L’Espagne abat ses cartes

21 septembre 2026

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L’Espagne abat ses cartes

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Depuis les cartes secrètes de Séville jusqu’aux modèles numériques des inondations de Valence, la connaissance du territoire accompagne depuis cinq siècles les ambitions et les inquiétudes de l’Espagne.

De la Casa de la Contratación aux géopolitologues contemporains, cette histoire raconte comment le savoir géographique et cartographique s’est mis, tour à tour, au service de l’empire, de l’État puis de la démocratie.

Le sens de la carte

Des cartes secrètes de Séville aux modèles numériques des inondations de la Communauté de Valence en 2024, la connaissance du territoire accompagne depuis cinq siècles les ambitions et les inquiétudes espagnoles. Longtemps mobilisée pour naviguer, conquérir et administrer, elle sert désormais à comprendre les déséquilibres régionaux, à encadrer l’urbanisation et à anticiper les crises. Cette histoire révèle dans tous les cas une constante : savoir où se trouvent les choses ne suffit jamais car il faut aussi déterminer qui décide de leur place et qui supporte les conséquences de ces décisions.

« Savoir où se trouvent les choses ne suffit jamais : il faut aussi déterminer qui décide de leur place et qui supporte les conséquences de ces décisions. »

Ainsi, lorsque les eaux ont ravagé les communes situées au sud de Valence, en octobre 2024, l’Espagne a découvert avec effroi qu’un territoire abondamment cartographié pouvait demeurer dangereusement mal préparé. Des zones industrielles, des logements, des routes et des équipements occupaient des espaces exposés aux crues tandis que l’enchaînement de la prévision météorologique, de l’alerte et de la protection des habitants révélait ses fragilités. La catastrophe posait une question qui dépasse la seule gestion des intempéries : comment transformer une connaissance scientifique disponible en décisions publiques capables de protéger effectivement la société ?

Cinq siècles plus tôt, dans les bureaux de la Casa de la Contratación de Séville, un autre problème de sécurité commandait déjà la production des mappemondes espagnoles. Il fallait en effet assurer la navigation entre les possessions de la Monarchie hispanique (1479-1716), recueillir les observations des pilotes et empêcher que des informations stratégiques ne profitent aux puissances concurrentes. Entre ces deux moments, les instruments ont radicalement changé mais la relation entre savoir géographique et pouvoir politique n’a jamais disparu. Elle s’est déplacée, passant du contrôle des routes océaniques à l’organisation des infrastructures, du recensement des ressources à la prévention des risques intérieurs ou extérieurs.

Parler d’une « école espagnole » de cartographie, géographie et géopolitique exige néanmoins une précaution puisqu’il n’existe ni doctrine unique, ni filiation ininterrompue qui conduirait naturellement des cosmographes impériaux aux universitaires contemporains. La cartographie produit des représentations, la géographie analyse les organisations spatiales ainsi que les relations entre sociétés et milieux pendant que la géopolitique étudie les rivalités de pouvoir inscrites dans l’espace. Ces domaines se croisent sans se confondre à travers des administrations, des universités, des établissements militaires et des réseaux scientifiques qui possèdent leurs traditions propres.

D’ailleurs, leur originalité commune tient moins à une théorie exclusivement nationale qu’à une expérience historique particulière. L’Espagne a effectivement dû penser un empire dispersé, moderniser un État traversé de profondes différences régionales, reconstruire ses institutions scientifiques après la guerre civile (1936-1939) et accompagner une décentralisation ambitieuse. Il lui faut aujourd’hui concilier attractivité touristique et habitabilité, transition énergétique et justice territoriale, ouverture internationale et maîtrise des vulnérabilités. La géographie et la géopolitique y deviennent ainsi des moyens de relier des problèmes que l’action publique traite trop souvent séparément.

Des cartes maîtresses pour un empire au long cours

La création de la Casa de la Contratación de Indias, en 1503, constitue un jalon essentiel de cette histoire institutionnelle. Installé à Séville, cet organisme encadre les échanges avec les territoires américains de la Monarchie hispanique et rassemble progressivement des fonctions commerciales, administratives, nautiques et scientifiques. De fait, Madrid ne peut sécuriser ses traversées sans organiser la transmission des connaissances accumulées en mer. Dans ce cadre, les ports, les vents, les courants, les récifs et les distances deviennent autant d’informations qu’il faut enregistrer, confronter et convertir en instruments de navigation.

En 1508, la création de la charge de Piloto Mayor, d’abord confiée à Amerigo Vespucci (1454-1512), donne une forme plus systématique à cette entreprise. Juan Díaz de Solís (1470-1516) puis Sébastien Cabot (1484-1557) lui succèdent. La diversité de leurs origines (un Italien, un Espagnol et un Anglais) démontre que cette science au service de l’Espagne est déjà profondément internationale étant donné qu’elle se construit par la circulation des hommes, des techniques et des expériences. Les souverains espagnols mobilisent par conséquent des compétences disponibles dans l’espace européen pour résoudre des difficultés concrètes bien avant l’apparition des disciplines universitaires modernes.

Le Padrón Real (carte de référence de la navigation transatlantique dont la première version date de 1507-1508) exprime cette volonté de centralisation monarchique. Les informations nouvelles rapportées par les voyages doivent permettre d’en corriger les tracés afin que les documents employés par les marins reposent sur une base commune. Sa valeur stratégique explique les efforts de confidentialité qui l’entourent sans qu’il faille imaginer un secret parfaitement étanche. Les savoirs circulent aussi par les copies, les mobilités professionnelles et les rivalités commerciales, ce qui rend leur contrôle toujours partiel à l’époque.

Reproduction d’une carte de 1529 attribuée à Diogo Ribeiro et montrant les connaissances incertaines des Espagnols autour des côtes américaines, où ils pratiquent pourtant le commerce. (C) Wikipédia

Une telle organisation révèle la difficulté fondamentale à laquelle est confrontée toute infrastructure consacrée à l’information : accumuler des observations ne garantit pas leur compatibilité. Les pilotes ne disposent pas toujours des mêmes instruments, leurs évaluations peuvent diverger et les conditions de navigation limitent la précision des relevés. La carte commune suppose donc des arbitrages sur la fiabilité des témoignages. Loin d’être une simple illustration du monde connu, elle résulte d’un travail de sélection et de validation dont dépend la sécurité des traversées.

Sous le règne de Philippe II (1556-1598), la volonté de connaître les territoires gouvernés prend également la forme de grandes enquêtes. Les Relaciones Topográficas, lancées en 1575 et poursuivies à la fin de la décennie, rassemblent des réponses locales sur les peuplements, les ressources, les activités et les particularités des lieux. Il faut bien les distinguer des Relaciones Geográficas de Indias, associées notamment au questionnaire de 1577 et destinées aux possessions américaines. De fait, les deux entreprises participent certes d’une même ambition administrative mais leur cadre territorial et leurs circuits institutionnels ne sont pas identiques.

Ces questionnaires constituent dans tous les cas des archives exceptionnelles parce qu’ils rapprochent des informations physiques, économiques et sociales. Ils permettent également de comprendre comment les habitants décrivent leurs ressources, leur environnement et leurs relations avec les localités voisines. Toutefois, les considérer comme des anticipations de la géographie contemporaine serait anachronique. Ils répondent en réalité aux besoins d’une monarchie d’Ancien Régime, s’appuient sur des catégories propres à leur époque et produisent une connaissance inégalement répartie selon la capacité des communautés à répondre.

La dimension impériale comporte aussi une face qu’une histoire des seuls grands cartographes laisserait dans l’ombre. Les savoirs locaux (notamment autochtones dans les territoires américains) contribuent d’un côté à la description des itinéraires, des ressources et des espaces habités. De l’autre, leur intégration dans les documents administratifs ne signifie pas que leurs producteurs contrôlent l’usage politique qui en est fait. Cartographier peut en effet favoriser la circulation et la connaissance mais aussi faciliter l’imposition de prélèvements, l’appropriation foncière et la domination coloniale.

Au XVIIIe siècle, la monarchie bourbonienne espagnole renforce encore la place des connaissances utiles dans ses projets de réforme. La géographie s’articule à l’astronomie, à l’hydrographie et à la mesure de la Terre. Jorge Juan (1713-1773) et Antonio de Ulloa (1716-1795) participent ainsi à partir des années 1730 à l’expédition géodésique menée dans les territoires alors rattachés au Pérou (dans l’actuel Équateur) avec les savants français associés à Charles Marie de La Condamine (1701-1774). Dans ce cadre, mesurer un arc de méridien permet de contribuer au débat sur la forme terrestre tout en perfectionnant les méthodes nécessaires à la navigation.

