<i class='fa fa-lock' aria-hidden='true'></i> Venise, puissance opportuniste

31 août 2026

Temps de lecture : 8 minutes

Photo : Venise (c) Conflits

Abonnement Conflits

Venise, puissance opportuniste

par

Tout, à Venise, exprime la puissance, mais rien ne revendique l’empire, bien que la Sérénissime ait un temps dominé toute la Méditerranée orientale.

C’est par une intelligence marchande, mêlée d’opportunisme et de réalisme, que la République s’est hissée au rang des grandes puissances.

Contrairement aux empires classiques, Venise s’est toujours interdit la démesure, préférant le contrôle des ports et des routes commerciales à la conquête territoriale.

Un article à retrouver dans le N°64. Chine : un défi pour l’Europe

Installée dans une lagune à la limite de la plaine lombarde, Venise a d’abord été un agrégat de petites cités qui se sont peuplées des populations fuyant les pillages du continent. Après la chute de l’Empire romain, les Lombards provoquèrent une fuite massive des familles du Nord de l’Italie qui vinrent trouver refuge dans les marécages de la lagune. Mais, en face, la mer n’était pas plus sûre. Ses reflux et ses agitations faisaient effondrer les bâtiments, perçaient les digues, en créaient d’autres, envasaient les installations. Pendant plus de quatre cents ans, les flottes byzantines et franques interdirent toute indépendance de la lagune. Plus tard, les escadres arabes, génoises et ottomanes menacèrent constamment Venise. Pourtant, la constellation de petites cités, malgré une pauvreté extrême, vit dans la mer une opportunité de projection unique. Les pêcheurs et les sauniers décidèrent de prendre la mer ; ils s’unirent. Par l’intelligence marchande qu’ils surent développer et entretenir, ils firent d’un lieu maudit une puissance dominante en Méditerranée.

La puissance d’opportunité

Jusqu’en l’an mil, les cités de la lagune durent lutter pour leur indépendance face aux ambitions franques et byzantines. Officiellement rattachées à Constantinople, elles étaient sous la responsabilité d’un évêque dont ils ne maîtrisaient pas la nomination. Les nominations religieuses étaient fondamentales pour la politique du haut Moyen Âge, au point qu’elles déclenchèrent des querelles violentes entre la papauté et les princes. Un matin de janvier 828, des marchands vénitiens apportèrent les reliques de saint Marc, plus jeune apôtre du Christ, qu’ils prétendaient avoir dérobés à Alexandrie. Qu’elles fussent vraies ou fausses, peu importait, les Vénitiens les installèrent aussitôt sur le Lido, fine bande de terre qui sépare la lagune de la mer Adriatique. Le Lido prenait non seulement et définitivement l’avantage politique sur toutes les autres cités, mais surtout la lagune pouvait désormais revendiquer sa spécificité religieuse. Elle gagnait là son indépendance.

C’est ensuite le commerce qui permit à Venise de s’imposer sur la Méditerranée. Toute son activité était orientée vers le profit. Ses navires se projetaient sur toutes les côtes de la Grande Mer ; ses multiples comptoirs et possessions attiraient dans l’ensemble du bassin méditerranéen, jusqu’en Crimée, les trésors d’entre les mondes. Tout, à Venise, devait être profitable. L’exemple du sel est parlant. Admirablement servie avec la lagune, Venise a volontairement étouffé ses activités salines pour importer le sel à grands frais depuis les comptoirs éloignés où il servait de lest aux trajets retour.

L’État lui-même, dirigé par les Conseils où siégeaient les marchands, était dirigé vers la performance des entreprises. Ainsi organisait-il des escadres vers chaque destination pour éviter aux marchands de contracter de coûteuses assurances. Une dizaine de galères commerciales se lançait à l’assaut des marchés accompagnée de navires de guerre, protégeant le convoi de la piraterie, des corsaires, et plus tard des Ottomans. Ces voyages pouvaient être organisés une ou deux fois par an. Grâce à ce système, les gains étaient importants : en un aller-retour, un marchand pouvait réaliser 20 à 60 % de bénéfices. Dirigée par des marchands, représentée par un doge qui devait se cantonner à représenter leurs intérêts, Venise fonctionnait comme une gigantesque entreprise.

Mais Venise ne se limitait pas à l’échange. Elle produisait. Si l’entreprise la plus importante était la construction navale, sous le contrôle croissant des Conseils au détriment des chantiers privés, la cité s’était aussi spécialisée dans les productions de luxe. Travail des fourrures, pierres précieuses et bijoux ont fait de Venise l’une des capitales de la mode. Elle se spécialisa aussi sur la forme la plus raffinée du drap de soie, bénéficiant d’un quasi-monopole sur le marché des tissus luxueux qu’elle échangeait en Orient. Ce n’est qu’au XVIe siècle, lorsque la Méditerranée commença de lui être disputée par les Ottomans, qu’elle se lança opportunément dans la production de laine.

