Les Houthis à Bab el-Mandeb : la victoire de trop ?

14 septembre 2026

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Photo : (c) AFP

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Les Houthis à Bab el-Mandeb : la victoire de trop ?

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  • En vingt-quatre heures, les Houthis se sont emparés d’Al-Mokha, de Périm et de presque toute la côte yéménite de la mer Rouge — souvent sans combattre.

  • Mais derrière la percée fulgurante, une victoire fragile : la même mécanique tribale qui leur a ouvert Bab el-Mandeb pourrait demain se retourner contre eux.

Il y a quelques jours encore, on parlait d’une défaite des Houthis. Le 6 septembre, les forces du gouvernement yéménite reconnu internationalement annonçaient des gains importants dans les provinces de Hodeïda et de Taëz. Deux jours plus tard, elles lançaient des contre-offensives sur plusieurs fronts et annonçaient même leur intention de reprendre Sanaa. Sur la côte occidentale, l’offensive houthie semblait contenue.

Puis, en vingt-quatre heures, tout a basculé. Le 10 septembre, les Houthis s’emparaient d’Al-Mokha. Le lendemain, ils contrôlaient Dhubab, l’île de Périm et pratiquement toute la côte yéménite de la mer Rouge. Plus étonnant encore, cette progression ne semble pas avoir résulté d’une succession de combats acharnés. Une partie importante des forces gouvernementales s’est retirée, abandonnant positions, armes et matériels. En quelques heures, la route de Bab el-Mandeb s’est ouverte devant les Houthis.

« En quelques heures, la route de Bab el-Mandeb s’est ouverte devant les Houthis. »

Une victoire sans combats

Que s’est-il passé ? Une première explication est que les succès gouvernementaux étaient réels, mais avaient été surestimés. En multipliant les fronts (Al-Jawf, Al-Bayda, Taëz et Hodeïda), les forces gouvernementales pensaient disperser les Houthis. Elles ont effectivement avancé localement, mais sans détruire leur capacité de manœuvre. Ceux-ci ont alors concentré leurs forces sur l’objectif ayant la plus grande valeur stratégique et, plutôt que de défendre chaque parcelle de territoire, ils ont foncé sur Al-Mokha et Bab el-Mandeb.

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S’agissait-il d’une opération de déception ? C’est possible, mais rien ne permet encore de l’affirmer. Les Houthis ont peut-être dissimulé la concentration de leurs forces ou leur véritable objectif. Mais la rapidité de leur progression révèle surtout la fragilité du dispositif adverse. Selon plusieurs sources yéménites, des dizaines de milliers d’hommes appartenant aux différentes composantes des « forces conjointes » (Résistance nationale de Tareq Saleh, Brigades des Géants et forces de la résistance tihamie) auraient abandonné une succession de positions sur la côte occidentale.

La clé tribale

La clé de cet effondrement est peut-être en partie tribale. Le camp anti-houthi n’est pas une armée homogène, mais une coalition de formations militaires, de clientèles politiques et de tribus dont les intérêts ne coïncident pas toujours. Certains combattants appartiennent simultanément à une unité militaire, à un réseau politique et à une tribu. Lorsque la situation se détériore brutalement, une question très yéménite se pose alors : à qui obéit-on en dernier ressort ?

Un épisode survenu au moment même de l’offensive est à cet égard révélateur. Le 9 septembre, alors que le front commençait à céder, des cheikhs des Sabiha, importante confédération tribale implantée autour de Bab el-Mandeb, ont appelé les membres de leurs tribus servant dans des unités soutenues par l’Arabie saoudite à quitter le front de la côte occidentale pour revenir défendre leurs propres territoires. Ils leur demandaient même, si leur hiérarchie refusait leur départ, de désobéir aux ordres et de rentrer malgré tout.

Cela ne signifie nullement que les Sabiha aient rejoint les Houthis. Aucun élément solide ne permet, à ce stade, de parler d’un basculement tribal massif. Mais l’épisode montre qu’au moment critique la solidarité tribale a pu reprendre le dessus sur la chaîne de commandement militaire.

Cette fragilité n’est pas nouvelle. Les tribus de Dhubab, Mawza, Al-Wazi’iyah et Al-Mokha ont largement participé au dispositif anti-houthi, mais leurs relations avec les Sabiha et les différentes forces soutenues par Riyad ou Abou Dhabi ont souvent été difficiles. En 2023, les Sabiha avaient ainsi donné 72 heures aux forces de Tareq Saleh pour quitter certains territoires qu’ils considéraient comme les leurs. Des tribus de Dhubab, Mawza, Al-Wazi’iyah et Al-Mokha avaient alors organisé un rassemblement armé pour soutenir la présence des forces conjointes. Derrière l’unité affichée contre les Houthis existait donc déjà une compétition pour le contrôle de la région.

Les Houthis ont su exploiter ces fissures. Pendant leur progression vers Mokha, ils ont appelé les combattants adverses à se rendre en leur promettant une amnistie. Leur offensive a donc pu combiner concentration militaire, vitesse et exploitation des divisions du camp adverse : pousser au retrait, offrir une porte de sortie aux combattants qui ne veulent pas mourir pour une position compromise et laisser les solidarités locales faire le reste.

Cette lecture est importante, car elle signifie que la situation est peut-être moins définitive que ne le suggère la carte. Les tribus qui ont refusé de mourir pour Tareq Saleh ne sont pas nécessairement devenues houthies. Leur attitude dépend aussi de celui qui paraît capable de protéger leur territoire, de garantir leur autonomie et de leur fournir ressources et positions. La même mécanique qui a ouvert la route de Bab el-Mandeb aux Houthis pourrait donc, demain, fonctionner contre eux.