Sur le territoire péninsulaire, Tomás López (1730-1802) choisit une autre voie. Formé à Paris auprès du cartographe français Jean-Baptiste Bourguignon d’Anville (1697-1782), il rassemble les cartes antérieures, les renseignements administratifs et les réponses à des enquêtes adressées aux autorités locales, notamment ecclésiastiques. Son travail appartient ainsi largement à une cartographie de compilation dont la richesse descriptive ne doit pas masquer les limites en matière de précision. Après sa mort, ses fils réunissent ses cartes dans l’Atlas Geográfico de España, publié en 1804.

L’évolution du XVIIIe siècle ne se résume donc pas au remplacement d’un savoir ancien par une science exacte. Plusieurs pratiques coexistent effectivement : observations astronomiques, levés côtiers, questionnaires, copies de documents et descriptions régionales.

Date Événement Portée
1503 Création de la Casa de la Contratación de Indias Encadrement des échanges avec les Amériques
1575-1577 Relaciones Topográficas et Relaciones Geográficas de Indias Grandes enquêtes territoriales sous Philippe II
1870 Création de l’Instituto Geográfico Fondation de la géodésie et de la cartographie d’État
1968 Achèvement du Mapa Topográfico Nacional au 1:50 000 Première couverture cartographique complète du pays
1978 Constitution et État des autonomies Décentralisation de l’aménagement du territoire
1982-1999 Adhésion à l’OTAN puis intégration à la structure militaire Ancrage euro-atlantique de l’Espagne
2024 Inondations de la Communauté de Valence Défaillance de la prévention malgré la cartographie des risques
2026 Crise migratoire de Ceuta Tensions sur la frontière sud espagnole

Au millimètre près, l’État prend ses mesures

Le XIXe siècle donne à la cartographie une place centrale dans la construction de l’État libéral espagnol. Les besoins militaires persistent mais se combinent dorénavant aux exigences de la fiscalité, de la propriété, des travaux publics et de l’administration territoriale. C’est que construire une route, organiser un recensement ou définir les limites d’une circonscription exige de disposer d’informations suffisamment homogènes. La carte devient par voie de conséquence une infrastructure discrète de la modernisation, aussi indispensable que les réseaux qu’elle contribue à planifier.

« La carte devient une infrastructure discrète de la modernisation, aussi indispensable que les réseaux qu’elle contribue à planifier. »

L’entreprise de Francisco Coello de Portugal y Quesada (1822-1898) témoigne d’une semblable ambition. Son Atlas de España y sus posesiones de Ultramar, dont le catalogue de l’Institut géographique national (IGN) situe la publication entre 1847 et 1870, accompagne le Diccionario geográfico-estadístico-histórico de Pascual Madoz (1806-1870). L’association des cartes et des notices permet dans ce contexte de relier localisation, population, activités et équipements. Le projet ne juxtapose pas seulement des images et du texte car il propose une lecture organisée des ressources et des contrastes du pays.

La complémentarité entre les deux ouvrages annonce ce qui est amené à devenir un des principes les plus féconds de l’analyse territoriale : une information économique prend davantage de sens lorsqu’on connaît sa distribution tandis qu’une carte devient plus explicative lorsqu’elle s’appuie sur des données sociales et historiques.

Ajoutons que le 12 septembre 1870 est créé l’Instituto Geográfico, dont Carlos Ibáñez de Ibero (1825-1891) devient le premier directeur. L’appellation Instituto Geográfico y Estadístico date de 1873 et l’organisme rassemble alors des missions de géodésie, de nivellement, de topographie et de métrologie destinées à produire un cadre de référence national. La détermination de la forme de la Terre et la mesure précise des distances cessent d’être seulement des questions savantes et deviennent les conditions d’une représentation publique cohérente.

Carlos Ibáñez de Ibero, qui appartient au monde du génie militaire, voit son rayonnement dépasser largement les frontières espagnoles. Son implication dans les institutions internationales de géodésie ainsi que dans le Comité international des poids et mesures associe effectivement le chantier national à l’unification scientifique des références. Il faut dire que la précision acquise dans un pays n’a pleinement de valeur que si elle peut être raccordée à celle des autres nations. En résumé, la souveraineté cartographique se construit donc aussi par la coopération.

La jonction géodésique entre l’Espagne et l’Algérie, accomplie en 1879, donne une portée spectaculaire à cette ambition. Des observations réalisées de part et d’autre de la mer Méditerranée permettent de raccorder les réseaux européen et africain. L’opération inscrit donc les travaux espagnols dans un espace scientifique qui fait fi des limites politiques. Elle rappelle également combien l’Afrique du Nord occupe une position particulière dans la perception stratégique et savante de la péninsule Ibérique car la proximité physique, l’enjeu diplomatique et le terrain de coopération y demeurent étroitement associés.

Le chantier du Mapa Topográfico Nacional au 1:50 000 matérialise durablement cette mutation. À cette échelle, un centimètre sur la feuille représente 500 mètres sur le terrain, ce qui permet une lecture détaillée des reliefs, des voies de communication et des peuplements. La première feuille (celle de Madrid) paraît en 1875 mais la première couverture complète n’est achevée qu’en 1968, avec la feuille de La Aldea de San Nicolás (commune alors appelée San Nicolás de Tolentino), aux îles Canaries.

Mapa Topográfico Nacional 1:5.000. Hoja nº 559. Madrid. (C) Wikipédia

Une telle durée interdit logiquement de raconter la modernisation comme un progrès instantané. Lever, vérifier, dessiner et publier plus d’un millier de feuilles requiert des financements, du personnel, des instruments et une continuité administrative souvent éloignés de la perfection. Les transformations du territoire rendent en outre nécessaire une actualisation permanente. On comprend alors qu’une carte nationale n’est jamais définitivement terminée puisque routes, villes et usages du sol évoluent pendant que ses producteurs s’efforcent de les représenter.

La fondation de la Sociedad Geográfica de Madrid, en 1876, ajoute une dimension publique et coloniale à ce dispositif. Devenue ultérieurement Real Sociedad Geográfica, elle offre un lieu de discussion sur les explorations, les possessions extérieures et les possibilités d’influence espagnole, notamment au Maroc et dans le golfe de Guinée. La géographie participe ainsi à la fois à l’inventaire du territoire national et à la projection internationale d’un État dont les moyens ne correspondent plus à l’étendue de ses ambitions historiques.

Après la perte des colonies, retrouver le pays

La défaite de 1898 face aux États-Unis d’Amérique (qui scelle la perte de Cuba, de Puerto Rico et des Philippines) provoque un choc politique et intellectuel majeur outre-Pyrénées. Le débat ne porte plus seulement sur la puissance extérieure de l’Espagne mais aussi sur ses insuffisances internes. Le courant dit du « régénérationnisme » invite à réformer l’éducation, l’administration et l’économie pour sortir d’un déclin considéré comme évitable. Dans cette perspective, mieux connaître le territoire devient une condition du redressement national.

L’Institution libre d’enseignement (ILE), fondée en 1876 autour de Francisco Giner de los Ríos (1839-1915), contribue à renouveler la manière d’apprendre. L’excursion scientifique permet de confronter les connaissances scolaires aux paysages observés, de reconnaître des formes de relief et de comprendre les relations entre activités humaines et environnement. Le terrain ne constitue donc pas une distraction visant à agrémenter l’enseignement mais une méthode fondée sur l’attention, la comparaison et l’expérience directe des lieux.

Cette pédagogie possède bien évidemment une portée civique. Découvrir des territoires différents, observer les conditions de vie et comprendre les relations entre les régions peut de fait contribuer à former des citoyens plus attentifs à la diversité du pays. Le paysage cesse d’être uniquement un décor pittoresque ou patriotique et devient une archive matérielle des pratiques agricoles, des échanges, des techniques et des rapports sociaux, dont la lecture permet d’interroger le passé tout en envisageant des transformations futures.

En Catalogne, Pablo Vila (1881-1980) développe par exemple une géographie attentive aux bassins de vie et aux relations entre localités. Son rôle dans les travaux préparant la division comarcale adoptée en 1936 illustre cette articulation entre recherche et décision publique. Ainsi la comarque (comarca) constitue-t-elle un ensemble infra-régional dont la cohérence peut reposer sur les marchés, les déplacements, les paysages ou les appartenances historiques. Par conséquent, elle ne se réduit ni à un accident du relief, ni à une identité supposément immuable.

Or, la « comarcalisation » de l’Espagne pose une question qui demeure actuelle : à quelle échelle faut-il administrer des espaces dont les habitants entretiennent des relations quotidiennes ? La province, héritée pour l’essentiel d’une réforme de 1833 inspirée des départements français, garantit certes la stabilité dans la gestion mais ne correspond pas toujours aux échanges effectifs. En revanche, la comarca peut rapprocher l’action publique des pratiques locales sans être partout une collectivité dotée des mêmes compétences. Sa signification varie de fait selon les communautés autonomes et leurs choix institutionnels.