Le doge Marino Grimani recevant les ambassadeurs persans, Gabriele Caliari (1568-1630), Venise, Palais des Doges

La puissance de projection

Audacieuse et maîtresse de la mer, Venise s’est constituée un vaste territoire sur la Méditerranée à partir des privilèges byzantins. Intelligemment, en 992, Venise avait envoyé sa marine soutenir les opérations du basileus en Italie du Sud contre les Normands en échange de privilèges commerciaux. Un nouveau chrysobulle (ou bulle d’or, document officiel de l’empereur), en 1082, conforta la République. En favorisant le commerce vénitien plus que le commerce byzantin lui-même, Constantinople entérina la domination de Venise sur la Méditerranée orientale qui allait durer près de quatre cents ans.

« Toutes les îles de l’archipel, tous les ports et villes de haute et de basse Romanie, en définitive tous les lieux de l’Empire grec sur le pourtour de la Morée et jusqu’à Constantinople étaient peuplés d’une foule d’hommes et de marchands vénitiens. » — Cardinal Daniele Barbaro (1514-1570)

Pour assurer sa présence en Méditerranée orientale, la navigation dans les Cyclades et l’accès au Bosphore, Venise devait assurer une excellente entente avec Constantinople. Les coups de force et les brusques renversements de la politique byzantine nécessitèrent bien des contorsions aux diplomates vénitiens.

Venise s’accommoda de tout, y compris du sac de Constantinople par les croisés en 1204. Sans doute avait-elle préparé l’événement, car elle négocia la possession des 3/8e de la ville, s’appropriant les meilleurs quais, les côtes et les îles de la mer Ionienne, la plus grande part du Péloponnèse et des Cyclades, Gallipoli et Rodosto, deux positions clés sur les détroits. Le doge racheta même une partie de la Crète et poussa l’audace d’ajouter à ses titulatures « seigneur du quart et demi de l’Empire de Romanie ». Lorsque vint la reconquête byzantine en 1260, les diplomates vénitiens surent habilement consolider la présence de la cité. Les chrysobulles de 1265 et de 1285 lui permirent de reconstruire ses quartiers dans la capitale et à Thessalonique, et de s’installer durablement à La Tana (Crimée) ainsi qu’à Trébizonde (Turquie actuelle). Des privilèges ensuite confirmés au XIVe siècle. À Constantinople même, son représentant auprès du basileus, puis du Sultan après 1453, est toujours parvenu à se maintenir comme l’un des premiers personnages de la capitale.

Lire aussi : Russie-Europe, aux racines d’un malentendu

Venise a patiemment tissé sa toile méditerranéenne, et avec beaucoup de réalisme. La force de l’habitude l’avait ancrée sur de multiples comptoirs, mais en Crète, elle s’imposa sur l’ensemble de l’île par la force, avec difficulté. Malgré l’achat de l’île, les seigneurs féodaux ne voulaient pas laisser la République s’y établir. Sa position stratégique à la croisée de la route vers la mer Noire et de celle vers le Levant, ses ressources riches en blé, huile et vin, encouragèrent la détermination de la République qui finit par mater les récalcitrants. Presque partout ailleurs, Venise s’est imposée soit en négociant par avance son arrivée auprès des notables locaux, soit après un ralliement devant la poussée turque : elle seule paraissait pouvoir protéger le Péloponnèse, Chypre, les Cyclades et les îles ioniennes des razzias.

Lire aussi : Famagouste : mon royaume pour Jérusalem

Venise encore a saisi toutes les opportunités sur le sol italien pour se constituer une solide puissance terrestre, le « domaine de la Terre ferme », politiquement solide et culturellement fécond. Elle se rendit maîtresse de la Lombardie et du Frioul et n’hésita pas — comme la plupart des cités italiennes de son temps — à jouer des alliances de circonstance avec la France ou le Saint-Siège. En prenant Padoue en 1405, elle fit de la ville l’un des grands centres intellectuels européens où les apprentis philosophes pouvaient être préparés par l’école du Rialto (1408), à Venise même. Les peintres vénitiens, parmi lesquels Gentile Bellini, Vittore Carpaccio, Giambellino, Giorgione, Titien, ont participé à l’éclat de la cité dans toute l’Europe. À Venise encore s’est développé l’un des plus grands centres internationaux du livre où parmi les 200 imprimeurs était Alde Manuce (1450-1515), artisan et humaniste de grand talent à l’origine de l’une des plus belles œuvres typographiques de la Renaissance, Le songe de Poliphile.

