<i class='fa fa-lock' aria-hidden='true'></i> Tours, détours et retours de la politique nucléaire de l’Iran

27 avril 2022

Temps de lecture : 5 minutes
Photo : (AP Photo/Iranian Presidency Office, Mohammad Berno)/VAH104/292829249862/AP PROVIDES ACCESS TO THIS PUBLICLY DISTRIBUTED HANDOUT PHOTO PROVIDED BY THE IRANIAN PRESIDENCY OFFICE /1501131943
Abonnement Conflits

Tours, détours et retours de la politique nucléaire de l’Iran

par

À l’été 2002, lors d’une conférence à Washington, des opposants au régime iranien dévoilaient l’existence d’un programme clandestin d’enrichissement d’uranium par centrifugation sur le site de Natanz, non déclaré à l’Agence internationale de l’énergie atomique. Téhéran manquait ainsi à ses engagements en tant que membre du traité de non-prolifération nucléaire. Alors commença une crise de vingt ans aux innombrables péripéties qui se prolongent encore ponctuées de fréquents changements de personnels politiques.

 

Souhaitant depuis longtemps, sous le règne du shah Mohammad Reza Pahlevi, diversifier ses ressources énergétiques, l’Iran a commencé à se doter d’une base d’activités de recherche nucléaire. Après une période de mise en sommeil durant la guerre avec l’Irak (1980-1988), le nouveau régime décida de se doter d’une industrie civile puissante et diversifiée. En 1995, il signa avec la Russie un contrat d’un milliard de dollars pour fournir un réacteur à eau légère sur le site de Busheer aussitôt soupçonné par les États-Unis de pouvoir fournir du plutonium à des fins militaires bien que l’installation ait été dès le début placée sous contrôle de l’AIEA.

L’industrie nucléaire iranienne et le début de la crise

À Ispahan, l’Iran a aussi développé la capacité de produire par centrifugation un uranium faiblement enrichi, l’hexachlorure d’uranium naturel destiné à l’usine de Natanz. Un autre site nucléaire clandestin, situé à Fordoo au sud de Téhéran, a été découvert en 2009. Profondément enfouies dans la montagne les installations ne pourraient être détruites qu’en recourant à des pénétrateurs nucléaires dont seuls disposent les États-Unis. Située à l’ouest entre Fordoo et Natanz, la ville d’Arak a été choisie pour construire un petit réacteur à uranium naturel et eau lourde de 40 MW, producteur de déchets plutonigènes, sous réserve de disposer d’une usine de retraitement de ces déchets. Peu avancée, la construction a été suspendue aux termes de l’accord de 2015.

À lire également

Le grand rebondissement du nucléaire russe

Très occupée par les conséquences de la guerre victorieuse contre l’Irak (officiellement déclarée terminée en mai 2003), l’administration Bush (Bolton, Libby) décida de rompre tout dialogue avec l’Iran. Abandonnant avec mépris cette entreprise à l’Union européenne. Ainsi se forma sous la houlette de Javier Solana le groupe UE-3 (Allemagne, France, Royaume-Uni). L’Iran accepta de suspendre ses activités d’enrichissement et de soumettre son parc nucléaire au contrôle intégral de l’AIEA (fullscope safeguards). La négociation aboutit à  l’Accord de Paris du 14 novembre 2004. Il prévoyait côté iranien l’arrêt définitif de l’enrichissement et le stockage des quantités d’UHE déjà produite sous surveillance de l’AIEA. L’UE-3 s’engageait à reconnaître le droit de l’Iran à développer une industrie nucléaire civile. L’Iran obtiendrait le soutien nécessaire à son entrée dans l’OMC (Organisation mondiale du commerce) et dans l’ensemble des mécanismes de transactions financières internationales tels que le SWIFT. Mais les États-Unis se sont employés à dresser d’innombrables obstacles à ces dispositions.

Dès lors la situation tourne à l’épreuve de force. Le Conseil de sécurité des Nations Unies vote fin décembre 2006 la résolution 1737, première d’une série (1747, 1823) de sanctions contre les activités nucléaires iraniennes et ceux qui contribuent à leur développement.

L’Accord

Le dialogue enlisé

En juin 2008, Javier Solana se rend à Téhéran au nom des EU-3+3 qui vont devenir les 5+1 à savoir les cinq membres permanents du Conseil de sécurité des Nations unies et l’Allemagne. La reprise du dialogue est fondée sur le « double gel » simultané des activités d’enrichissement et des sanctions. En mars 2009, Barack Obama adresse des vœux pour le Nouvel An iranien. Il propose la reprise immédiate et sans préconditions du dialogue selon le format P5+1. Mais les élections présidentielles qui donnent vainqueur Ahmadinejad dès le premier tour sont entachées de telles irrégularités que les opposants descendent dans la rue, s’exposant à une répression brutale. Renouvelant ses déclarations provocatrices sur l’élimination d’Israël, Ahmadinejad s’entoure avec Saeed Jalili d’une équipe de diplomates intransigeants. Cela explique qu’à peine repris à l’automne 2010, le dialogue s’enlise. À Moscou, mi-juin 2012, Madame Ashton représentante de l’UE et Monsieur Jalili se bornent à constater leurs divergences. Exaspérée, l’UE met un embargo sur les livraisons de pétrole iranien au 1er juillet, soit 18 % des exports.