La Seconde République espagnole (1931-1939) ouvre de nouvelles perspectives à l’expertise territoriale, notamment dans les projets éducatifs et agraires. La guerre civile puis la dictature franquiste (1939-1975) interrompent toutefois brutalement ces dynamiques. Répression, épurations et exils désorganisent les milieux intellectuels et scientifiques. Il faut cependant éviter de réduire cette rupture à une simple disparition de la discipline puisque des individus, des méthodes et des sensibilités survivent dans des conditions politiques profondément transformées.

L’exil de Pablo Vila manifeste une des conséquences internationales de cette catastrophe. Après un passage par la Colombie, il poursuit son activité au Venezuela, où il contribue à renouveler la formation des enseignants et l’étude du territoire. Sa Geografía de Venezuela, publiée en deux volumes en 1960 et 1965, constitue à ce titre une référence majeure. Ce parcours ne correspond pas à l’exportation d’une science dans un espace vide car il s’inscrit dans des traditions locales préexistantes et dans des collaborations avec les chercheurs et institutions des pays d’accueil.

À travers ces circulations contraintes, la défaite républicaine de 1939 provoque une redistribution du capital scientifique. D’un côté, l’Espagne perd des enseignants et des animateurs institutionnels ; de l’autre, plusieurs sociétés latino-américaines bénéficient de leur expérience. Les relations intellectuelles entre les deux rives de l’océan Atlantique se recomposent donc autour de l’enseignement, des publications et des réseaux personnels. L’histoire géographique espagnole appartient dès lors aussi à celle des lieux où ses savants ont trouvé refuge.

Dans un autre ordre d’idées, la réforme agraire envisagée par la Seconde République donne toute sa profondeur à cette histoire. Décrire les sols ou les cultures ne permet pas, en soi, de comprendre la condition paysanne : il faut aussi étudier la propriété, les contrats, l’accès à l’eau et les débouchés commerciaux. C’est qu’au fond, une même aptitude agricole peut s’accompagner de structures sociales très différentes. Cette articulation entre environnement et organisation économique explique pourquoi la géographie rurale occupe une place durable dans la tradition espagnole, au croisement de l’observation matérielle et de l’histoire sociale.

Sous Francisco Franco, une discipline placée entre le relief et le silence

La création du Consejo Superior de Investigaciones Científicas (CSIC) en 1939 puis de l’Instituto Juan Sebastián Elcano et de la revue Estudios Geográficos en 1940 fournit à la recherche géographique un nouvel encadrement institutionnel après la guerre civile. Celui-ci appartient au dispositif scientifique du régime franquiste, dont les orientations idéologiques limitent la liberté intellectuelle. Il offre néanmoins des moyens de publication, de formation et de structuration à une communauté universitaire en pleine transformation.

Manuel de Terán Álvarez (1904-1984) et José Manuel Casas Torres (1916-2010) occupent une place déterminante dans cette consolidation. Le premier demeure associé à une lecture humaine des paysages et à l’étude des rapports entre histoire, peuplement et milieu. Quant au second, il contribue au développement des enseignements et des équipes, notamment à Saragosse et à Madrid. Autour de ces figures se constituent des réseaux de formation qui favorisent la multiplication des recherches et des carrières universitaires.

Dans ce contexte, l’influence française fournit un langage scientifique crucial. La géographie régionale fondée par Paul Vidal de la Blache (1845-1918) privilégie de fait l’observation détaillée, les relations entre les milieux et les sociétés, les paysages et les formes de vie. Elle permet d’articuler géomorphologie, agriculture, habitat et circulation dans une synthèse territoriale.

Dans une dictature, toutefois, le choix des objets et des mots n’est jamais entièrement indépendant des contraintes. Certes, une monographie rurale ou une étude de relief semble moins directement exposée qu’une enquête sur les conflits sociaux ou la répression politique. Cela ne signifie pas pour autant que tous les spécialistes de géographie physique partagent les mêmes convictions, ni que leurs recherches se réduisent à l’évitement du politique. La neutralité revendiquée peut simultanément protéger un travail sérieux et laisser hors du champ certaines relations de domination.

À titre d’exemple, les contacts avec la France ne cessent pas malgré l’isolement international du régime franquiste. Pierre Deffontaines (1894-1978), installé à Barcelone, et Jean Sermet (1907-2003), spécialiste des espaces méridionaux, contribuent aux échanges et à la connaissance des territoires espagnols. Lluís Solé Sabarís (1908-1985) participe pour sa part à la consolidation d’une géographie physique et régionale centrée sur la Catalogne où réside Pierre Deffontaines. Ces trajectoires montrent ainsi que les influences étrangères passent par des traductions mais aussi par des relations personnelles.

La géopolitique espagnole suit une trajectoire plus directement exposée aux transformations idéologiques. Les années 1940 voient circuler des références à la Geopolitik allemande, dans un contexte européen où les interprétations territoriales de la puissance servent fréquemment des ambitions autoritaires et expansionnistes. Les notions d’espace vital ou de destin géographique tendent de fait à présenter des projets politiques comme les conséquences naturelles d’une situation physique. Leur apparente objectivité masque bien souvent des choix de domination.

Dans un tel cadre, le cas de Jaime Vicens Vives (1910-1960) appelle une lecture nuancée. Son ouvrage España: geopolítica del Estado y del Imperio, publié en 1940, appartient à ce contexte alors que son parcours ultérieur témoigne d’évolutions intellectuelles considérables. Ainsi donc, il serait réducteur d’en faire un simple porte-parole de conceptions héritées de l’Allemagne nazie mais tout aussi trompeur de présenter ses premiers travaux comme déjà dégagés des imaginaires impériaux et des cadres idéologiques de l’Espagne de l’époque.

Avec la guerre froide (1947-1991), l’intérêt stratégique du régime franquiste se réoriente vers l’anticommunisme et le rapprochement avec Washington (concrétisé par les accords de 1953). La position de la péninsule Ibérique, ses accès maritimes et ses installations militaires acquièrent une valeur nouvelle dans le dispositif occidental. Le langage de la projection impériale cède ainsi progressivement du terrain à celui des alliances, des bases et des communications. La géographie demeure mobilisée par l’État mais la fonction internationale qu’on lui attribue se transforme.

La démocratie redistribue les cartes

La transition démocratique espagnole (1975-1982) modifie profondément les conditions d’exercice de la géographie. La Constitution de 1978 ouvre la voie à l’État des autonomies, dont la construction donne aux dix-sept communautés autonomes un rôle majeur dans la structuration du territoire, l’urbanisme et de nombreux domaines environnementaux. Cette métamorphose ne correspond cependant pas à un transfert instantané et uniforme de toutes les prérogatives en la matière : elle provient des métamorphoses induites par les statuts d’autonomie, les transferts successifs et l’articulation entre compétences nationales, régionales et locales.

Quoi qu’il en soit, pour les géographes, les conséquences de la démocratisation s’avèrent majeures. Les nouvelles administrations ont effectivement besoin de diagnostics régionaux, de cartes, d’analyses démographiques et d’évaluations environnementales. Les décisions sur les infrastructures, les espaces protégés, les implantations économiques ou l’expansion urbaine exigent de même des connaissances territorialisées. Les départements universitaires trouvent donc de nouveaux interlocuteurs alors même que se développe un marché professionnel au-delà de l’enseignement et de la recherche académique.

L’aménagement du territoire (ordenación del territorio) devient par voie de conséquence une des notions centrales d’une semblable mutation puisqu’elle comprend l’organisation réfléchie des activités, des équipements et des protections à différentes échelles. Les travaux du géographe Florencio Zoido Naranjo (né en 1947) soulignent sa dimension scientifique, politique et administrative : il s’agit de comprendre le territoire, de définir collectivement des objectifs et de mobiliser des instruments permettant leur réalisation. La planification ne peut donc être ramenée au dessin d’un zonage ou à l’application mécanique d’une règle.

Concrètement, choisir l’emplacement d’une zone industrielle engage plusieurs questions liées. Par exemple, l’accès routier à un espace donné doit être confronté au risque d’inondation, à la disponibilité en eau, aux besoins de logement des salariés et aux effets de ces changements sur les terres agricoles. En somme, une solution favorable selon un seul critère peut se révéler coûteuse pour l’ensemble du territoire lorsque l’on prend de la hauteur. Or, l’apport du géographe réside précisément dans cette capacité de mise en relation qui transforme une mesure ponctuelle en problème d’organisation spatiale.

