Ukraine, pôle économique et intellectuel depuis lequel tout une jeunesse entreprenante s’active pour repousser les ambitions du Kremlin. L’armée russe s’y était cassé les dents en 2022.
Sloviansk-Kramatorsk-Kostiantynivka, forteresse du Donbass
L’axe Sloviansk-Kramatorsk-Kostiantynivka a été transformé en forteresse dès 2014, date des premiers combats entre l’Ukraine et les séparatistes soutenus par Moscou. Depuis dix ans, l’armée ukrainienne y installe des dents de dragon et des barbelés, creuse des tranchées, construit des abris bétonnés. Depuis la menace des drones, elle couvre la plupart des routes de filets pour protéger les véhicules et la logistique.

Installation de filets anti drones à Kramatorsk, août 2026. photo : Murray Wegeler
Kiev compte sur le double avantage que présente cet axe d’environ quarante kilomètres de long.
D’abord, le tissu urbain est important. Kramatorsk comptait 150 000 habitants avant 2022, et Sloviansk environ 105 000. La plupart des civils ont été évacués, mais les forêts d’immeubles en béton de ces villes soviétiques forment une fortification dense. En comparaison, Bakhmut, que l’armée russe a mis neuf mois à prendre au prix de plusieurs dizaines de milliers de soldats, abritait 70 000 personnes avant 2022, et Pokrovsk, dont elle s’est emparée au bout de 22 mois, là aussi à un prix terrible, en comptait 60 000.

Fortifications urbaines à Kramatorsk. photo : Murray Wegeler
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Ensuite, la géographie est très favorable. Le Donbass est formé de plaines, mais Sloviansk et Kramatorsk sont dominés par des collines sur leur façade ouest et par des hauteurs sur leur côté est. Ces surélévations offrent un grand avantage aux opérateurs de drones. L’eau est aussi une muraille. Le flanc nord est protégé par les rivières Siverskyi Donets et Oskil, ainsi que par les nombreux cours d’eau qui serpentent sans cohérence. Cette géographie force les Russes à se présenter par l’est, par les fortifications et les pièges.
L’avancée est pénible, coûteuse, mais l’armée russe s’est presque emparée de Kostiantynivka. L’offensive déterminante qui sera déclenchée dans les prochains mois va lui demander un horrible effort. L’Ukraine répondra elle-aussi par un terrible engagement, car la perte de la forteresse serait la perte stratégique du Donbass.
Conséquences d’une chute de la forteresse
Géographiquement, la chute de Sloviansk offrirait aux Russes les plaines qui s’étendent à l’ouest de la ville, leur permettant de se déployer massivement et d’avancer en un redoutable rouleau. Elle ouvrirait aussi la route vers Kharkiv que Moscou veut attaquer à nouveau après l’échec de 2022. Attaquée déjà par le nord, Kharkiv est de plus en plus soumise à la pression des drones, des bombes et des missiles qui frappent quotidiennement des bâtiments et tuent, au hasard, des civils. L’armée russe veut épuiser toute l’énergie de la ville et de sa jeunesse entreprenante, patriote, innovante, qui participe plus que partout ailleurs à l’effort de guerre.
Enfin, Kramatorsk et Sloviansk sont deux symboles. Kramatorsk parce qu’elle est une grosse ville industrielle depuis le XIXe siècle, une pièce importante de l’économie du Donbass, et Sloviansk parce qu’elle est le cœur de l’insurrection séparatiste débutée en 2014.
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La méthode : détruire et isoler
Pour s’emparer de la forteresse du Donbass, l’armée russe veut donc reproduire ce qu’elle a déjà réalisé à Bakhmut et à Pokrovsk : détruire petit à petit les bâtiments stratégiques et les fortifications, épuiser mentalement les soldats qui s’y reposent, forcer à l’évacuation des civils, isoler les positions avancées des villes et isoler les villes des axes routiers.

Dégâts provoqués par un KAB sur un bâtiment à Sloviansk. Les véhicules qui se trouvaient à quelques mètres ont eux aussi été détruits. photo : Murray Wegeler
Les missiles, les bombes planantes KAB ne cessent pas de frapper les infrastructures urbaines. Depuis un an, les Russes veulent rattraper leur retard sur les drones et montent en puissance. Les FPV fourmillent désormais au-dessus des rues et frappent les véhicules militaires, parfois civils, plus ou moins au hasard. Face aux brouilleurs et aux détecteurs, des drones à fibre optique, plus lents mais neutralisables seulement en leur tirant dessus, sont apparus. Ils peuvent attaquer depuis le ciel ou attendre, posés sur le bord de la route, au défaut du filet de protection ou à un croisement, un malheureux véhicule qui viendrait à passer. Les voitures, les camions, les soldats, les civils, sont constamment chassés, traqués, usés, par un essaim mortel.
L’étau se resserre kilomètre par kilomètre, au sud, à l’est, et aussi au nord, où l’armée russe semble espérer prendre Lyman et s’emparer ensuite de la route vitale. L’automne sera dur, l’hiver plus terrible encore que le précédent. Il est possible que la Russie lève massivement des hommes dans les mois à venir. Ils seront formés et prêts au printemps prochain. Il sera très difficile pour les Ukrainiens malgré la supériorité technologique et l’extraordinaire détermination des soldats de résister au rouleau russe qui ne comptera pas ses pertes tant l’enjeu est déterminant pour la suite de la guerre.
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