« Voyage tranquille au pays des horreurs », de Jean Berthier

19 mai 2026

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« Voyage tranquille au pays des horreurs », de Jean Berthier

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  • En 1974, cinq intellectuels français — Sollers, Pleynet, Kristeva, Barthes et Wahl — visitent la Chine de Mao dans un séjour entièrement organisé par le pouvoir communiste : Jean Berthier retrace avec humour et ironie cet épisode révélateur de l’aveuglement idéologique des milieux intellectuels parisiens.

  • Le roman met en lumière le sort réservé à Simon Leys, témoin direct des horreurs du régime maoïste, dont la parole fut rabrouée et mise au ban par des intellectuels qui n’avaient jamais mis les pieds en Chine — illustrant comment l’idéologie peut primer sur la réalité.

  • Derrière la légèreté du récit et l’humour de l’auteur transparaît une farce révélatrice : la manipulation par un régime totalitaire d’«idiots utiles» consentants, phénomène récurrent que l’ouvrage éclaire avec une pertinence toujours actuelle.

Jean Berthier, Voyage tranquille au pays des horreurs, Le cherche midi, janvier 2026, 177 pages.

Sous une forme romancée, mais après s’être beaucoup documenté et appuyé sur les écrits des protagonistes eux-mêmes, Jean Berthier nous retrace le voyage de cinq grands intellectuels renommés dans la Chine de Mao au printemps 1974, au moment où prenait fin la terrifiante Révolution culturelle, dont on sait à quel point elle s’est avérée atroce et source d’un nombre de morts et d’un lot de souffrances et d’horreurs en tous genres absolument inouïs.

Comme trop souvent au cours des dernières décennies en particulier, nos « Intellectuels » ne brillent pas toujours par leur réel humanisme, mus plutôt par leur aveuglement, fruit d’idéologies auxquelles une partie d’entre eux a trop souvent tendance à succomber, aujourd’hui comme hier…

L’humour et l’ironie sont présents à toutes les pages de ce roman, comme un reflet de l’apparente naïveté qui pourrait être celle de ses protagonistes si elle ne confinait pas à une forme de complaisance à l’égard d’un système totalitaire dont on pouvait difficilement ne pas savoir à quel point il conduisait au malheur et aux atrocités les plus innommables

Il fallait être bien aveugle, ou plus précisément revêtu des œillères de l’idéologie pour feindre d’ignorer les réalités de la condition humaine en Chine sous le règne de Mao Zedong, ce potentat pourtant adulé par nombre d’intellectuels ici en Europe, et en France en particulier, où le Petit Livre rouge avait ses nombreux adeptes.

Un séjour organisé par le pouvoir chinois

Car ce séjour de trois semaines était organisé par et au service du pouvoir chinois, qui y trouvait un excellent moyen d’assurer sa propagande. En s’appuyant sur ce que l’on appelait déjà depuis longtemps des Idiots utiles. En l’occurrence ici cinq intellectuels français : Philippe Sollers, Marcelin Pleynet et Julia Kristeva – tous trois maoïstes affirmés de la revue littéraire Tel Quel – ainsi que Roland Barthes et l’éditeur François Wahl. Qui faillirent être six, le psychiatre Jacques Lacan ayant renoncé à les accompagner au dernier moment, s’offusquant qu’aucune place n’ait été prévue pour sa compagne d’alors.

Or, à cette époque-là, de nombreux témoignages ou tout au moins évocations diverses dans les cercles journalistiques ou intellectuels permettaient largement d’avoir vent de ce qui se passait en Chine. Ce qui n’empêchait pas l’idéologie ambiante de mettre au ban du monde intellectuel et des médias un Simon Leys, l’auteur entre autres de Les Habits neufs du Président Mao, qui a pourtant vécu de manière prolongée sur place et a vu de ses yeux certaines des horreurs du régime communiste chinois, dont la parole fut mise en doute et rabrouée par une grande partie des « intellectuels » parisiens, nombreux à se comporter en idéologues fanatiques du Grand Timonier, eux qui pourtant n’avaient jamais mis les pieds en Chine.

La force de l’aveuglement

Le roman est très agréable à lire, servi comme nous le disions par l’humour de l’auteur et les multiples allusions ou clins d’œil ironiques imprégnés de toute la documentation approfondie et les multiples sources sur la Chine de l’époque qui lui ont servi à retracer les grandes étapes de ce voyage.