Une telle orientation ne constitue pas une exclusivité espagnole car d’autres traditions européennes participent également à la planification. Elle prend cependant une importance particulière dans un pays où décentralisation, urbanisation rapide et développement touristique créent simultanément de fortes demandes d’expertise. Les géographes participent ainsi donc à des plans urbains, à des stratégies littorales, à des études de paysage et à des politiques de développement local, au contact du droit administratif et des sciences environnementales.

L’Association des géographes espagnols, créée en 1975, accompagne ce mouvement. Elle devient en 2019 l’Association espagnole de géographie (tout en conservant le sigle AGE). Ses congrès, ses groupes thématiques et ses publications structurent une communauté diverse dont les spécialités vont du climat au tourisme et de la géographie rurale à la pensée théorique. Cette fédération favorise la visibilité collective d’un métier qui reste parfois moins immédiatement identifié par le grand public que celui d’architecte ou d’ingénieur.

La loi 16/1999 du 4 mai crée de plus l’Ordre des Géographes (Colegio de Geógrafos) comme corporation de droit public. Une telle reconnaissance marque une étape dans l’organisation et la défense de la profession même s’il faut distinguer l’existence d’un ordre professionnel de l’attribution automatique d’un monopole sur toutes les actions territoriales. La capacité à intervenir dans un projet dépend en effet de la nature des travaux, des règles en vigueur et, dans la perspective des marchés publics, des conditions de la commande.

La tension entre autonomie scientifique et dépendance à la commande devient alors centrale. Le professionnel peut être chargé d’évaluer un projet dont le client souhaite déjà la réalisation ; sa valeur ne devrait pourtant pas résider dans la production d’une justification favorable mais dans l’identification des effets, des risques et des solutions de remplacement. L’utilité publique de la géographie suppose en résumé une déontologie capable de préserver la qualité du diagnostic face aux attentes économiques ou politiques.

Une science aux frontières ouvertes

La géographie et la géopolitique espagnoles contemporaines se sont construites par des emprunts, des adaptations et des controverses. Pour elles, l’héritage français demeure important mais coexiste avec les apports germaniques, anglo-américains et latino-américains. Présenter cette évolution comme une succession d’écoles, chacune remplaçant la précédente, serait trop simple. Les méthodes s’accumulent et se recomposent tandis que les choix scientifiques varient selon les universités, les générations et les objets étudiés.

L’apport germanique ne se limite pas aux usages politiques de la géographie étant donné qu’il concerne aussi la géodésie, la rigueur des réseaux de mesure et, plus tard, la réflexion sur l’organisation des villes. La théorie des lieux centraux de Walter Christaller (1893-1969) fournit notamment un modèle pour analyser la distribution hiérarchisée des services et des centres urbains. De même, elle aide à poser des questions sur les aires d’influence sans dispenser de vérifier les particularités historiques et sociales de chaque région.

À partir des années 1970, les approches quantitatives anglo-américaines contribuent à renouveler les outils ibériques. Les travaux de Brian Berry (1934-2025) et de Peter Haggett (1933-2025) diffusent l’analyse des réseaux, des localisations et des régularités spatiales. Dorénavant, la mesure ne sert plus seulement à produire une carte exacte ; elle permet de tester des relations entre phénomènes. Distances, densités, accessibilité et distribution des activités deviennent les variables d’une géographie davantage tournée vers l’explication et la comparaison.

Dans le même temps, les courants radicaux et marxistes interrogent les mécanismes de production de l’espace. Les analyses de David Harvey (né en 1935) puis d’autres auteurs comme Neil Smith (1954-2012) éclairent les liens entre investissement, rente foncière, transformations urbaines et inégalités sociales. Les villes espagnoles offrent un terrain particulièrement fécond à ces questionnements dans un contexte d’expansion immobilière, de gentrification, de massification touristique, de migrations internes et de réorganisation des quartiers. L’espace apparaît comme un produit des rapports économiques autant que comme leur support.

L’Espagnol Horacio Capel (né en 1941) joue un rôle essentiel dans ce renouvellement. Son ouvrage Capitalismo y morfología urbana en España, paru en 1975, associe l’étude des formes urbaines à celle des mécanismes économiques qui les produisent. Plus tard, l’étude Filosofía y ciencia en la Geografía contemporánea (1981) nourrit la réflexion sur les fondements de la discipline. L’enjeu dépasse le choix d’une technique car il s’agit de comprendre comment se constituent les savoirs et quelles conceptions du monde orientent leur questionnement.

La revue Geo Crítica, dont les cahiers commencent à paraître en 1976, devient également un des instruments de cette ouverture. Le développement numérique intervient ensuite, avec notamment Scripta Nova, de Biblio 3W et d’Aracne. Les publications, colloques et échanges éditoriaux créent à leur tour un espace de discussion reliant l’Espagne à l’Amérique latine. Leur intérêt réside dans la confrontation des situations urbaines, des traditions théoriques et des expériences sociales plutôt que dans la diffusion à sens unique d’une doctrine espagnole.

Cette circulation atlantique prolonge les réseaux de l’exil républicain tout en changeant leur nature. En effet, les universités latino-américaines ne sont plus de simples destinataires : elles produisent leurs propres analyses des inégalités, de l’urbanisation et des conflits territoriaux. Les échanges en espagnol et en portugais permettent par la même occasion de discuter des expériences que les circuits scientifiques dominés par l’anglais rendent parfois moins visibles.

Le rapprochement avec le Portugal illustre une autre échelle de coopération. Les Colloques ibériques de géographie, organisés depuis 1979, donnent une continuité scientifique à l’étude d’un espace longtemps fragmenté par la frontière. Les travaux sur cet espace (bassins du Douro, du Tage et du Guadiana, Eurorégion Galice-Nord du Portugal, etc.) démontrent que les problèmes territoriaux ignorent souvent les limites des administrations qui doivent les résoudre.

Rubén Camilo Lois González incarne cette attention aux dynamiques transfrontalières et à l’insertion internationale de la géographie espagnole. Sa participation aux responsabilités de l’Union géographique internationale (UGI) s’inscrit dans un engagement collectif plus large. L’IGN et le Centre national d’information géographique (CNIG) contribuent de même à des coopérations techniques avec l’espace latino-américain autour de la cartographie, de la formation et des infrastructures de données.

Derrière l’écran, le terrain reprend ses droits

Les technologies de l’information géographique ont transformé les pratiques professionnelles espagnoles sur les dernières décennies. Un système d’information géographique permet effectivement d’associer des objets localisés à des données puis de croiser différentes couches (bâtiments, population, relief, réseaux ou encore zones protégées). La carte affichée à l’écran est une des sorties possibles d’un ensemble qui sert aussi à calculer, comparer et simuler.

Le plan national d’orthophotographie aérienne, lancé en 2004 outre-Pyrénées, constitue une infrastructure majeure de ladite transformation. Les orthophotographies corrigent en effet les déformations liées aux prises de vue et au relief afin de rendre les images compatibles avec des mesures et des superpositions cartographiques. La possibilité de comparer des couvertures successives facilite l’analyse de l’urbanisation, du recul des terres agricoles ou de la transformation des littoraux. Une semblable technique devient une source structurée pour suivre les changements d’usage du sol.

À partir de 2009, l’intégration du LiDAR au programme ajoute la troisième dimension. Cette technique utilise des impulsions laser pour produire des nuages de points décrivant les formes du terrain, les bâtiments et la végétation. La première couverture nationale dans le domaine est ainsi achevée en 2015. Les modèles dérivés permettent d’étudier les pentes, les écoulements et certaines caractéristiques des forêts avec un niveau de détail dont les cartographes du XIXe siècle n’auraient pu rêver.

Ces outils prennent leur valeur dans un ensemble plus vaste associant les bases d’occupation du sol (comme le système d’information sur l’occupation des sols d’Espagne, ou SIOSE, et Corine Land Cover), les productions de l’IGN et les ressources européennes. L’interopérabilité vise à rendre ces données utilisables ensemble en dépit de la diversité de leurs producteurs. Le cadre européen INSPIRE accompagne cette logique : une information géographique enfermée dans un format isolé ou dépourvue de métadonnées perd une grande partie de son utilité collective.

Le terrain conserve toutefois une fonction irremplaçable. Une visite peut en effet révéler un passage obstrué, une activité absente des fichiers ou des usages quotidiens qu’aucune nomenclature ne décrira correctement. Un entretien peut également expliquer pourquoi des habitants évitent un équipement pourtant proche ou pourquoi un logement officiellement disponible ne l’est pas réellement. La compétence géographique consiste donc à faire dialoguer ces observations avec les bases de données sans ériger l’une ou l’autre en source suffisante.