« La même mécanique qui a ouvert la route de Bab el-Mandeb aux Houthis pourrait, demain, fonctionner contre eux. »

Une fenêtre stratégique

Cette offensive ne s’est pas produite dans le vide. Les Houthis l’ont lancée à un moment particulièrement favorable. Les États-Unis ne souhaitent pas être entraînés dans une nouvelle campagne militaire prolongée au Moyen-Orient, l’Arabie saoudite hésite à replonger dans une guerre yéménite qui lui a déjà coûté très cher et le moment est peu favorable à une intervention israélienne. Ouvrir un nouveau front au Yémen mobiliserait des moyens considérables pour un enjeu qui concerne d’abord Riyad et la liberté de navigation internationale. Surtout, Israël peut frapper les Houthis, mais il ne peut à lui seul reprendre et tenir Al-Mokha, Dhubab ou Bab el-Mandeb. Pour changer durablement la situation au sol, il faut des forces yéménites capables de reconquérir le terrain.

Il faut néanmoins relativiser la puissance des Houthis. Ils sont confrontés à de graves difficultés économiques et de gouvernance et ne disposent pas de moyens illimités. Leur capacité à encaisser des frappes militaires ne signifie pas qu’ils puissent résister indéfiniment à l’isolement et à une pression économique prolongée. Surtout, conquérir rapidement un territoire à la faveur de l’effondrement de l’adversaire est une chose, le contrôler durablement en est une autre. C’est précisément là que la question tribale réapparaît. Les Houthis doivent désormais administrer des régions où une partie importante de la population et des tribus leur est historiquement hostile. Ils doivent également quitter leurs montagnes pour s’engager sur les régions côtières, plus exposées. Leur victoire spectaculaire crée donc aussi des fragilités.

Reconquérir ou négocier ?

Pour Riyad et le gouvernement yéménite, la reconquête de Bab el-Mandeb ne peut donc pas se résumer à une contre-offensive militaire. Elle suppose d’abord de reconstruire le camp anti-houthi, c’est-à-dire de réconcilier ses différentes composantes, de rétablir les alliances avec les tribus de la côte et de leur donner des garanties suffisantes pour qu’elles acceptent à nouveau de combattre. À cela devraient s’ajouter l’interruption des voies d’approvisionnement iraniennes, une amélioration du renseignement et une pression économique susceptible d’augmenter le coût de l’expansion houthie.

Le problème est que l’Arabie saoudite pourrait faire un autre calcul. Après des années d’une guerre coûteuse et infructueuse, Riyad peut conclure que reconquérir Mokha et Bab el-Mandeb coûterait beaucoup plus cher que négocier. Les Houthis pourraient alors proposer une forme de compromis : garanties sur la liberté de navigation et arrêt des attaques contre les intérêts saoudiens en échange d’un cessez-le-feu et de la reconnaissance de facto de leurs conquêtes.

Ce serait évidemment une victoire majeure pour eux. Elle démontrerait surtout que l’escalade paie : prendre du territoire, créer une menace suffisamment grave pour la navigation internationale, puis négocier la levée des pressions en échange du retour au calme. L’Iran ne manquerait pas d’en tirer les conclusions.

L’alternative serait la constitution, autour de l’Arabie saoudite, d’une coalition internationale dont l’objectif ne serait pas nécessairement de reconquérir l’ensemble du Yémen, mais de garantir que Bab el-Mandeb ne puisse être contrôlé par une seule force hostile. Une telle stratégie supposerait de protéger effectivement la navigation, de réorganiser les forces anti-houthies dans le sud et l’ouest du pays et de maintenir un dispositif naval et terrestre capable d’intercepter les transferts d’armes iraniennes.

De Bab el-Mandeb à la corne de l’Afrique

Dans cette perspective, la rive africaine du détroit pourrait elle aussi prendre une importance nouvelle. Le Somaliland, situé face au Yémen sur le golfe d’Aden, possède une position géographique exceptionnelle. Sa reconnaissance éventuelle et son développement comme plateforme logistique, militaire et de renseignement offriraient aux adversaires des Houthis un point d’appui supplémentaire à proximité immédiate de Bab el-Mandeb.

Mais le danger ne s’arrête pas au détroit. Le réseau houthi pourrait chercher à étendre son influence au-delà du Yémen, notamment en Irak et éventuellement en Jordanie. Plus préoccupante encore serait une coopération accrue avec Al-Shabaab sur l’autre rive de la mer Rouge. Si des relations opérationnelles, financières ou technologiques durables se développaient entre les deux rives, la menace changerait de dimension : il ne s’agirait plus seulement d’un mouvement yéménite soutenu par l’Iran, mais de l’ébauche d’un réseau capable d’agir autour de l’ensemble de la mer Rouge.

Il n’en reste néanmoins pas moins que Bab el-Mandeb présente un paradoxe : plus les Houthis démontreront qu’ils sont capables d’étrangler cette route maritime, plus les puissances qui dépendent de sa liberté de navigation auront intérêt à les empêcher d’en disposer.

« Plus les Houthis démontreront qu’ils sont capables d’étrangler cette route maritime, plus les puissances qui dépendent de sa liberté de navigation auront intérêt à les empêcher d’en disposer. »

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À propos de l’auteur
Gil Mihaely

Gil Mihaely

Journaliste. Docteur en histoire