La Croatie : du retour à l’Europe à la vocation géopolitique régionale

31 mars 2026

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La Croatie : du retour à l’Europe à la vocation géopolitique régionale

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  • Depuis son entrée dans la zone euro et l’espace Schengen en 2023, la Croatie s’impose comme le seul État issu de l’ex-Yougoslavie — hors Slovénie — pleinement intégré aux structures occidentales, lui conférant un statut géopolitique singulier dans les Balkans.

  • Sa position de carrefour entre l’Europe centrale, l’Adriatique et les Balkans, renforcée par le terminal GNL de l’île de Krk et quatre corridors de transport paneuropéens, fait de la Croatie un hub énergétique et logistique incontournable pour l’Europe du Sud-Est.

  • Acteur stabilisateur dans les Balkans occidentaux, Zagreb soutient activement l’intégration européenne de ses voisins, joue un rôle de médiateur entre Bruxelles et les capitales balkaniques, et préside en 2026 l’Initiative des trois mers.

Après avoir rejoint avec succès la zone euro et l’espace Schengen en 2023, la Croatie s’est imposée comme un acteur géopolitique majeur en Europe centrale et méditerranéenne, mais aussi dans la région des Balkans occidentaux. L’ancienne république fédérée de l’ex-Yougoslavie est devenue un État indépendant en 1991, après avoir connu la guerre (1991-1995), la transition post-socialiste, puis une intégration rapide aux structures euro-atlantiques.

Il convient de s’interroger sur les atouts de sa position géopolitique médiane, et les multiples leviers qui lui ont permis de parvenir à une intégration occidentale plus rapide que ses voisins du sud-est européen, mais aussi de se constituer en facteur d’influence géopolitique et stabilisateur au niveau régional. En effet, ce positionnement géopolitique lui confère un statut singulier dans les Balkans occidentaux : elle est le seul État issu de l’ex-Yougoslavie (hors Slovénie) pleinement intégré aux principales structures occidentales.

D’autre part, l’entrée de la Croatie dans Schengen a coïncidé avec un tournant fondamental de la « bascule géopolitique » européenne depuis le début de la guerre en Ukraine, qui correspond à un glissement du centre de gravité géopolitique vers l’Europe de l’Est et l’espace balto-scandinave.

Lors de l’accession à son indépendance en 1991, la Croatie, de tradition catholique liée à un riche héritage historique et culturel de l’Empire austro-hongrois, cherche à réaffirmer son appartenance et son orientation politique européenne

Ce « retour à l’Europe », invoqué par Milan Kundera dans son essai Un Occident kidnappé ou la tragédie de l’Europe centrale, s’est conjugué avec une distanciation à l’égard de l’espace balkanique.

En effet, son expérience yougoslave a été marquée par une « périphérisation » de sa position géopolitique, le centralisme de Belgrade favorisant davantage l’orientation géopolitique balkanique (l’axe moravo-vardarien) au détriment de la composante centre-européenne et méditerranéenne principalement croate et slovène. C’est pourquoi, après la période yougoslave et la guerre des années 1990, la Croatie s’est engagée dans une trajectoire d’intégration européenne correspondant à son réancrage occidental et à la réaffirmation de son orientation géopolitique à la fois méditerranéenne (Adriatique) et centre-européenne.

Une vocation géopolitique pontique entre l’Europe centrale et la Méditerranée

En effet, la Croatie a su valoriser sa position de carrefour géostratégique située à la jonction de l’Europe centrale et l’espace danubien, des Balkans et de la Méditerranée. La forme de son territoire en « croissant » qui fragmente l’espace national et sa profondeur stratégique, s’est transformée en un atout majeur : sa façade maritime sur l’Adriatique lui confère un statut de hub géoéconomique reliant l’Europe centrale à la Méditerranée.