Quand l’eau déborde, l’aménagement est mis à sec

L’importance de l’hydroclimatologie dans la recherche espagnole s’explique par la diversité des régimes pluviométriques et par leurs fortes irrégularités. Les régions atlantiques humides, les plateaux intérieurs, les montagnes et les espaces méditerranéens semi-arides n’imposent effectivement pas les mêmes contraintes. Dans certaines zones, une longue période sèche peut même précéder des précipitations torrentielles. L’étude des moyennes annuelles doit donc être complétée par celle de la répartition saisonnière, des intensités et des enchaînements météorologiques.

Les travaux de Jorge Olcina Cantos (né en 1966) à l’Université d’Alicante s’inscrivent dans cette tradition attentive aux relations entre climat et aménagement. Son ouvrage Climas y tiempos de España, publié en 2001 avec Javier Martín Vide (né en 1957), témoigne d’un effort de synthèse dans le domaine. L’étude des risques élargit ensuite la question : il ne suffit pas d’expliquer pourquoi une pluie exceptionnelle survient, encore faut-il comprendre pourquoi elle atteint certaines populations et provoque des dommages aussi inégalement répartis.

La distinction entre aléa, exposition et vulnérabilité est ici fondamentale. L’aléa correspond au phénomène potentiellement dangereux ; l’exposition désigne les personnes et les biens présents dans l’espace concerné ; la vulnérabilité renvoie à leur fragilité et à leur capacité de protection. Une crue comparable peut produire des conséquences très différentes selon les constructions, les infrastructures, l’information disponible et les possibilités d’évacuation. La catastrophe résulte de leur combinaison plutôt que de la seule violence météorologique.

L’épisode climatique de 2024 dans la Communauté de Valence en fournit une démonstration tragique. L’agence espagnole de météorologie (AEMET) mesure le 29 octobre 2024 dans la commune de Turís 771,8 millimètres de précipitations sur la journée civile, soit 771,8 litres d’eau par mètre carré. L’épisode meurtrier, qualifié de « goutte froide » et dont le bilan dépasse 230 morts, touche particulièrement la périphérie de Valence. Pourtant, l’expression « goutte froide » fait référence à une dépression isolée en altitude, ce qui permet de décrire une configuration atmosphérique mais ne signifie en rien que chacune de ces dépressions provoque automatiquement des pluies d’une telle intensité.

Or, l’urbanisation des plaines inondables, les obstacles aux écoulements et la concentration des activités dans les secteurs exposés du sud de Valence (communes de Paiporta, Picaña, Sedaví, Alfafar, Benetúser, Masanasa et Catarroja) contribuent à expliquer l’ampleur des dommages constatés. Ils ne suffisent cependant pas à rendre compte, à eux seuls, de chaque décès ou de toutes les défaillances : la chronologie des alertes, les déplacements, les conditions de travail et la coordination des secours doivent également être examinés. Les analyses territoriales permettent précisément d’articuler ces facteurs sans substituer une cause unique à une enquête complète.

Le système national de cartographie des zones inondables fournit à son tour des informations essentielles pour la prévention. Néanmoins, son existence ne garantit ni sa traduction dans les plans d’urbanisme, ni sa compréhension par les habitants. Une carte peut ainsi indiquer une probabilité sans expliquer clairement les comportements nécessaires.

L’« Espagne vidée » fait le plein de contradictions

L’expression España vaciada (« Espagne vidée ») a donné une forte visibilité aux déséquilibres démographiques qui touchent notre voisin ibérique. Elle ne désigne pas seulement une faible densité mais une lecture politique du dépeuplement de certaines zones comprise comme le résultat de transformations économiques et de décisions publiques plus ou moins conscientes. Le contraste avec la locution España vacía (« Espagne vide ») est à cet égard significatif : le second décrit un état tandis que l’autre suggère un processus et invite à rechercher des responsabilités. Les mots orientent ainsi la manière d’établir les solutions.

Outre-Pyrénées, la représentation d’un littoral dynamique opposé à un intérieur désertifié reste cependant trop schématique. Madrid, par exemple, concentre activités et population au cœur de la péninsule Ibérique et certaines villes intérieures (Valladolid, Albacete, Tolède, Burgos, etc.) conservent une forte attractivité. Au contraire, plusieurs espaces proches des côtes (comme en Galice et dans la Principauté des Asturies) connaissent le vieillissement et un net recul démographique. Les géographes doivent donc distinguer plusieurs trajectoires selon l’accessibilité, la structure économique, la présence de services et les relations avec les pôles urbains voisins.

Dans ce cadre, la densité moyenne est un indicateur insuffisant pour mesurer l’expérience de l’éloignement. Un territoire peu peuplé peut effectivement disposer d’un réseau de petites villes relativement proches alors qu’un autre cumule dispersion de l’habitat et longs trajets. Le temps nécessaire pour rejoindre le cabinet d’un médecin, une école ou un commerce peut donc être plus révélateur que le nombre d’habitants au kilomètre carré. L’analyse de l’accessibilité replace ainsi les conditions concrètes de la vie quotidienne au centre du diagnostic.

Le plan gouvernemental adopté au sujet de l’España vaciado en mars 2021 prévoyait 130 mesures et annonçait plus de 10 milliards d’euros d’investissement pour répondre à ce défi démographique. Son ampleur traduit la reconnaissance politique du problème mais un montant annoncé ne constitue pas à lui seul une preuve de transformation territoriale. L’évaluation doit également examiner l’exécution des crédits, leur répartition et leurs effets sur les services, l’emploi et l’installation durable des habitants.

Les projets éoliens et photovoltaïques rendent cette question particulièrement sensible. Ils peuvent en effet procurer des recettes et contribuer à la transition énergétique tout en soulevant des conflits sur les paysages, les usages agricoles et la distribution des bénéfices. Certains acteurs locaux dénoncent de fait une logique extractive dans laquelle les territoires ruraux fournissent des ressources sans maîtriser les décisions.

À l’autre extrémité du spectre, les espaces touristiques connaissent les tensions de la concentration. L’Institut national des statistiques (INE) comptabilisait en effet 93,8 millions d’arrivées de touristes internationaux en 2024 et 96,8 millions en 2025. L’Espagne en vise même 100 millions pour 2026. Ces flux annuels ne correspondent évidemment pas à autant de personnes présentes simultanément mais donnent la mesure de l’attractivité espagnole. Leur distribution saisonnière et locale importe davantage pour comprendre les pressions sur l’eau, les transports, les déchets et le logement.

Les meublés touristiques, les investissements immobiliers et la montée des prix peuvent effectivement fragiliser l’habitabilité de certains quartiers et compliquer l’hébergement des salariés. Le tourisme n’explique cependant pas seul toutes les difficultés résidentielles, qui dépendent aussi de l’offre, des revenus et des politiques foncières. Les équipes spécialisées des îles Baléares, de Barcelone ou encore de Saint-Jacques-de-Compostelle travaillent précisément sur ces articulations. La question commune aux campagnes dépeuplées et aux centres saturés devient alors celle du droit de vivre durablement dans un territoire.

Détroit devant, la puissance change d’échelle

Sur le plan géopolitique, la position internationale de l’Espagne ne se comprend pas à partir de la seule péninsule Ibérique. Les îles Baléares l’inscrivent dans la Méditerranée occidentale ; les îles Canaries, dans l’océan Atlantique et au large de l’Afrique ; tandis que Ceuta et Melilla donnent à sa frontière méridionale une configuration particulière. L’axe Baléares-Détroit-Canaries, traditionnellement invoqué dans l’analyse de notre voisin ibérique, synthétise une lecture stratégique de ces espaces et constitue un schéma d’analyse utile sans résumer à lui seul l’ensemble des doctrines de défense ni tous les intérêts extérieurs espagnols.

Les travaux du Centre supérieur des études de la défense nationale (CESEDEN) et de l’Institut espagnol des études stratégiques (IEEE) abordent ces routes maritimes mais aussi les infrastructures critiques et les instabilités régionales. À travers, par exemple, les Cuadernos de Estrategia, ils examinent aussi les relations entre position géographique, capacités militaires et dépendances économiques.

La valeur d’un espace dépend toutefois des moyens disponibles, des alliances et des règles internationales. La situation sur une carte ne produit donc jamais automatiquement de la puissance ou de la diplomatie. Le changement de position espagnole sur le Sahara occidental, en 2022, illustre ce phénomène. Le gouvernement socialiste de Pedro Sánchez a choisi à cette date de présenter la proposition marocaine d’autonomie sahraouie comme la base « la plus sérieuse, crédible et réaliste » pour résoudre le différend territorial sahraoui dans le cadre des Nations unies. Ce rapprochement avec Rabat s’accompagne toutefois de tensions avec Alger, fournisseur capital de gaz naturel et de pétrole brut pour notre voisin ibérique mais aussi soutien de l’indépendantisme sahraoui.