La puissance contenue

Mais, ce qui frappe à Venise, c’est l’empreinte d’une puissance contenue malgré le luxe. L’architecture de la ville l’exprime. Les palais sont luxueux, mais sans orgueil, la place Saint-Marc est grande et somptueuse, mais sans gigantisme, la cathédrale qui lui fait face, malgré l’exquise complexité de ses formes, n’est pas en démesure. Avec ses 45 mètres de hauteur et son style byzantin, elle est bien plus basse que Notre-Dame de Paris, la cathédrale de Florence ou Saint-Pierre de Rome, atteignant respectivement 93 mètres, 110 mètres et 139 mètres. Les rues, privées des grands plans urbains des XIXe-XXe siècles du fait du déclin vénitien et les canaux limitant l’espace, sont restées les mêmes. Il y a, malgré tout ce luxe, comme l’empreinte d’une certaine réserve traduisant l’esprit d’une aristocratie marchande qui sait sa réussite passagère et qui devra, plus tard, affronter des revers financiers. Tous les efforts de Venise semblent donc tournés vers le profit, l’investissement, le luxe, mais en évitant toujours la bascule dans la démesure, propre aux empires.

On a beaucoup parlé de « l’empire vénitien » parce que la République a été maîtresse d’un grand espace et qu’elle n’a eu de cesse de gagner des marchés. Mais en était-ce vraiment un ? L’empire est la démesure même, la poussée vers l’extérieur jusqu’à l’épuisement. Une telle politique n’a pas été celle de Venise. Bien au contraire. L’opportunisme du marchand est aussi très prudent, et cette prudence, qui n’interdit pas quelques audacieux coups de force diplomatiques, a dominé la politique vénitienne.

Honneur et intérêt 

Ainsi, à la tête des possessions de la République était un baile, qu’on peut traduire par « recteur », entouré d’un collège, qui devait gouverner avec « honneur et intérêt ». Rien de plus vénitien que cette formule. Elle traduit un programme simple : les richesses produites par la possession sont toutes tournées vers la capitale. L’intérêt de la République est prioritairement le contrôle des ports, des routes maritimes, des industries. Elle peut se défaire du reste.

Venise eut de cette manière l’habileté de respecter les libertés communales, les privilèges fiscaux et commerciaux, de conserver la physionomie de chaque province. En assurant la paix civile, elle gardait le contrôle du commerce.

« Nous te confions à toi, noble…, et te déléguons la charge de podestat pour… mois, afin d’administrer le lieu de… et son district, dont tu dirigeras et gouverneras les habitants pour l’honneur de notre domination, selon la justice et conformément aux statuts et règlements dudit lieu, sous réserve qu’ils ne soient contraires ni à notre honneur ni à notre État (onor e stato nostro)… »

La formule confiant au baile l’administration d’une terre vient clarifier cette idée. Comme elle est belle, elle mérite d’être citée ici. La gestion des territoires marins de Venise est ainsi interprétée sous la plume du véronais Scipione Maffei comme une tutelle fédérale, offrant aux Vénitiens l’opportunité, qu’ils ont bien sûr saisie, d’évoquer l’Empire romain. Mais c’était pour le verbe, car dans les faits, Venise n’a pas copié sur Rome l’infini mouvement d’expansion territoriale.

C’est aussi la priorité permanente au profit qui lui fit perdre pied face à la poussée turque. Se souciant peu du bonheur des peuples qu’elle devait protéger, développant insuffisamment les terres agricoles pour se concentrer sur le vin, plus rentable, Venise a laissé s’installer la pénurie alimentaire, parfois la famine, donc le malheur. Attisé par la propagande turque, le rejet de la République devint assez fort pour l’expulser progressivement de Méditerranée orientale et entamer son déclin général.

Lorsque les équilibres méditerranéens se sont rompus, la prudence marchande de la République, qui avait fait sa grandeur, a accéléré son retrait.

Mots-clefs : , ,

Voir aussi

Tanger-Med: towards a maritime and industrial hub on a global scale

In less than twenty years, Tanger-Med has risen from 61st to 17th place in the world for container ports. Willed by Mohammed VI, it is far more than a port: an integrated logistics and industrial complex, at the entrance to the Strait of Gibraltar. Its repercussions are felt across...

The guayabera: two myths on the same back

It is said to have been born in Cuba in the 18th century. In 2010, the guayabera became Havana's official protocol garment. Two men wear it today with the same ease and opposite intentions: the King of Spain and the leader of La France insoumise. A shirt that refuses the belt is...

Sweden’s grand strategy

Sweden, the country of the Varangians, has had a curious destiny. Geography suggested other configurations: either a unification of the Scandinavian peninsula (a union of Sweden and Norway, which did indeed occur on several occasions), or a gathering of the lands bordering the Gulf of...

À propos de l’auteur
Guy-Alexandre Le Roux

Guy-Alexandre Le Roux

Journaliste