Espagne : la mue stratégique d’une puissance discrète

1 avril 2026

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Photo : (c) Conflits Les communautés en Espagne

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Espagne : la mue stratégique d’une puissance discrète

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  • Après des années de sous-investissement, l’Espagne a franchi en 2026 le seuil des 2 % du PIB consacrés à la défense, amorçant une rupture budgétaire et technologique structurelle au sein de l’OTAN.

  • Son industrie de défense — Airbus, Navantia, Indra — représente désormais 12 % du PIB industriel et 215 000 emplois, plaçant Madrid au cœur des grands programmes européens comme le FCAS.

  • Engagée dans une quinzaine de pays, confrontée aux tensions autour de Ceuta et Melilla et aux menaces hybrides, l’Espagne redéfinit les contours de sa souveraineté à la croisée de l’Atlantique et de la Méditerranée.

De la « longue paix » à l’ère du réarmement

Longtemps cantonnée à un rôle secondaire sur la scène militaire occidentale, l’Espagne a engagé depuis le début des années 2020 une transformation profonde de son appareil de défense, mutation qui apparaît désormais structurelle. Ce phénomène s’inscrit de fait dans un contexte international marqué par la fin des fameux « dividendes de la paix » et par le retour de la conflictualité, notamment depuis le début de la guerre en Ukraine. Madrid cherche ainsi à concilier deux impératifs : d’une part, renforcer son ancrage atlantique au sein de l’OTAN et d’autre part, contribuer à l’autonomie stratégique européenne.

Ce repositionnement repose d’abord sur une rupture budgétaire nette avec la décennie précédente. Après avoir atteint un point bas de 0,81 % du produit intérieur brut (PIB) en 2016, les dépenses militaires espagnoles ont franchi en 2026 le seuil symbolique des 2 %, atteignant même 2,1 % du PIB selon les critères de l’Alliance atlantique. Ce chiffre représente près de 33,9 milliards de dollars (environ 31,3 milliards d’euros), dont plus de 16,1 milliards pour le seul ministère de la Défense.

Au-delà du volume, la structure des dépenses évolue puisque 44,17 % sont désormais consacrés aux équipements contre 37,87 % au personnel, signe d’un basculement vers une armée technologique.

Le défi budgétaire : entre ambition stratégique et contraintes sociales

Cette trajectoire ascendante pourrait toutefois n’être qu’une étape. En 2025, le sommet de l’OTAN de La Haye a en effet fixé un objectif bien plus ambitieux dans le domaine, à savoir porter les dépenses de sécurité à 5 % du PIB d’ici 2035, dont 3,5 % pour la défense stricto sensu. Aux yeux de l’Espagne, cet horizon constitue un défi politique majeur. Le gouvernement de gauche de Pedro Sánchez a effectivement exprimé ses réserves en la matière, qualifiant cet objectif d’« erreur absolue » en raison des risques qu’il ferait peser sur le modèle social de nombreux pays, dont le sien, et sur son caractère peu crédible.

Madrid tente néanmoins de négocier des marges d’interprétation en intégrant dans cet effort élargi les investissements liés à la résilience climatique ou encore à la sécurité énergétique. Il faut dire que le débat national reste vif : comment financer un effort militaire massif sans fragiliser les politiques publiques qui alimentent l’État-providence espagnol ?

Une armée en recomposition

La transformation militaire espagnole ne se limite cependant pas aux finances car elle concerne également son capital humain. En 2026, les forces armées espagnoles comptent 122 395 militaires d’active appuyés par 25 374 réservistes. L’objectif est d’atteindre 127 500 militaires d’ici 2029, ce qui implique un effort de recrutement soutenu.

L’année 2026 marque à cet égard un tournant avec l’ouverture de près de 11 913 postes par le ministère de la Défense

Pourtant, l’enjeu est tout autant qualitatif que quantitatif étant donné que les besoins se déplacent vers des profils hautement qualifiés comme les experts en cybersécurité, les ingénieurs en intelligence artificielle (IA) ou encore les spécialistes de la maintenance de systèmes complexes. Parallèlement, la réserve est revalorisée comme outil de résilience nationale, capable de mobiliser rapidement des compétences civiles en cas de crise majeure.

Une industrie de défense au cœur de la souveraineté

Une telle montée en puissance s’appuie par ailleurs sur un tissu industriel devenu stratégique. Le secteur de la défense représente désormais environ 12 % du PIB industriel espagnol et génère plus de 215 000 emplois directs et indirects. Il s’organise autour de grands acteurs, notamment le groupe Airbus Defence and Space, qui domine largement le paysage avec plus de la moitié de la production nationale, particulièrement grâce à ses sites de Séville (Andalousie) et Getafe (Communauté de Madrid).

Dans le domaine naval, le champion national Navantia incarne de son côté l’excellence technologique avec le développement du sous-marin S-80 Plus. Pour sa part, l’entreprise Indra joue un rôle central dans les systèmes électroniques et le programme aérien du futur tandis que Santa Bárbara Sistemas assure la production terrestre.