Les infrastructures gazières et les projets de corridors d’hydrogène inscrivent d’ailleurs eux aussi l’Espagne dans des réseaux qui dépassent ses frontières. Leur portée dépend de conditions économiques, industrielles et techniques autant que de la géographie physique. Dans ce cadre, l’analyse géopolitique consiste notamment à distinguer les ambitions, les décisions financées et les infrastructures opérationnelles, dont les effets territoriaux ne sont pas équivalents.

Dans l’espace africain, la route migratoire des îles Canaries pose des questions de coopération internationale, de sauvetage et d’accueil. De la même façon, à Ceuta et Melilla, la proximité avec le Maroc se combine aux dispositifs de contrôle frontalier. Les étudier uniquement comme des enjeux sécuritaires effacerait les trajectoires humaines, les obligations de protection et les dépendances locales. À l’inverse, ignorer les rapports entre États empêcherait de comprendre les conditions politiques dans lesquelles ces mobilités sont encadrées. C’est ce qu’a rappelé la crise migratoire de Ceuta qui a débuté en juillet 2026.

En Espagne, la géopolitique critique, associée notamment aux travaux d’Heriberto Cairo (né en 1958) et à la revue Geopolítica(s), interroge précisément les catégories employées pour décrire ces situations. Elle analyse ainsi la réalité des frontières, les représentations des menaces et les rapports entre centres et périphéries. Les apports d’Yves Lacoste (1929-2026), de John Agnew (né en 1949) ou encore de Gearóid Ó Tuathail (né en 1962) nourrissent ces recherches. À partir de leurs travaux, Heriberto Cairo rompt avec la géopolitique classique afin de déconstruire les discours de pouvoir et d’inclure de nouveaux acteurs dans la description des relations internationales.

Il estime de fait que la géographie ne constitue pas un ensemble de données neutres et objectives qui conditionneraient de manière automatique le fait politique. Au contraire, il considère que toute représentation géopolitique est une construction sociale et que tout discours géopolitique sert des intérêts de pouvoir. De même, Heriberto Cairo veut dépasser ce qu’il nomme lui-même « fétichisme de l’État », non pas pour rejeter toute analyse des acteurs étatiques mais pour intégrer à sa réflexion les protagonistes transnationaux, les mouvements sociaux, les élans de solidarité et les pratiques de contestation.

Cette volonté de déplacer le regard ne concerne cependant pas seulement les objets étudiés : elle invite également à relire l’histoire de la discipline outre-Pyrénées. Si Heriberto Cairo interroge les discours qui présentent les frontières, les alliances ou les zones d’influence comme des évidences, c’est aussi parce que la pensée géopolitique espagnole s’est longtemps construite autour desdites représentations. L’empire, la vocation africaine, l’Hispanité ou l’appartenance occidentale ont ainsi fourni des cadres pour établir la place du pays dans le monde. Revenir sur leur élaboration permet de comprendre ce que la géopolitique critique analyse, à savoir moins la nécessité d’étudier la puissance que la manière de déterminer qui l’exerce, au nom de quels intérêts et sur quels territoires.

Avant la raison d’État, les raisons de l’empire

Une semblable histoire exige de distinguer les antécédents de la géopolitique de sa constitution comme discipline en tant que telle. Les juristes espagnols du XVIe siècle et les diplomates des Habsbourgs ne pratiquent évidemment pas une science appelée « géopolitique », dont la formulation intervient beaucoup plus tard. Ils réfléchissent pourtant déjà à des questions fondamentales dans ce cadre, à l’instar de la légitimité de l’appropriation territoriale, de la liberté de circulation, de l’organisation des espaces impériaux et des conditions de conservation de la puissance. Il existe ainsi une histoire espagnole de la pensée de l’ordre mondial, qui s’appuie sur la géographie et la cartographie, et qui s’avère bien antérieure à l’adoption du vocabulaire géopolitique contemporain.

Le traité de Tordesillas, signé le 7 juin 1494, matérialise cette articulation entre représentation spatiale et prétention politique. Les Couronnes ibériques conviennent en effet d’une ligne de démarcation située à 370 lieues à l’ouest des îles du Cap-Vert, destinée à répartir leurs possibilités d’expansion. La précision apparente du chiffre contraste avec les difficultés de localisation d’une telle limite dans l’océan. Surtout, l’accord transforme une négociation entre souverains européens en principe d’organisation d’espaces dont les populations n’ont pas participé à la décision.

Lignes de partage entre le Royaume de Castille et le Portugal aux 15e et 16e siècles. (C) Wikipédia

Le traité de Saragosse, conclu en 1529 autour des intérêts espagnols et portugais en Asie, prolonge cette tentative de règlement des rivalités par une délimitation planétaire. De tels arrangements ne doivent toutefois pas être assimilés à une reconnaissance universelle de souverainetés effectives étant donné qu’ils engagent d’abord leurs signataires. Au contraire, les autres puissances et les sociétés concernées ne se trouvent pas, par leur seule existence, soumises à un ordre ainsi établi. Dès ses premiers développements, la projection mondiale espagnole révèle par conséquent l’écart entre une prétention juridique, une représentation cartographique et la capacité concrète de gouverner.

Les débats associés à l’École de Salamanque portent précisément sur les justifications de cette domination. Dans sa Relectio de Indis, datée de 1539, Francisco de Vitoria (1483-1546) conteste notamment que l’absence de christianisme suffise à priver les peuples américains de leurs possessions et de leurs autorités légitimes. Sa réflexion remet en question certains titres invoqués pour la conquête sans aboutir pour autant à un rejet général de toute intervention espagnole. Les droits de communication, de circulation et de prédication qu’il examine peuvent eux-mêmes ouvrir de nouvelles possibilités de contrainte lorsque leur exercice est refusé.

L’importance de cette pensée réside par conséquent dans ses tensions autant que dans ses innovations. Le droit des gens peut limiter la violence impériale mais peut également reformuler les conditions dans lesquelles celle-ci devient admissible. Bartolomé de Las Casas (1484-1566) pousse pour sa part la dénonciation des violences de la conquête et la défense des populations autochtones dans une direction particulièrement exigeante. Quant aux discussions sur la liberté des mers auxquelles contribue Fernando Vázquez de Menchaca (1512-1569), elles interrogent la possibilité pour une puissance de s’approprier des espaces de circulation. En somme, ce patrimoine intellectuel ne constitue ni une anticipation parfaite des droits humains contemporains, ni une simple justification uniforme de l’empire.

Au XVIIe siècle, le problème géopolitique espagnol se déplace progressivement de l’expansion vers la conservation. Diplomate et auteur de l’ouvrage Idea de un príncipe político-cristiano, publié en 1640, Diego de Saavedra Fajardo (1584-1648) réfléchit à la conduite du souverain dans un environnement de rivalités européennes. La dispersion des possessions impose alors de penser les alliances, les communications terrestres et le coût de la guerre. Le « Chemin espagnol », qui permet d’acheminer des soldats depuis l’Italie vers les Pays-Bas en pleine rébellion, montre à cet égard qu’un empire dépend autant des territoires traversés et des permissions obtenues que des espaces directement contrôlés. La puissance apparaît d’ores et déjà comme une organisation de relations et non comme la seule addition de superficies.

L’Afrique pour horizon, le déclin en arrière-plan

Après les indépendances américaines du début du XIXe siècle, la réflexion extérieure espagnole doit composer avec une contradiction durable : l’héritage d’une monarchie mondiale subsiste dans les représentations alors que ses moyens d’action se sont fortement réduits. L’Afrique du Nord offre dans ce contexte un espace de proximité où reconstruire une ambition. La guerre hispano-marocaine de 1859-1860 puis le développement des sociétés géographiques et des entreprises d’exploration donnent à l’africanisme ibérique une visibilité croissante. Toutefois, celui-ci ne forme pas une doctrine parfaitement homogène puisque les intérêts commerciaux, les préoccupations militaires, la curiosité savante et le nationalisme colonial se combinent selon des proportions variables.

La proximité du Maroc fournit en particulier un argument commode pour transformer une ambition d’expansion en nécessité défensive. Présenter la rive méridionale du détroit comme le prolongement de la péninsule Ibérique permet en effet de soutenir que la sécurité espagnole exige une présence au-delà de ses côtes, comme le laissaient entendre le testament d’Isabelle la Catholique (1474-1504) alors très opportunément exhumé. En elles-mêmes, la continuité ou la proximité géographique ne produisent aucun droit automatique de domination : c’est bien un projet politique qui choisit de faire de l’Afrique du Nord un glacis espagnol puis mobilise la carte pour donner à cette orientation l’apparence d’une évidence.