Les attitudes ou remarques parfois naïves, au moins en apparence, des personnages n’en laissent pas moins place par moments aux doutes, voire à l’exaspération d’un Roland Barthes ou plus encore d’un François Wahl, à qui quelques éclairs de lucidité permettent de prendre conscience qu’ils sont l’objet de manipulations de la part de leurs hôtes. Au grand dam des trois autres – et surtout de Philippe Sollers – davantage enclins à encenser le régime maoïste qu’à chercher à mettre en question quoi que ce soit. Ce qui, sous des dehors légers, n’enlève rien à la farce qui se joue et à l’évidence des tentatives de manipulation, au fil de leurs pérégrinations organisées, qui s’apparentent aux contes pour enfants, tout à la gloire du régime de Mao.

« Mme Xu Jin habitait cette maison depuis vingt ans et l’avait construite avec son mari. Elle bénéficiait de l’eau courante, recevait l’électricité. Elle y vivait la vie la plus heureuse qui soit avec ses filles qui étudiaient pour devenir secrétaires, tandis que son fils de vingt-quatre ans était employé à l’usine. Tous les matins elle se levait à 5h30 et travaillait de 6 heures jusqu’à 19 heures, avec quatre pauses. Certes, il n’y avait pas de repos le dimanche, mais les femmes ne travaillaient que vingt-six jours par mois, les hommes vingt-huit. Non seulement la famille gagnait sa vie, mais elle pouvait épargner. De quoi aurait-elle pu se plaindre, elle qui avait connu les temps anciens ? Depuis que la République populaire de Chine avait été proclamée le 1er octobre 1949, le ciel était descendu sur Terre. »

Derrière la façade, la réalité cruelle

Par petites touches, Jean Berthier ne perd pas une occasion de rappeler l’existence oubliée de personnalités brimées ou éliminées par le Parti Communiste Chinois, dont la légende fut ternie par la propagande, habile à transformer l’image de ceux qu’elle veut bannir.

Tandis que « la vieille culture » et le confucianisme étaient combattus, un peu à l’image de ce que nous propose aujourd’hui la cancel culture.

Au milieu de ces visites guidées et encadrées, ravissant un Philippe Sollers enjoué, on sent naître, comme nous l’évoquions, quelques petites tensions ou agacements, notamment lorsque Roland Barthes ou François Wahl finissent par éprouver quelque désagrément face aux applaudissements usurpés et un peu trop systématiques, ou aux paroles surfaites qui leur sont destinées ci dans les usines qu’on leur fait visiter, ci dans quelque autre lieu vers lesquels on les guide, tout à la gloire de la revue Tel Quel de Sollers et de son secrétaire Marcelin Pleynet. Quant à la compagne de Philippe Sollers, Julia Kristeva, « ce voyage n’était pas pour elle un agrément, une détente culturelle, mais une promesse éditoriale à tenir » (et qu’elle tiendra).

Chacun d’eux prenait d’abondantes notes de ce voyage, qui auront ainsi aussi servi à étayer en partie le présent récit

Un roman bienvenu, qui permet d’illustrer une fois encore l’aveuglement qui conduit si souvent, et de manière récurrente, à faire sombrer des esprits présumés parmi les plus éclairés, dans l’erreur. Et pas des moindres…

Nous aurons d’ailleurs certainement l’occasion d’y revenir très bientôt, le sujet étant de plus en plus documenté, comme en témoignent nos quelques premiers volets présents en référence ci-dessous, de nombreux autres ouvrages récents s’y intéressant désormais, offrant l’opportunité de se pencher de manière approfondie sur ce phénomène.

À lire également

  • « Pourquoi les intellectuels se trompent » (1) de Samuel Fitoussi
  • « Pourquoi les intellectuels se trompent » (2) de Samuel Fitoussi
  • « Intellectuels et Race – Leurs manipulations révélées », de Thomas Sowell
  • « Pourquoi les intellectuels n’aiment pas le libéralisme » de Raymond Boudon
  • « Les escrocs – Le blanchiment des idées sales », de Julie Graziani
  • « Postures médiatiques : Chronique de l’imposture ordinaire » d’André Perrin
  • « Les lois fondamentales de la stupidité humaine », de Carlo M. Cipolla
  • « Fin du siècle des ombres » de Jean-François Revel
  • Conformisme : comment la tendance à suivre la norme façonne nos sociétés

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À propos de l’auteur
Johan Rivalland

Johan Rivalland

Johan Rivalland, ancien élève de l’École Normale Supérieure de Cachan et titulaire d’un DEA en Sciences de la décision et microéconomie, est professeur de Marketing et d'Economie.