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La puissance demeure le déterminant structurel de la politique internationale, de Thucydide au duel hégémonique sino-américain, par-delà les tentatives libérales d’y substituer une logique idéologique.
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La dissuasion nucléaire fonctionne comme modérateur des conflits entre grandes puissances : les États les plus puissants évitent la guerre directe, tandis que la violence se déplace vers les périphéries géopolitiques.
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Une nouvelle grille de lecture s’impose : l’intensité d’un conflit est inversement proportionnelle à la puissance des belligérants — et proportionnelle à leur éloignement des centres de puissance nucléaire.
Dans son ouvrage fameux de 1939, The Twenty Years’ Crisis, l’historien britannique Edward Hallett Carr affirme : « La politique internationale est toujours une politique de puissance. » Selon lui, par-delà l’habillage idéologique dont on prétend parer la réalité internationale et qui, par ailleurs, a également son importance, la puissance demeure le déterminant principal de la politique étrangère des États.
De la guerre du Péloponnèse au duel hégémonique opposant, de nos jours, les États-Unis et la Chine, cette dimension fondamentale des relations entre unités politiques n’a pas vraiment varié. Aujourd’hui, la puissance demeure une clef pour comprendre les conflits contemporains et en proposer une taxinomie renouvelée.
Au projet d’ordre mondial libéral, promu pendant le « moment unipolaire », qui voyait dans l’universalisation du modèle démocratique « la fin de l’histoire », tend à succéder une lecture des événements axée sur la compétition des unités politiques dans le champ international, qu’explicite la grammaire de la puissance. Cependant, contrairement aux craintes les plus courantes, loin de conduire nécessairement à une escalade sans retour, la logique de puissance trouve, dans son articulation rationnelle, son propre tempérament, qui tend à exclure, de nos jours, toute déflagration d’ampleur mondiale.
Loin de signifier la fin de toute conflictualité, l’effondrement du bloc de l’Est, acté en 1991, a marqué le début d’une reconfiguration de l’ordre mondial selon la logique de la puissance.
Dès la fin de l’ère bipolaire, le réflexe des États-Unis est d’affirmer leur hégémonie selon une lecture idéologique. En septembre 1993, le conseiller pour la sécurité nationale du président Clinton, Anthony Lake, explicite en ces termes l’objectif des États-Unis : « À la doctrine de l’endiguement doit nécessairement succéder une stratégie de l’élargissement, l’élargissement de la communauté mondiale libre des démocraties de marché. »
L’idée des Américains, en ce « moment unipolaire », est de donner une coloration idéologique à l’ordre mondial : à l’époque de la bipolarisation, l’ordre international avait reposé sur la prise en considération des rapports de force et la recherche d’un équilibre : il avait donc été réaliste. Dominé par une unique superpuissance, en l’occurrence les États-Unis, l’ordre mondial semble alors prêt à en adopter les valeurs, en devenant lui-même un système libéral.
Avec le président George Bush Jr., cette stratégie prend une dimension ouvertement offensive. Pierre Hassner l’a qualifiée de « wilsonisme botté ». Elle conduit les États-Unis à identifier comme autant d’obstacles à l’avènement d’un ordre libéral des États qualifiés de « voyous », qui contestent la suprématie des valeurs occidentales, alimentent, par l’avantage qu’ils tirent de leurs ressources naturelles, un front hostile à l’Occident et peuvent servir de bases arrière au terrorisme international. L’administration Bush Jr. met alors en œuvre une « diplomatie transformationnelle », visant à hâter la conversion libérale des États autoritaires et une stratégie de changement de régime dirigée directement contre ces pays. L’opération « Liberté en Irak » s’en veut la réalisation archétypale.
Cette stratégie d’unification idéologique se solde par un échec. Elle s’est heurtée à la persistance du sentiment national, rétif à toute entreprise impériale, aux conséquences négatives de la mondialisation pour des pans considérables de nos sociétés, enfin, et surtout à l’émergence de nouveaux Léviathans, soucieux de réaliser leurs ambitions. À rebours de cette tendance initiale, le mouvement centrifuge qui parcourt le monde rend aux principales puissances le dernier mot sur les enjeux politiques. Nié un temps par l’essor des logiques impériales, le pluralisme westphalien fait ainsi son grand retour, révélant la pertinence d’une grammaire des relations internationales qui prend la puissance comme référence ultime.
Cette grammaire essentielle repose notamment sur des modèles explicatifs dont on trouve la matrice dans l’œuvre de Thucydide.
À la section XXIII du livre premier de son Histoire de la guerre du Péloponnèse, tout en faisant une place, dans une analyse volontiers complexe, par laquelle il entend faire œuvre pour la postérité, aux propriétés immuables de la nature humaine et aux habitudes institutionnelles, Thucydide trouve la « cause véritable » de la guerre ayant opposé Athènes et Sparte au Ve siècle avant J.-C. dans « la puissance à laquelle les Athéniens étaient parvenus et la crainte qu’ils inspiraient aux Lacédémoniens ».