Le dialogue débloqué

Réélu en novembre 2012, Obama cherche à renouer le dialogue mais doit attendre l’élection  en juillet 2013 d’un nouveau président, Hassan Rohani. Avec son ministre des Affaires étrangères Mohammad Javad-Zarif, il se donne pour objectif d’obtenir la levée des sanctions et l’insertion de son pays dans les mécanismes du commerce mondial. En face, sous la responsabilité du vice-président John Kerry, sont réunis Wendy Sherman, Antony Blinken (actuel secrétaire d’État), William Burns, ancien secrétaire d’État adjoint devenu aujourd’hui directeur de la CIA. Leur position est d’autant moins facile qu’ils sont l’objet d’attaques virulentes du Congrès, non seulement des républicains mais aussi et surtout de plusieurs élus démocrates entièrement acquis au lobby pro-israélien.

Laurent Fabius distingua la France par une intransigeance résultant de ses sympathies pour la position d’Israël et de l’Arabie saoudite (deux partenaires stratégiques de la France) qui ont mené une ardente campagne pour torpiller la négociation. Obama dut intervenir personnellement auprès de François Hollande pour lever ces obstructions et faire accepter un accord le 14 juillet 2015 nommé « plan d’action global commun ».

À lire également

Le nucléaire tactique : la dynamique d’une nouvelle course aux armements

Le document final, très technique, n’est pas un traité. Il porte uniquement sur le nucléaire. L’Iran s’engage à ne pas enrichir l’uranium à plus de 3,67 % jusqu’à 2030 et de réduire le stock existant. Il prévoit la reconfiguration et la reconstruction du réacteur d’Arak afin de le transformer en inoffensif réacteur de recherche. En revanche, Téhéran s’est refusé à discuter de ses missiles balistiques, seul contrepoids à la supériorité aérienne de ses ennemis (Israël et l’Arabie saoudite disposant d’avions américains infiniment supérieurs aux vieux appareils iraniens).

De Trump à Biden

S’il n’est pas parfait, l’accord est un compromis qui fournit d’importantes garanties pour les quinze années à venir. Il est donc suivi par une vague d’euphorie dans les relations commerciales euro-iraniennes. Mais cet embellissement n’est que de courte durée. Donald Trump est élu président des États-Unis, lui qui n’a cessé de dénoncer « le pire accord signé par un gouvernement américain ». De fait, en mai 2018 il s’en retire, remet en place les sanctions, en ajoute de nouvelles et déclare une stratégie de « pression maximale ». Les Européens durement pénalisés se révèlent incapables de tourner les sanctions américaines. Téhéran riposte par la « résistance maximale ».

L’arrivée à la Maison-Blanche de Joseph Biden en novembre 2020 a fait espérer un retour à la négociation. Mais le jeu des élections oblige à attendre les résultats des présidentielles iraniennes en juillet 2021. Victorieux, l’ultra-conservateur Ebrahim Raïssi choisit pour ministre des Affaires étrangères Hossein Amir-Abdollahian, diplomate chevronné de 56 ans. Les lentes retrouvailles sont empreintes de méfiance. Téhéran a repris ses activités d’enrichissement. Le 9 novembre 2021, le porte-parole de l’Organisation iranienne de l’énergie atomique déclarait : « Nous disposons de plus de 210 kilogrammes d’uranium enrichi à 20 %, et avons produit 25 kilos à 60 %. »

Le retour pur et simple à la situation antérieure étant devenu impossible, dans le meilleur des cas, un nouvel accord porterait sur une nouvelle réduction des stocks d’uranium enrichi et sur l’allongement du moratoire sur l’enrichissement, repoussé de 2030 à 2040. La levée des sanctions américaines devrait prendre effet rapidement, ce qui n’a rien d’évident eu égard à une possible opposition du Congrès après les élections législatives de mid-term en novembre 2022.

En l’absence d’un apaisement des affrontements entre l’Iran et ses adversaires israéliens et saoudiens en Syrie, au Liban et au Yémen, un nouvel accord nucléaire sera difficile à trouver dans de brefs délais.

À lire également

La dissuasion nucléaire russe : quelle doctrine ?

À propos de l’auteur
François Géré

François Géré

La Lettre Conflits
3 fois par semaine

La newsletter de Conflits

Voir aussi

Pin It on Pinterest