Le désastre de 1898 face aux États-Unis d’Amérique renforce ces interrogations sans les résoudre par une opposition simple entre européistes pacifiques et africanistes expansionnistes. Joaquín Costa (1846-1911), généralement associé à la modernisation intérieure et à la critique des aventures coloniales, avait lui-même participé aux milieux africanistes. Réforme du pays, développement commercial et action extérieure peuvent donc se rejoindre dans des trajectoires individuelles. De même, l’Idearium español d’Ángel Ganivet (1865-1898), paru en 1897, appartient à une réflexion sur la personnalité historique et la vocation de l’Espagne qui ne se laisse pas réduire à un programme diplomatique immédiatement applicable.

L’établissement du protectorat espagnol au Maroc en 1912, la défaite d’Annual face aux Rifains en 1921 et le débarquement franco-espagnol d’Al Hoceïma en 1925 donnent ensuite à ces débats une dimension militaire décisive. L’Afrique devient dans ce cadre un terrain d’opérations où se forment des officiers, des solidarités professionnelles et des conceptions autoritaires du commandement. Le terme « africaniste » désigne dès lors aussi une culture de carrière au sein de l’armée (et non plus simplement une idée géopolitique). La projection extérieure et la politique intérieure s’entrecroisent car les expériences coloniales contribuent à façonner certains des acteurs (dont Francisco Franco lui-même) et des pratiques de la guerre civile.

Parallèlement, l’hispanisme cherche à maintenir une présence transatlantique après la disparition de l’empire colonial transatlantique. La langue, l’histoire et les échanges culturels permettent de représenter les républiques américaines comme les membres d’un ensemble au sein duquel l’Espagne conserverait une vocation particulière : c’est le sens même de l’Hispanité. Cette construction peut soutenir des coopérations effectives mais également perpétuer une hiérarchie symbolique plaçant l’ancienne métropole au centre de toute conception de la géopolitique américaine. L’histoire de l’hispano-américanisme révèle ainsi comment la perte d’un empire territorial peut conduire à rechercher une influence culturelle sans faire disparaître les ambiguïtés de l’héritage impérial.

Du pétrole dans les idées

La pensée internationale espagnole de l’entre-deux-guerres ne se limite cependant pas à la compensation coloniale. Camilo Barcia Trelles (1888-1977), professeur de droit international dans plusieurs universités successives (dont Valladolid et Saint-Jacques-de-Compostelle), élargit l’analyse aux transformations de la puissance mondiale. Son parcours rappelle que la géopolitique espagnole s’est aussi développée dans les facultés et à travers l’étude des doctrines diplomatiques, des organisations internationales et des rapports entre normes et intérêts.

Son ouvrage El imperialismo del petróleo y la paz mundial, publié en 1925, constitue à cet égard un repère crucial. Le pétrole devient pour lui un moyen de comprendre les rivalités internationales bien avant les chocs énergétiques de la seconde moitié du XXe siècle. L’objet de ce penseur ne se réduit pas à la localisation des gisements : il implique les entreprises, les concessions, les moyens de transport et les États qui cherchent à garantir l’approvisionnement. Camilo Barcia Trelles revient lui-même sur ce livre dans ses publications ultérieures, soulignant l’ancienneté de son intérêt pour les conséquences politiques de l’or noir.

Cette démarche annonce une question toujours centrale : posséder une ressource, contrôler son extraction et maîtriser son acheminement représentent trois formes de pouvoir distinctes. Un pays peut par exemple dépendre d’un fournisseur sans dépendre d’une seule route tandis qu’une compagnie peut exercer une influence internationale considérable sans disposer de souveraineté territoriale. La réflexion énergétique oblige donc déjà à dépasser une lecture du monde exclusivement composée d’États juxtaposés, même lorsque ces derniers demeurent les acteurs dominants de la diplomatie.

Les travaux de Camilo Barcia Trelles sur le panaméricanisme et la doctrine Monroe prolongent ces réflexions sur l’asymétrie géopolitique : l’affirmation d’une solidarité continentale recouvre des rapports très inégaux entre les États-Unis d’Amérique et les républiques latino-américaines. L’analyse doit alors distinguer le langage de la coopération et la distribution réelle des capacités d’intervention. L’Amérique n’est donc plus seulement envisagée comme l’extension culturelle de l’Espagne et devient un espace où étudier la construction d’une hégémonie et les limites de l’égalité juridique entre États.

Sous l’espace vital, le projet impérial

La victoire franquiste de 1939 ouvre une autre séquence au cours de laquelle la géopolitique sert de langage de légitimation à des ambitions autoritaires, ainsi que nous le disions plus haut. La réception des auteurs étrangers (Friedrich Ratzel, Rudolf Kjellén, Karl Haushofer) joue ici un rôle essentiel. Leur assimilation espagnole procède quoi qu’il en soit d’emprunts sélectifs plutôt que de l’application d’un système unique.

Dans l’Espagne du début des années 1940, les références à l’espace vital, au détroit de Gibraltar et à l’Afrique permettent de fait de relier unité nationale et projection extérieure. L’intégrité de l’État devient la condition préalable d’un renouveau impérial tandis que les revendications régionalistes sont présentées comme des forces de fragmentation. Le même raisonnement travaille sur deux fronts : réduire la pluralité politique à l’intérieur et justifier l’expansion au-dehors. Les analyses d’Antonio Reguera (né en 1954) sur le fascisme et la géopolitique en Espagne ont précisément mis en évidence cette solidarité entre projet de pouvoir et organisation de l’espace.

José María Cordero Torres (1909-1977) et Rodolfo Gil Benumeya (1901-1975) occupent une place importante dans les milieux consacrés aux questions africaines et arabes durant la période franquiste. Avec d’autres juristes, publicistes et spécialistes régionaux, ils produisent en effet des arguments sur la présence espagnole dans le Maghreb, ses intérêts et ses affinités supposées avec les sociétés nord-africaines. Ces constructions ne reposent pas toujours sur la seule affirmation d’une supériorité : elles peuvent aussi invoquer une proximité historique ou culturelle hispano-arabe plus ou moins fantasmée. L’argument de la parenté n’efface cependant pas la brutalité coloniale et peut servir à rendre celle-ci plus acceptable.

Le parcours de Jaime Vicens Vives permet de suivre, dans ce contexte, une transformation intellectuelle plus complexe. Après son ouvrage fondateur de 1940 (España: geopolítica del Estado y del Imperio), que nous évoquions précédemment, le Tratado general de geopolítica paraît pour la première fois en 1950 puis connaît notamment une deuxième édition en 1956. Son sous-titre (El factor geográfico y el proceso histórico) indique le problème central, à savoir comprendre l’intervention de l’élément géographique dans les trajectoires des sociétés.

Le déplacement vers la géohistoire permet ainsi de traiter les configurations territoriales comme des formations évolutives plutôt que comme des destins irrévocables. Les centres de puissance se déplacent, les relations entre espaces se modifient et les communications peuvent transformer la valeur d’une position. Cette orientation ne fait pas de Jaime Vicens Vives un précurseur intégral de la géopolitique critique contemporaine mais contribue à dissocier l’étude des contraintes spatiales de la justification systématique de l’expansion telle que comprise sous le franquisme.

L’océan Atlantique change de camp

Le rapprochement entre Madrid et Washington à partir du début des années 50 modifie ensuite les usages politiques de la position espagnole. Avec les accords de Madrid (1953), les installations militaires et les accès maritimes du pays s’inscrivent dans le dispositif stratégique américain contre le bloc de l’Est. Pour le régime franquiste, la coopération offre un moyen de réduire son isolement et, pour les États-Unis d’Amérique, elle fournit des possibilités d’implantation à l’extrémité occidentale de la mer Méditerranée. Une même position répond ainsi à des objectifs distincts, ce qui interdit de confondre intérêt partagé et égalité de la relation.

Cette évolution s’accompagne d’une structuration de la réflexion militaire franquiste. Le CESEDEN est créé le 16 janvier 1964 et l’IEEE, le 30 avril 1970. L’existence de ces centres donne une continuité institutionnelle aux études de défense en organisant la production et la diffusion de connaissances sur la stratégie, les conflits et les conditions de la sécurité nationale en pleine guerre froide.

La démocratie transforme toutefois le sens de l’ancrage occidental. L’Espagne adhère à l’OTAN le 30 mai 1982, adhésion soumise à référendum le 12 mars 1986. Le gouvernement socialiste de Felipe González (1982-1996) soumet ce maintien à trois conditions : rester en dehors de la structure militaire intégrée ; ne pas autoriser l’installation, le stockage ou l’introduction d’armes nucléaires sur le territoire ; et réduire progressivement la présence militaire américaine. La question stratégique entre directement dans le débat démocratique.