En effet, le port de Rijeka et les infrastructures énergétiques (terminal gazier GNL de l’île de Krk) renforcent aujourd’hui son rôle dans la diversification énergétique en Europe, notamment face aux influences russes. Ainsi, en tant qu’État gateway au niveau régional, la Croatie agit comme un pont entre l’Europe occidentale et centrale et la Méditerranée et la région des Balkans occidentaux, tout en servant d’avant-poste stratégique et sécuritaire de l’UE dans une région encore marquée par l’instabilité.

Le rapide développement de la Croatie depuis les années 1990 ne relève pas d’un seul facteur, mais d’une combinaison d’éléments politiques, économiques, géographiques et institutionnels parmi lesquels : un ancrage euro-atlantique (l’adhésion à l’OTAN en 2009 puis à l’Union européenne en 2013, qui a constitué un tournant majeur), une stabilisation politique et sécuritaire rapide après la guerre, le rôle moteur du tourisme, et une position géographique stratégique permettant d’agir comme corridor énergétique et logistique.

Hub énergétique et logistique régional

Ainsi, la Croatie dispose d’une opportunité géoénergétique qui lui permet de véritablement devenir un hub énergétique pour l’Europe centrale et du Sud-Est. À cet égard, la construction d’une interconnexion gazière méridionale avec la Bosnie-Herzégovine, mais aussi avec la Serbie, est essentielle pour acheminer le gaz depuis le terminal GNL de Krk vers ces pays. La position énergétique de la Croatie est aujourd’hui bien plus solide qu’au cours des dernières années, et pas seulement grâce aux énergies renouvelables.

En effet, elle s’impose en tant que hub énergétique régional avec le terminal GNL de Krk, mais aussi grâce à l’opérateur croate d’oléoducs JANAF. Grâce à ses infrastructures développées et à sa fonction de hub logistique, la Croatie peut jouer un rôle clé dans la diversification des voies de transport et d’approvisionnement énergétique, et ainsi contribuer à la sécurité énergétique de cette partie de l’Europe.

La combinaison des capacités GNL, des infrastructures de gazoducs, des interconnexions électriques et du développement des énergies renouvelables offre à la Croatie une réelle opportunité de consolider sa position internationale. Ainsi, le modèle de développement croate repose sur un triptyque géopolitique fondamental : stabilité politique et sécurité, intégration européenne et réformes structurelles, valorisation des atouts géographiques et touristiques. Bien sûr, cette réussite reste encore fragile face aux enjeux économiques et démographiques du XXIe siècle, alors que le pays reste confronté à des défis persistants : dépendance au tourisme, vieillissement démographique et émigration des jeunes diplômés.

Modèle de développement polycentrique

Ce développement polycentrique de la Croatie résulte également du passage sur son territoire de plusieurs corridors paneuropéens et de leurs ramifications. C’est notamment le cas du corridor X qui relie l’Europe centrale et le Proche-Orient, tandis que les axes de communication du corridor V liant le nord et le sud de l’Europe, ont comme points terminaux les ports croates. Ces derniers sont traditionnellement utilisés par plusieurs pays européens sans accès à la mer, tels que l’Autriche, la Hongrie, la Slovaquie ou la République tchèque, ainsi que par la Bosnie-Herzégovine voisine.

Avec la révision du règlement relatif au réseau transeuropéen de transport (RTE-T), qui a été récemment votée par le Parlement européen, la République de Croatie, outre les deux corridors existants (le corridor Méditerranée et le corridor Rhin-Danube), est désormais intégrée à deux autres : le corridor mer Baltique-mer Adriatique et le corridor Balkans occidentaux-Méditerranée orientale, ce qui ouvre de nouvelles perspectives d’investissement dans le secteur des transports.

Cette position géopolitique de jonction et une vocation pontique entre le Nord, l’Europe centrale et la Méditerranée, sera d’ailleurs au centre de la présidence croate durant l’année 2026 de l’Initiative des trois mers réunissant les pays ayant accès à la mer Baltique, à la mer Noire et à la mer Adriatique. La Croatie, qui cultive son image de « porte d’entrée de l’Europe centrale » vers l’espace méditerranéen, entend renforcer cette coopération régionale dans le domaine de la connectivité numérique, des transports et de l’énergie en Europe centrale et orientale.