Ce faisant, il pose les bases d’un modèle explicatif, celui de la guerre hégémonique, qu’un penseur comme Robert Gilpin a systématisé après lui. Théoricien du changement hégémonique, Gilpin voit dans l’explication de la guerre par le différentiel de puissance « la loi générale des dynamiques des relations internationales » ; et il applique le schéma ébauché par Thucydide à plusieurs guerres générales de grande ampleur ayant abouti, en des moments critiques de l’histoire, à une reconfiguration du système international, souvent contemporain de l’affirmation d’un nouvel hégémon. Il interprète ainsi la Guerre de Trente-Ans, qui accouche, en 1648, du système de la pluralité étatique, puis l’affrontement de la France et de la Grande-Bretagne à partir de la seconde moitié du XVIIIe siècle, qui ouvre la voie, en 1815, selon l’expression de Ian Clark, à l’« hégémonie collective » des principales puissances européennes, enfin la Première et la Seconde Guerre mondiale.
Gilpin établit également un pont conceptuel avec les représentations structurant la pensée géopolitique anglo-saxonne, qui, avec les nuances distinguant, par exemple, Mackinder et Spykman, oppose couramment, dans une course à l’hégémonie sans cesse recommencée, la principale puissance maritime et la principale puissance terrestre. Cette théorisation ancrée chez Thucydide récapitule les invariants d’une grammaire des relations internationales, qui trouve encore à s’appliquer de nos jours.
De la guerre du Péloponnèse au duel sino-américain, la puissance demeure la grammaire immuable des relations internationales — non pas malgré les mutations du monde, mais précisément à travers elles.
Les mutations de l’ordre mondial laissent apparaître une nouvelle matrice des conflits, autorégulée par la puissance.
La scène internationale semble aujourd’hui dominée par le duel hégémonique des États-Unis et de la Chine. Que l’on se réfère à la théorie de la transition de puissance d’Abramo Organski, à celle du changement de Robert Gilpin ou bien à l’analyse développée par Graham Allison dans Vers la guerre, il semble bien que l’on puisse discerner, dans l’opposition actuelle des États-Unis et de la Chine, le schéma d’un duel hégémonique. La brutalité formelle avec laquelle le président Trump aborde cet affrontement et la focalisation médiatique qui en résulte concourent à entretenir chez beaucoup d’observateurs un sentiment de crainte ou de perplexité, lié à l’instabilité qu’ils perçoivent.
De fait, selon la grammaire permanente des relations internationales, la nouvelle figure du monde résultera du jeu de la puissance. Pour autant — et c’est peut-être là la nouveauté de notre époque — l’on ne doit pas nécessairement craindre que cette mutation s’opère par une guerre générale. En effet, la puissance, qui apparaît d’abord sous la forme virtuelle d’un potentiel ou d’une capacité, ne doit pas être confondue avec la violence, qui en est la réalisation effective. Ainsi la puissance continue-t-elle d’être l’axe essentiel du système international, mais elle en est aussi le cadre modérateur.
Si duel hégémonique il y a, la guerre mondiale n’est pas forcément à l’horizon.
Depuis 1945, la conflictualité contemporaine trouve son plus grand tempérament dans la puissance nucléaire, c’est-à-dire dans la dissuasion qu’exercent les armes nucléaires et leurs potentialités destructrices. C’est là le sens de la « révolution » qui, selon Hans Morgenthau, est advenue dans les relations internationales après les frappes d’Hiroshima et de Nagasaki et qui disqualifie, à ce propos, selon le philosophe Michael Walzer, la notion de guerre juste. Selon la théorie de la « longue paix », formulée par John Lewis Gaddis, l’existence des armes nucléaires a eu, en réalité, un effet stabilisateur sur le système international : elle a exercé sur les dirigeants politiques un « effet dégrisant », qui les a conduits à faire preuve d’une rationalité d’autant plus forte face à tout conflit.
Cette théorie trouve une confirmation dans la guerre russo-ukrainienne : quoiqu’attachés à des positions difficilement compatibles, les États-Unis et la Russie, qui sont les deux principales puissances nucléaires du système international, veillent à éviter toute confrontation directe en Ukraine et, agissant en ce domaine de manière raisonnable, n’ont jamais envisagé d’employer l’arme nucléaire sur ce théâtre.
Une nouvelle typologie des conflits internationaux se fait jour, dominée par la dissuasion, qui inverse le rapport entre puissance et violence.
Si l’on souhaitait reprendre une expression familière aux informaticiens, l’on pourrait dire que la version 2.0 de l’ordre induit par la puissance a investi l’espace médiatique. Dans ce cadre se lisent désormais, de manière visible, les premiers effets de la puissance étatique, des effets souvent antérieurs à leur actualisation violente, voire qui s’y substituent, tant l’effroi suscité par la représentation de la puissance, tel qu’escompté par le gouvernement concerné, dispense celui-ci de la mettre en œuvre. Les médias décuplent les effets de la dissuasion, la rendent d’autant plus efficace et participent, peut-être malgré eux, à une rationalisation du recours à la violence.