Le maintien recueille 52,54 % des votes en 1986 et l’intégration à la structure militaire devient finalement effective le 1er janvier 1999. Entre-temps, Javier Solana (né en 1942) exerce les fonctions de secrétaire général de l’OTAN de 1995 à 1999. Ces étapes montrent que l’appartenance euro-atlantique de l’Espagne ne constitue pas un bloc adopté une fois pour toutes.

La représentation de l’Espagne comme « pays-pont » prend parallèlement une importance nouvelle. L’intégration européenne, les relations transatlantiques, le voisinage méditerranéen et les liens latino-américains sont en effet interprétés comme des ressources diplomatiques potentielles permettant de connecter différents mondes à partir de Madrid. Toutefois, occuper une position d’intermédiaire n’est pas la condition suffisante pour obtenir un rôle de médiateur puisque celui-ci suppose la confiance des partenaires, des moyens d’action propres et une capacité à proposer des compromis. La géopolitique espagnole retrouve ainsi une interrogation ancienne sous une forme renouvelée : comment convertir une situation géographique en influence effectivement reconnue ?

Le Sud perd-il le Nord ?

Dans la réflexion stratégique, l’axe Baléares-Détroit-Canaries (que nous décrivions plus haut) offre une réponse partielle à cette interrogation en reliant les différents espaces maritimes de la défense nationale. Il ne décrit pas un triangle dont la seule possession garantirait une maîtrise régionale : il organise un raisonnement sur les communications, les points d’appui et les besoins de surveillance. Leur valeur dépend des capacités permettant de les unir et de les protéger par le biais d’une Marine opérante.

Les références à la puissance maritime conceptualisée par Alfred Mahan (1840-1914) ou à l’importance des marges continentales chez Nicholas Spykman (1893-1943) appartiennent donc logiquement au répertoire international dans lequel puisent les stratèges espagnols. Il serait néanmoins excessif de parler de filiation directe : une doctrine navale donnée procède toujours de l’état des forces, des missions assignées, des engagements alliés et des transformations techniques. Les concepts étrangers fournissent des instruments de lecture aux penseurs espagnols mais ne dispensent nullement d’une analyse des décisions effectivement prises.

La notion de « flanc Sud » élargit à cet égard le regard vers le Maghreb, le Sahel et le Moyen-Orient. Elle permet aux responsables espagnols de demander que les préoccupations de l’Alliance atlantique ne soient pas exclusivement fixées par ses frontières orientales. Le sommet de Madrid de juin 2022 et les discussions concernant le nouveau concept stratégique de l’OTAN donnent une visibilité particulière à cette revendication. Les analyses de l’IEEE soulignent de même la nécessité d’articuler la relation à la Russie avec l’attention portée aux instabilités méridionales, dans une approche dite « à 360 degrés ».

Le vocabulaire employé outre-Pyrénées appelle cependant une précaution : le « Sud » ne constitue ni un acteur unique, ni une menace homogène. Les conflits sahéliens, les relations avec le Maroc, les approvisionnements en hydrocarbures algériens et les migrations atlantiques obéissent à des mécanismes différents. Les réunir dans un même espace stratégique peut faciliter la coordination mais aussi écraser les distinctions nécessaires.

Les recherches sur les « zones grises », auxquelles contribue notamment Javier Jordán à l’Université de Grenade, répondent à une autre difficulté, à savoir celle d’analyser les pressions exercées en-deçà de la guerre ouverte. Coercition économique, opérations informationnelles et actions difficiles à attribuer cherchent à modifier le comportement d’un adversaire sans provoquer une riposte militaire ouverte. L’intérêt du concept est de rendre visibles des enchaînements d’actions dispersées ; sa limite apparaît lorsqu’il devient une étiquette appliquée indistinctement à toute relation conflictuelle, notamment avec le Maroc.

Des écoles dans l’école

L’opposition entre géostratégie militaire classique telle que nous venons de l’énoncer et géopolitique critique telle que développée par Heriberto Cairo permet de repérer deux orientations importantes sans pour autant décrire l’ensemble du champ de réflexion de l’Espagne. Entre les centres de défense et les équipes universitaires se déploient de fait des organismes qui combinent expertise régionale, économie internationale, analyse institutionnelle et débat public. Créé en 2001 à Madrid, l’Institut royal Elcano étudie notamment la place de l’Espagne dans le monde et son insertion européenne. Son activité ne se réduit donc absolument pas à la formulation d’une doctrine militaire. Quant au CIDOB, né à Barcelone en 1973, il représente une autre tradition : documentation, recherche et diffusion des connaissances s’y articulent autour des transformations du monde contemporain.

La coexistence de ces institutions rappelle que la géopolitique espagnole se développe aussi dans des espaces de médiation entre la recherche et la décision, où les questions migratoires, urbaines, environnementales ou économiques peuvent occuper autant de place que les capacités de défense. L’enseignement supérieur traduit cette pluralité. À l’Université Charles III de Madrid, par exemple, le master de géopolitique et d’études stratégiques associe notamment science politique, géographie et droit international. Les débouchés proposés concernent aussi bien les organisations internationales et les administrations que les centres de recherche, le journalisme spécialisé ou l’analyse des risques.

La carte conditionne-t-elle encore le territoire ?

En résumé, l’écosystème géographique et géopolitique espagnol repose sur la complémentarité de ses institutions. Le Centre supérieur des recherches scientifiques poursuit des recherches sur les dynamiques humaines et territoriales ; l’Institut géographique national et le Centre national d’information géographique produisent et diffusent des référentiels ; les universités développent des spécialités régionales et thématiques. Quant aux Estudios Geográficos, au Boletín de la Asociación Española de Geografía et aux publications comme Geo Crítica, ils offrent des espaces singuliers de discussion. La Société royale géographique entretient de son côté un lien avec l’histoire des explorations et du patrimoine cartographique.

Une telle pluralité protège ces disciplines d’une réduction à une fonction unique mais exige des coopérations. Les catastrophes, les tensions résidentielles, les transitions énergétiques ou encore les affrontements diplomatiques mobilisent simultanément des connaissances physiques, sociales et juridiques. Or, le risque serait de laisser les spécialistes travailler dans des circuits séparés alors que les décisions concrètes sont amenées à combiner leurs objets.

La gouvernance territoriale qui découle de ces savoirs représente une question décisive. Les difficultés révélées par les inondations de la province de Valence en 2024, par exemple, nourrissent les appels à une meilleure coordination et à des règles de prévention effectivement appliquées. De même, il convient de fortifier le lien entre la tradition cartographique nationale, l’adaptation du vocabulaire géopolitique d’origine étrangère et la prise de décision tant intérieure qu’extérieure.

Depuis Séville et ses cartes de navigation, la connaissance espagnole dans ces champs a changé de finalité, de public et d’échelle. Elle a contribué à mesurer un royaume, à représenter un empire, à organiser un État, à comprendre des sociétés en transformation et à se situer dans le monde. Son apport contemporain se mesure désormais à sa capacité à rendre les choix territoriaux et mondiaux intelligibles : construire ici plutôt qu’ailleurs, protéger une plaine, maintenir un service, accueillir une activité, préserver un paysage ou encore engager les forces armées et la diplomatie.

L’Espagne dispose en fin de compte d’une tradition scientifique riche, nourrie d’échanges internationaux et d’expériences historiques pleines d’enseignements. Son défi n’est plus seulement d’améliorer la précision de ses représentations mais d’empêcher que les connaissances restent sans effet sur les mesures prises. Entre les territoires qui se vident, ceux qui débordent, ceux que le changement climatique fragilise et ceux que les appétits étatiques ou les flux migratoires menacent, la géographie et la géopolitique peuvent donner des repères à l’action démocratique ; encore faut-il que les pouvoirs publics et les citoyens acceptent de lire les cartes avant de redistribuer les espaces.

« La géographie et la géopolitique peuvent donner des repères à l’action démocratique ; encore faut-il que les pouvoirs publics et les citoyens acceptent de lire les cartes avant de redistribuer les espaces. »

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À propos de l’auteur
Nicolas Klein

Nicolas Klein

Nicolas Klein est agrégé d'espagnol et ancien élève de l'ENS Lyon. Il est professeur en classes préparatoires. Il est l'auteur de Rupture de ban - L'Espagne face à la crise (Perspectives libres, 2017) et de la traduction d'Al-Andalus: l'invention d'un mythe - La réalité historique de l'Espagne des trois cultures, de Serafín Fanjul (L'Artilleur, 2017).