Il faut néanmoins rappeler que, malgré tout, le secteur espagnol reste fragmenté, spécifiquement en ce qui concerne les PME, ce qui limite encore sa compétitivité globale face aux grands acteurs européens.

Innovation et coopération européenne : les clefs du futur ?

Afin de compenser le caractère relatif de son poids militaire en Europe, l’Espagne mise sur l’innovation. Les investissements se concentrent ainsi sur les technologies de rupture, à l’image de l’IA, des systèmes autonomes, des technologies quantiques ou encore des jumeaux numériques appliqués à la maintenance militaire. Cette stratégie s’inscrit dans un cadre européen, Madrid étant fortement impliquée dans le Fonds européen de défense et dans plusieurs projets de coopération permanente.

Le programme de Système de combat aérien du futur (FCAS), mené avec la France et l’Allemagne, illustre cette ambition. Il doit permettre à l’Europe de disposer, à l’horizon 2040, d’une capacité aérienne de nouvelle génération intégrant drones, cloud de combat et IA

Les menaces qui pèsent actuellement sur ce projet, notamment en raison des désaccords franco-allemands, pourraient cependant compromettre les ambitions espagnoles en la matière, ce qui pousse notre voisin ibérique à multiplier les portes de sortie. Son objectif est en effet de ne pas perdre en compétences et de pouvoir se raccrocher à une autre collaboration internationale en cas de besoin.

Un arsenal en pleine évolution

Sur le plan opérationnel, les programmes espagnols d’armement témoignent quoi qu’il en soit d’un renouvellement accéléré. La Marine bénéficie par exemple du programme S-80 Plus, dont le deuxième sous-marin (le Narciso Monturiol) doit entrer en service en 2026, renforçant la capacité de dissuasion conventionnelle. Les frégates F-110, dotées de technologies de détection avancées, illustrent également cette montée en gamme ainsi que la capacité de l’Espagne à concevoir des navires et submersibles de dernière génération.

Pour sa part, l’Armée de terre se transforme autour du véhicule blindé 8×8 Dragón, véritable plateforme numérique intégrée au champ de bataille connecté. Quant à l’Armée de l’air, elle modernise sa flotte avec de nouveaux Eurofighter et prépare l’avenir avec le FCAS tout en consolidant ses capacités de transport (par l’achat d’A400M Atlas) et de drones (comme le Razor, de la firme espagnole Sener).

Une présence internationale renforcée

Une telle tendance se traduit également par une projection accrue à l’international. Environ 4 000 militaires espagnols sont de fait déployés en permanence dans une quinzaine de pays étrangers. L’Espagne joue par conséquent un rôle de premier plan dans plusieurs opérations, notamment la mission navale européenne Atalante dans l’océan Indien, qui vise à lutter contre la piraterie et dont elle assure le commandement depuis la base de Rota (Andalousie).

Sur le flanc est de l’OTAN, Madrid dirige de plus un groupement tactique en Slovaquie et participe à la défense des pays baltes. Elle reste de même très engagée au Liban dans le cadre de la FINUL ainsi qu’en Afrique, où elle contribue à la formation des forces locales, notamment au Sahel et dans le golfe de Guinée.

Entre océan Atlantique et mer Méditerranée : les défis géopolitiques

Notons que, de manière générale, la stratégie militaire espagnole repose sur un équilibre délicat entre fidélité à l’OTAN et ambition européenne. Elle s’accompagne d’une attention particulière portée au « flanc sud », considéré comme prioritaire. Les relations avec le Maroc restent sensibles, notamment autour des villes autonomes Ceuta et Melilla (revendiquées par Rabat), tandis que l’instabilité du Sahel constitue une menace directe, tant sécuritaire que migratoire.

Par ailleurs, l’Espagne doit faire face à la montée des menaces hybrides : cyberattaques, désinformation, pression sur les infrastructures critiques. Ces dangers transversaux renforcent l’importance de la résilience nationale et de la coordination entre acteurs civils et militaires.

Une puissance en redéfinition

En somme, l’Espagne apparaît en 2026 comme une puissance militaire en recomposition qui a su rompre au moins en partie avec le sous-investissement chronique pour devenir un acteur crédible de la défense collective. Son modèle repose sur un triptyque clair : essor budgétaire, innovation technologique et engagement international.

Des fragilités subsistent néanmoins, en particulier en matière de dépendance technologique et de soutenabilité financière. Pourtant, Madrid semble déterminée à assumer un rôle plus affirmé dans un ordre international instable. À la croisée des chemins entre puissance douce et puissance militaire, l’Espagne redéfinit de ce fait les contours de sa souveraineté au XXIe siècle.

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À propos de l’auteur
Nicolas Klein

Nicolas Klein

Nicolas Klein est agrégé d'espagnol et ancien élève de l'ENS Lyon. Il est professeur en classes préparatoires. Il est l'auteur de Rupture de ban - L'Espagne face à la crise (Perspectives libres, 2017) et de la traduction d'Al-Andalus: l'invention d'un mythe - La réalité historique de l'Espagne des trois cultures, de Serafín Fanjul (L'Artilleur, 2017).