Un rôle stabilisateur dans la région des Balkans occidentaux

L’année 2025 a été l’occasion de commémorer le 30e anniversaire de l’Accord de Dayton, qui a instauré la paix en Bosnie-Herzégovine. La Croatie signataire de cet accord a joué un rôle déterminant dans la fin de la guerre tout en étant aujourd’hui le plus fervent soutien de la Bosnie-Herzégovine sur la voie de son intégration européenne. La Croatie se considère comme la garante des droits politiques des Croates de Bosnie-Herzégovine, et elle estime que le plus grand défi de la Bosnie-Herzégovine est de garantir une représentation égale et des droits égaux à tous les trois peuples constitutifs.

La stabilité de la Bosnie-Herzégovine demeure ainsi un enjeu sécuritaire, économique et politique pour la Croatie, de même que la stabilité géopolitique des Balkans occidentaux ne constitue pas une question périphérique, mais est fondamentale pour une paix durable en Europe

Même si les relations avec la Serbie restent marquées par l’héritage conflictuel des années 1990, avec un contentieux mémoriel persistant sur la question des disparus de la guerre, des crimes de la guerre, et la question des réparations, la Croatie entend stabiliser ses relations avec Belgrade en développant les échanges économiques et diplomatiques.

La Croatie participe activement dans le cadre d’une coopération européenne, à la stabilisation de la région des Balkans occidentaux comme l’illustre l’initiative croato-slovène le Processus de Brdo-Brijuni lancé en 2013 afin d’accélérer les processus d’adhésion dans l’Union européenne des pays de la région des Balkans occidentaux. Les deux pays s’impliquent également en faveur du processus de Berlin, qui réunit les six pays des Balkans occidentaux et huit États membres de l’UE (France, Allemagne, Autriche, Croatie, Italie, Royaume-Uni, Slovénie, Pologne).

La Croatie s’est prononcée en faveur de l’élargissement européen, et soutient activement la perspective européenne du Monténégro, de la Macédoine du Nord et du Kosovo tout en se positionnant comme modèle de transition réussi et en tant que médiateur potentiel entre Bruxelles et les capitales balkaniques. Dans cette perspective, Zagreb est un membre actif de la « Trilatérale adriatique » (avec le Monténégro et l’Albanie), qui vise à développer et approfondir davantage la coopération trilatérale, en vue de contribuer à la stabilité et à la sécurité dans la région et au-delà.

La Croatie a joué un rôle moteur dans la coopération régionale en tant que membre de plusieurs initiatives de coopération régionale : l’initiative centre-européenne (CEI), le processus de coopération avec le Sud-est européen (SEECP), et le Conseil de Coopération régionale (RCC). La Croatie assurera durant l’année 2026 la présidence du groupe MED-9 de l’UE, qui réunit neuf États membres méditerranéens, dont elle entend renforcer la coopération à travers le Pacte pour la Méditerranée, en mettant l’accent sur la gestion des flux migratoires, les défis sécuritaires et le renforcement de la résilience de la région face à l’instabilité mondiale.

Avec l’entrée de la Croatie dans l’espace Schengen au 1er janvier 2023, la Croatie s’est vu confier le rôle de gardien des « frontières extérieures européennes », tâche difficile et complexe, sachant que ladite frontière, longue de plus de 1 350 kilomètres avec la Bosnie-Herzégovine, le Monténégro et la Serbie, se trouve sur la route migratoire dite des Balkans occidentaux. Enfin, la Croatie est entrée dans sa phase finale pour l’adhésion à l’OCDE (Organisation de coopération et de développement économiques), ce qui constituerait un couronnement de l’ensemble de son processus d’intégration européenne engagée depuis 1991.

Cette adhésion renforcera l’attractivité des investisseurs internationaux, et confirmera son intégration économique et institutionnelle au plus haut niveau international en termes de stabilité institutionnelle, de développement durable, tout en lui procurant une crédibilité internationale sur la carte économique mondiale.

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