Les Russes l’avaient compris précocement, exploitant, par exemple, les interrogations suscitées, en 2014, par les « petits hommes verts » déployés en Ukraine, sans éléments d’identification étatique. Cette pratique était en soi équivoque : elle reflétait la crainte russe d’être impliqué formellement dans un conflit direct avec d’autres puissances étatiques sur le terrain ; elle avait aussi pour objet, par sa nouveauté, de susciter une forme de crainte.
Avec son goût de la surprise et du fait accompli, ses foucades verbales et la pression qu’il exerce en permanence sur ses interlocuteurs dans le cadre de sa diplomatie transactionnelle, Donald Trump met également à profit la peur que suscite son comportement, qui n’est imprévisible qu’en apparence, dans une sorte d’actualisation de la « théorie du fou » chère à Richard Nixon. Avec un autre style, par son aspect impénétrable, la Chine entretient aussi, à son égard, une forme d’inquiétude muette. Signe de son déclassement, l’Europe dans sa globalité, qu’il faut peut-être distinguer des États divers qui la composent, ne sait plus inspirer la crainte.
La médiatisation des relations internationales n’a pas rendu le monde moins hobbesien — elle l’a rendu plus hobbesien, en universalisant la peur exercée par la représentation de la puissance.
De tous côtés, la peur exercée par la représentation de la puissance s’impose comme un dénominateur commun. La grande mutation du monde est en marche. Elle ne signifiera pas la fin de l’ordre westphalien. Les États, vrais acteurs et vrais régulateurs de la vie internationale, joueront toujours le rôle principal sur cette scène hobbesienne ; et l’état de nature où ils cohabitent se trouvera encadré par la crainte que suscite la puissance.
De nature ambivalente, cette crainte conduit aussi les sociétés civiles, qui n’aiment généralement pas la puissance, à anticiper son actualisation violente sous la forme d’une escalade menant à une guerre généralisée. Or, à moins d’une perte de contrôle au cours de laquelle les dirigeants en opposition en viendraient à abandonner toute raison, l’éventualité d’une guerre généralisée entre grandes puissances, sans pouvoir être tout à fait exclue, n’est, en fait, pas la plus probable.
Une nouvelle grille de lecture de la conflictualité internationale
L’hypothèse que nous entendons soutenir doit nous conduire à renouveler les réflexes en fonction desquels nous analysons les conflits contemporains. Cette lecture renouvelée repose sur une relation inverse et contre-intuitive entre la puissance des acteurs d’un conflit et sa violence effective. Nous supposons que, dorénavant, les conflits internationaux sont d’autant moins violents que les États aux prises sont plus puissants et que les conflits sont d’autant plus violents que les États aux prises sont moins puissants.
Reprenant à notre compte la théorie de la « longue paix » formulée par John Lewis Gaddis, nous prenons acte de l’absence de tout conflit systémique entre puissances dotées de l’arme nucléaire depuis 1945 pour considérer que cette situation de circonspection prudente et l’autodiscipline permise par la menace d’une destruction réciproque perdureront.
En revanche, en dehors de l’espace sanctuarisé par les armes nucléaires des principales puissances, s’étend un tout autre domaine, ouvert aux explosions de violence. Celle-ci fait l’objet d’une régulation variable, qui est fonction de l’emprise étatique locale et de la localisation des protagonistes. Il doit donc être tenu compte, pour analyser la conflictualité contemporaine, non seulement du niveau de puissance des États, mais aussi d’une variable géographique, la situation plus ou moins marginale des protagonistes. Si les puissances aux prises sont établies aux marges et points de friction d’ensembles géopolitiques concurrents, la violence du conflit sera d’autant plus forte. Ainsi en va-t-il de l’Ukraine, dépourvue d’armes nucléaires et située au point de contact de deux systèmes d’alliance. À la prise en considération de la puissance doit donc être combiné un gradient géographique, dont la référence est donnée par les principaux centres de pouvoir du globe. Dans le monde tel qu’il nous apparaît, la violence d’un conflit sera proportionnelle à la distance qui sépare ses protagonistes d’un centre de puissance sanctuarisé.
La violence ne disparaît pas de la scène mondiale : elle se déplace vers ses marges, repoussée à la périphérie des centres nucléaires par la logique même de la dissuasion.
Ainsi s’esquissent, selon les variables combinées de la puissance et de la marginalité, les contours renouvelés de l’ordre interétatique, qui, tout en demeurant de nature westphalienne, lie intimement souveraineté et puissance. Il prend la forme d’un système hiérarchisé d’États, disciplinés par la représentation de leur puissance respective, où la violence est repoussée à la marge des principaux ensembles géopolitiques. Dans ce monde en mutation, les principaux pôles de puissance exercent, de fait, la responsabilité de cantonner la violence en périphérie, en évitant qu’une escalade ne lui donne une dimension systémique. Telle semble être, dans le cadre ainsi reconfiguré, la mission principale assignée à la diplomatie.
Dans l’ordre interétatique reconfiguré, la diplomatie a pour mission première non plus de garantir la paix universelle, mais de contenir la violence à la périphérie — en empêchant l’escalade d’atteindre le cœur des grandes puissances.









